‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 5 sur 397 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

langue latine se montre avec un caractère particulier de force et de grandeur. Les Romains seuls ont su écrire en prose sur le marbre. Leurs inscriptions sont dans une façon grandiose et magistrale qui révèle la main du peuple-roi. Les Grecs excellaient dans l’épigramme, c’est-à-dire dans l’inscription versifiée; mais eux aussi, comme ces modernes dont se moque Joseph de Maistre, ils condamnaient souvent la pierre à bavarder, quand ils lui faisaient dire autre chose que des vers. Un simple édile de Rome en aurait remontré, en fait de style lapidaire, à Thucydide lui-même. Je ne parle pas de nos langues, ni de ces choses plates et viilgaires qu’il nous plaît de nommer des inscriptions. Une dédicace, une épitaphe, l’e.xpression d’un fait historique, une énumération de titres ou de dignités, il n’en fallait pas davantage à un Romain, homme de goût, pour déployer 'aux yeux les plus rares qualités du prosateur. La nature des mots , leur choix exquis , leur harmonieuse disposition , l’élégance des tours, tout enfin, dans l’inscription latine, jusqu’aux ellipses consacrées, jusqu’aux archaïsmes mêmes, servait à relever la pensée, à la faire rayonner d’une vive splendeur; et, de la pierre où on l’avait fixée, elle s’élançait, comme dit Joseph de Maistre, dans la mémoire de tous les hommes.

« La Muse a donné aux Grecs de parler en arrondissant la bouche. » S’il était permis de traduire ainsi littéralement la fameuse expression d’Horace, et si nous ne savions que le poète pensait à l’éloquence de Démosthène, et non point seulement à la plénitude de la période oratoire des Grecs et à la sonorité de leur débit, nous serions en droit de dire qu’Horace s’est trompé, et que c’est aux Romains surtout que devrait s’appliquer un tel éloge. La langue latine, bien plus encore que la grecque, mérite le nom de langue oratoire. C’est même là une des causes qui ont fait échouer tant de Romains dans des genres bltéraires où il s’agissait d’autre chose que de mots retentissants et d’amples périodes. Les mots latins semblent se ranger d’eux-mêmes pour former ce circuit, comme disaient les Romains, qui enveloppe à la fois et la pensée principale et ses corollai-

LANGUE DES ROMAINS

res. Quant à la sonorité, rien ne manquait pour qu’elle fut complète. Si l’oreille n’était pas toujours charmée par la variété des tons, du moins n’avait-elle rien à désirer pour leur puissance et leur volume. Je doute qu’il soit possible d’imaginer quelque chose de plus noble et de plus majestueux qu’un Romain parlant bien sa langue devant des Romains assemblés. Sénèque conseille à son ami Lucilius de parler lentement et posément; il reproche aux Grecs leur loquacité et la volubilité de leur débit, et il proclame comme les qualités essentielles d’une élocution vraiment romaine la circonspection, la gravité, et cette dignité de tenue qui commande l’estime et le respect. C’est par son caractère éminent de noblesse et de majesté que la langue latine était digne de la fortune que lui firent les armes de Rome. C’est par là aussi qu’elle a été digne de devenir la langue de l’Eglise, et d’étendre son empire au delà de ces Caramantes et de ces Indiens vainement promis au joug romain par le poète, et jusque sur des peuples que Rome n’avait point connus.

, OriglueM de la langue latine.

Parmi les mots latins dont l’étymologie grecque est incontestable, il y en a, et c’est le plus grand nombre, qui ne sont entrés que fort tard dans la langue, et qui ne doivent pas compter parmi ses éléments originels. Dès que les Romains commencèrent à se trouver en contact avec les populations helléniques de l’Italie méridionale, ils subirent, bon gré mal gré , l’ascendant d’une civilisation supérieure. Des besoins nouveaux, de nouvelles idées les forcèrent à de continuels emprunts; et les importations littéraires, philosophiques et grammaticales ne cessèrent plus un instant, durant les longs siècles qui s’écoulèrent jusqu’à la disparition du peuple romain. Mais, à côté de ces mots plus ou moins raffinés, et qui supposent une culture intellectuelle tout autrement parfaite que celle des Romains des premiers âges, il y a une foule d’autres mots, non moins grecs au fond, qui durent exister de toute antiquité dans l’idiome des habitants du Latium. Les termes qui expriment les relations de famille, les usages les plus simples de l’agricul-

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