CHAPITRE V
sont des préceptes d’un ordre plus élevé, et comme les généralités de l’ouvrage : achat et disposition du domaine, devoirs du chef de famille, travaux à exécuter, etc. Ce sont probablement les chapitres que Caton a écrits les derniers ; et ce sont certainement les seuls qu’il ait écrits exprès pour la place qu’ils occupent. Je me trompe, il y a encore le préambule; mais c’est une préface et non un chapitre, et on ne l’énumère pas dans le chiffre des cent soixante-deux paragraphes. Cette préface, que je vais transcrire, est un éloge de l’agriculture , comparée aux autres moyens de faire fortune.
« Le négoce serait un métier meilleur que beaucoup d’autres pour s’enrichir, s’il n’était pas si chanceux; de même encore l’usure, si elle n’était pas si criminelle. En effet, nos ancêtres ont décidé et établi dans leurs lois, que le voleur payerait une amende du double, et l’usurier, du quadruple. On peut juger par là combien l’usurier était, selon eux, un citoyen plus dangereux que le voleur. Et , quand ils louaient un homme de bien, ils lui donnaient cette louange : bon laboureur, bon métayer. Celui qu’on louait ainsi était loué, pensaient-ils, autant qu’on peut l’être. Je regarde , quant à moi, le négociant comme un homme actif et passionné pour le gain, mais, ainsi que je l’ai dit, exposé au danger et au malheur. C’est des laboureurs que naissent les hommes les plus robustes, les soldats les plus braves; c’est l’agriculture qui donne les bénéfices les plus honorables, les plus assurés, les moins exposés à l’envie : ceux qui sont occupés à ces travaux ne sont jamais des mal pensants. Maintenant, je reviens à mon sujet, » etc.
Voilà le bon sens romain et le bon sens de Caton. Voici la rudesse romaine, et surtout la rudesse de Caton, dans les dernières lignes du chapitre sur les devoirs du chef de famille : « Si les prix sont suffisants, qu’il vende ce qu’il a de reste en huile, en vin et en froment. Qu’il vende les bœufs en retour d’âge, les veaux et les agneaux sevrés, la laine, les peaux, les vieilles charrettes, les vieilles ferrailles, l’esclave vieux ou maladif; qu’il vende en un mot tout ce qui ne peut servir. Il faut que le chef de famille soit grand vendeur, non grand
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acheteur. » Le païen Plutarque, qui avait des entrailles, fait à ce sujet des remarques admirables, et qui ne sont pas précisément à l’honneur de Caton. La bonté, comme il dit, s’étend beaucoup plus loin que la justice. La justice ne nous oblige qu’à l’égard des hommes; mais nos sentiments d’affection rejaillissent jusque sur les animaux mêmes. Plutarque oppose , aux préceptes impitoyables de Caton , les exemples bien différents consignés dans l’histoire de la Grèce : les Athéniens prenant soin des mules qui avaient travaillé à la construction du temple de Minerve ; Cimon élevant un tombeau aux cavales avec lesquelles il avait été vainqueur aux jeux Olympiques; Xanthippe témoignant de la même manière sa reconnaissance pour le chien qui l’avait suivi à la nage quand il se transporta à Salamine, et qui était mort en arrivant. La conclusion de Plutarque est digne de sa belle âme : « Pour moi, je ne voudrais pas vendre même mon bœuf laboureur, parce qu'il aurait vieilli ; à plus forte raison n’aurais-je pas le cœur d’exiler un vieux serviteur de la maison où il a vécu longtemps et qui est comme sa patrie; de l’arracher à son genre de vie accoutumé, pour quelque monnaie que me vaudrait la vente d’un homme aussi peu utile à celui qui l’aurait acheté qu’à moi qui l’aurais vendu. » »
Le Caton qu’on vient de voir n’est guère aimable. Je veux croire qu’il s’est fait, dans son livre, un peu plus féroce qu’il ne l’était en réalité ; mais il ne serait pas aisé de le transformer en maître tendre. Au reste, à supposer qu’il pratiquât rigoureusement sa maxime, Poiiit de bouches inutiles, les esclaves maladifs y gagnaient d’échapper à ses remèdes ; et ce n’était pas tout à fait rien. Il est vrai que sa médecine pouvait quelquefois n’être pas plus mauvaise qu’uné autre ; j’estime pourtant que le plus sûr était de n’en point essayer.
Un dernier trait que je noterai , et que ces prétentions hippocratiques me remettent en mémoire, c’est que Caton croyait à l’efficacité de certaines paroles magiques, de certaines formules bizarres, pour guérir les maux corporels, et qu’il employait parfois les charmes, concurremment avec