‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 43 sur 397 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

des moyens réellement thérapeutiques et opératoires. Écoutons-le, dans le cent soixantième chapitre, déduisant sa recette pour les luxations : « Prenez un roseau vert, de quatre ou cinq pieds de long; coupez-le par le milieu, et que deux hommes le tiennent sur vos cuisses. Commencez à chanter : In alio s. f. motos væta, daries dardaries astataries dissunapiter; et continuez jusqu’à ce que les deux morceaux soient réunis. Agitez un fer au-dessus. Quand les deux parties se seront réunies et se toucheront, saisissez-les, coupezles en tous sens. Faites-en une ligature sur le membre luxé ou cassé, et il se guérira. Cependant, chantez tous les jours, sur la luxation : In alio s. f. ; ou bien de la manière suivante : huât hanat huât ista pista sista, domiabo damnaustra; ou bien encore : huât haut haut ista sis tar sis ordannabon dumnaustra. »

Caton avait donc ses défauts, et même des défauts trèsgraves; il a payé son large tribut aux erreurs et aux faiblesses de la nature humaine. Superstition, infatuation de soi, dureté de cœur, ce sont là, certes, des imperfections déplorables. Mais Caton les a rachetées, et par combien de qualités! Il y a une expression qu’il aimait à prononcer, et qu’il appliquait à tout ce qui exige le développement d’une volonté et d’une force intelligente : c’est celle d'homme de bien, ou, suivant toute valeur réelle des mots latins, d’homme heureusement doué, et dirigeant sa vie conformément aux règles du bien. Il définissait le bon orateur : un homme de bien, habile dans l’art de la parole; il définissait le bon laboureur : un homme de bien, dont les instruments de labour reluisent. Il a été, entre tous, cet homme heureusement doué, et cherchant le bien. C’est un des plus grands hommes qui aient jamais paru; c’est la figure la plus originale peut-être de l’histoire romaine. Qu’importent quelques taches sur cette figure, ou quelques plis disgracieux? Il y a des taches dans le soleil, et la perfection n’est pas de ce monde.

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La vie d’Ennius forme avec celle de Caton un véritable contraste. Ennius ne fut jamais ni un homme d’action, ni

CATON; ENNIÜS. 71

un homme de parti. Il aima et admira, dans Rome, tout ce qui était digne d’admiration .et d’amour, sans acception de classes ou de personnes. J’ai dit que Caton avait fait de lui un citoyen romain. Caton avait trouvé Ennius en Sardaigne, simple soldat de l’armée , et il l’avait emmené à Rome. Ennius, le protégé de Caton, n’épousa pas les passions de Caton contre le parti aristocratique. Il ne songea point à contester la gloire du vainqueur de Zama; il se lia même, avec Scipion et les siens , d’une étroite et vive amitié , et son enthousiasme pour le grand capitaine ne fut ni muet ni timide, Ennius avait composé un poëme considérable mi l’honneur du premier Africain ; et c’est Ennius qui avait mis cette épitaphe sur son tombeau : « Ici est enfermé un homme, que mil , ni citoyen ni ennemi , n’a pu payer dignement de ses exploits. » C’est encore Ennius qui le faisait parler, dans une autre inscription , avec cette mâle et hère assurance : « Depuis les lieux où le soleil se lève pardessus les marais Méotides, il n’est personne qui puisse égaler ses exploits aux miens. S’il est permis à quelque honune de monter dans les régions qu’habitent les dieux , c’est pour moi seul qu’est ouverte la vaste porte du ciel » Aussi les Scipions reconnaissants voulurent-ils qu’Ennius partageât leur sépulture; et l’image du poète s’éleva , dans le monument funéraire, à côté de celle du glorieux triomphateur. Ennius fut et demeura jusqu’au bout xm homme de lettres et un artiste ; et, si Caton avait espéré en lui un autre Névius , le Romain nouveau fut loin de répondi-e à cette espérance. Mais c’était pour Caton une satisfaction, ce semble, bien suffisante, d’avoir doté Rome d’un grand poète.

Quintus Ennius était de race grecque, comme Livius Andronicus. Il nous apprend lui-même le nom de sa patrie, en même temps qu’il nous dit son admission dans la cité romaine : « Je suis Romain, moi qui fus auparavant Rudien. » Rudies était une ville de la Calabre, Ennius y était né , en l’an 240, et il avait déjà trente-cinq ans quand il rencontra Caton. Il passa à Rome tout le reste de sa vie, jusqu'en

4. Ces vers en l’iionneur de Scipion, ainsi que l’épilapbe d’Ennins pour lai-meme, sont des distiques élégiaqnes, on hexamètre suivi d’an pentamètre.

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