‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 44 sur 397 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l’an 170, où il mourut. II jouit, de son vivant même , d’une réputation immense et incoptestée. Il ne chercha guère la fortune, et il s’affligea médiocrement de ne la point rencontrer. Sa foi en lui-même et en son génie lui était un préservatif assuré contre toutes les misères. Aussi bien ne fut-il pas le plus modeste des hommes. Il croyait avoir en lui l’âme d’Homère; et ce n’était pas là seulement un rêve pythagoricien : c’était une conviction raisonnée , et où il se confirmait sans cesse , en comparant sa poésie à celle du chantre d’Achille et d’Ulysse. Il se proclame naïvement un grand poète ; il nie presque l’existence de ses deux devanciers , ou du moins il relègue dans une sorte de néant les œuvres de Livius et de Névius ; « Nul encore, avant moi*, s’écrie-t-il, n’avait franchi les rochers des Muses; nul n’était curieux du style. » Quand il mourut, il n’avait rien perdu de cette confiance ; et l’épitaphe qu’il s’était faite à lui-même montre combien il comptait sur la postérité : « Voyez, citoyens, le portrait du vieillard Ennius. C’est lui qui a célébré les hauts faits de vos pères. Que personne ne m’honore avec des larmes , ou ne pousse des lamentations à mes funérailles. Pourquoi? je vole tout vivant de bouche en bouche parmi les hommes. » Ennius, malgré les travers qu’on est en droit de lui reprocher, était pourtant un homme de noble caractère. Cicéron, qui relève si vivement son injustice à l’égard de Névius, décerne ailleurs un magnifique éloge à ses vertus : « Ennius , au terme de sa vie , à l’âge de soixante et dix ans, supportait deux choses que l’on regarde comme bien lourdes, la vieillesse et la pauvreté; on eût dit même qu’il. en était heureux. » /fi

jrajgcnient deo anciens sur Enulns.

Ennius a été jugé assez diversement par les ancien^; mais les critiques ne compensent pas, à beaucoup près, les louanges. « C’est Ennius qui le premier, dit Lucrèce, a rapporté

1 . .inte hitiw : c'esl un liellcnismc. Il faut bien se garder de croire qu’Jinnius parle d'un autre que lui-même. Rien de plus commun, chez les poules grecs, que les expressions cet homme-ci, celui-ci, pour désigner la première personne. On trouve même le neutre rrct, dans le même sens.

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CATON; ENNIÜS.

du riant Hélicon une couronne dont le feuillage ne se flétrira pas. » Cicéron donne à chaque instant des preuves parlantes de son admiration pour le vieux poète. C’est par centaines que se comptent les vers d’Ennius qu’il a semés à travers sa prose; et c’est à Cicéron surtout que nous devons de pouvoir, jusqu’à un certain point, contrôler par nous-mêmes les jugements des anciens sur Ennius. Au siècle d’Auguste, quand la littérature était partagée en deux camps ennemis, et que certains exclusifs ne reconnaissaient pour beau que ce qui était vieux , on conçoit aisément que d’autres aient exagéré dans l’autre sens, et qu’ils se soient fait comme on point d’honneur de nier le génie d’écrivains trop vantés. Virgile lui-même semble avoir épousé les passions d’Horace et des autres adversaires de la vieille littérature. Comme on lui reprochait d’empnmter à Ennius certaines expressions, des demi-vers, même des vers entiers : « Je ramasse, répondit-il, l’or que contient le fumier d’Ennius. » Quant à Horace, il décoche contre Ennius quelques traits piquants de cette bienveillance qu’il portait à tout ce qui n’était pas nouveau, et il tourne en ridicule ses prétentions exagérées : « Ennius, le sage, le brave, le second Homère, comme disent les critiques, a l’air de s’inquiéter médiocrement où aboutiront ses promesses et ses rêves pythagoriciens. » Ovide ne reproche à Ennius que de manquer d’art ; mais il reconnaît tous ses titres au nom d’homme de génie. Ennius, malgré les attaques de ses détracteurs, et en dépit du fol enthousiasme de ses apologistes, demeura jusqu’au bout en possession de sa place parmi les poètes classiques, et au premier rang dans l’estime des Romains, à côté, mais non pas au-dessous de Virgile même. Au temps des Antonins, Ennius avait encore ses rhapsodes : on lisait ses Annales en public sur les théâtres; et Aulu-Gelle raconte avoir assisté en personne à une représentation de ce genre , que donnait, sur le théâtre de Pouzzoles, un ennianiste fameux. Quintilien compare Ennius à un bois sacré où s’élèvent de grands chênes, vénérables par leur vieillesse , et qu’on adore par l’effet d’un sentiment religieux, bien plus qu’on ne les admire pour leur beauté. Le prudent rhéteur recommande même l’adora-

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