CHAPITRE V
tion , ainsi entendue , de peur probablement de se faire malvenir des admirateurs, qui croyaient apercevoir, dans les œuvres du poète , autre chose encore que des reliques vénérables ^ de la civilisation des vieux siècles.
Trasédle* d’Emiius.
Ënnius avait traduit ou arrangé , pour le théâtre latin , plus de vingt tragédies , empruntées la plupart à Euripide : ainsi Andromaque, Hédée, Hécube, Alcméon, etc. Il reste une quinzaine de fragments de la Médée. Aucun de ces fragments n’est bien considérable ; mais leur ensemble est fort précieux, puisqu’il nous permet de nous faire une idée juste du système suivi par Ennius dans ses travaux dramatiques. 11 n’y a pas un des fragments de sa Mcdée qui ne corresponde exactement à quelque passage de la Médée d’Euripide, et qui n’en soit une imitation directe et manifeste , sinon une traduction littérale. Absence complète d’invention et d’origina* lité, voilà sans contredit quel devait être le plus saillant caractère de tragédies ainsi copiées. Il ne fallait, pour réussir dans des entreprises du genre de celle d’Ennius, qu’une connaissance suffisamte de la langue grecque et une certaine habileté d’écrivain. On ne peut pas refuser à Ennius l’honneur d’avoir su faire passer en latin la plupart des mérites du style de son modèle. Ses vers n’ont certes ni toute la fluidité ni toute la grâce de ceux d’Euripide ; mais ils en ont souvent toute la couleur et tout l’éclat. Ennius corrige même avec bonheur certaines imperfections qu’Euripide n’avait pas jugé à propos de faire disparaître. Dans les premiers vers de la tragédie, le poète grec nous montre le navire Argo volant sur les ondes, puis après les arbres tombant sous la hache, pour devenir le navire Argo. Ennius s’est bien gardé de mettre, comme on dit , la charrue devant les bœufs. Sa Médée commençait ainsi : « Plût aux dieux que , dans la forêt du Pélion , le tronc du sapin , coupé par la hache , n’eût point été abattu sur la terre 1 plût aux dieux qu’il n’eût point fourni les matériaux du navire qui porte aujourd’hui le nom d’Argo ! etc. » Encore tout n'est-il pas bénéfice, dans l’opération d’Ennius; car, si son navire Argo ne navigue
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plus avant d’étre, il a perdu les ailes qui l’emportaient sur les ondes ; même on ne voit plus, dans les vers du poëte latin, ces rameurs vigoureux dont les bras se déploient dans les vers d’Euripide. UHécube d’Ennius n’était, comme sa 3Iédée, qu’une traduction plus ou moins exacte. Aulu-Gelle le dit positivement ; et , à défaut de ce témoignage , la comparaison des vers qui restent de VHécube latine avec ceux de VHécube originale ne laisserait aucun doute sur ce point. Il est probable qu’Ennius ne s’était pas donné beaucoup plus de peine pour inventer ses autres tragédies. Nous retrouvons, dans les lamentations de son Andromaque , la substance entière de la belle élégie d’Euripide ; et le peu que nous possédons des Euménides du poëte latin n’est qu’une transcription presque littérale des vers d’Eschyle.
Ennius ne fut donc , à proprement parler , qu’un écrivain tragique. Il possédait réellement quelques-unes des qualités nécessaires, ^es vers ne manquent surtout ni d’éclat ni d’énergie. La diction n’a presque rien d’archaïque; et, sauf quelques allitérations recherchées et quelques composés un peu lourds , c’est presque la poésie des siècles classiques. Le vers ïambique trimètre y domine, et ce vers n’est ni plus mal tourné que chez les poètes postérieurs, ni construit d’après des règles moins sévères. Je dois dire qu’il y a, dans les fragments tragiques, des vers d’autre espèce que l’ïambique trimètre , et dont il n’est pas toujours aisé de deviner la mesure. On sent un rhythme, une cadence poétique; mais tout ce qu’on peut dire, bien souvent, c’est que ce n’est pas là de la prose. Il n’y a point à s’étonner si le génie dramatique d’Eschyle ou d’Euripide valut à Ennius de magnifiques triomphes. Du moins celui qui donnait aux Romains les chefs-d’œuvre de la muse grecque était mieux qu’un copiste vulgaire: Euripide et Eschyle parlaient, grâce à lui, sur la scène latine, un langage à peu près digne d’eux. Aussi les beaux vers d’Ennius ne cessèrent-ils jamais de soulever des applaudissements au théâtre, tant que la tragédie y fut souflferte par la multitude; et la renommée tragique du vieux poêle ne périt pas après la disparition même de la tragédie.