CHAPITRE V
la grande épopée, comme il avait réservé le mètre élégiaque pour l’inscription funéraire. Quand je dis qu’Ennius a excellé à manier le vers de l’épopée , je ne dis pas qu’il faiUe comparer la versification d’Ennius à celle de Virgile, ni surtout à celle dont on trouve les règles dans nos traités de prosodie latine. Ennius a transporté en latin l’hexamètre grec avec toutes ses libertés, ou, si l’on veut, avec toutes ses licences. Mais la langue latine n’était pas la langue grecque. Les mots latins ne s’allongent ni ne s’accourcissent à volonté ; et le poète est quelquefois fort empêché à manœuvrer ces lourdes masses. Aussi les vers d’Ennius manquent-ils trop souvent de tournure , d’élégance et d’harmonie. Le temps seul pouvait faire connaître les restrictions à apporter au système grec, pour faire rendre à la langue latine tout ce qu’elle pouvait donner à l’hexamètre de légèreté et de grâce. Mais, à côté de ces vers ou trop chargés de spondées, ou pleins de mauvaises consonnances, d’allitérations puériles, ou terminés par des mots trop longs ou trop courts, ou défectueux selon les règles de quantité fixées plus tard, il y en a d’autres , et en très-grand nombre, où nul ne sîiurait rien reprendre, et qui valent les plus beaux vers des poètes classiques , et dont quelques-uns ne font pas trop mauvaise figure dans le tissu poétique où les ont mêlés Lucrèce et Virgile même.
L’épopée d’Ennius , œuvre de son âge mûr et de sa vieillesse, était intitulée Annales. C’étaient, en effet, les annales du peuple romain depuis la fondation de Rome jusqu’à la fin de la deuxième guerre Punique, et même au delà. Cette épopée historique avait dix-huit livres, et elle paraît avoir été d’une immense étendue. Ennius, fidèle à son titre, suivait exactement l’ordre chronologique , et rapportait chaque fait ou chaque légende au lien et place qu’assignait la tradition. Il avait la prétention d’être narrateur véridique, sans cesser pourtant d’être Homère. Non, certes, U n’était pas Homère, celui qui prenait ainsi son épopée toute faite des mains du temps ; celui qui se dispensait de la nécessité d’imaginer un plan, et de monter, comme on dit, une machine; celui qui se bornait à embellir et à illustrer de ses vers des
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CATON; ENNIUS
récits plus ou moins authentiques. Le poëme d’Eimius ne pouvait valoir que par les détails, par la beauté des peintures, par les qualités de la narration et du style. Disons tout d’abord qu’Ennius anime partout sa matière d’un souffle de vie et d’enthousiasme. Il reste, de cette grande œuvre, des fragments suffisamment nombreux et suffisamment considérables pour autoriser un tel éloge. Ennius a le ton épique; il n’est jamais au-dessous de son sujet; il sait caractériser ses héros; U sait les faire agir; il sait surtout les faire parler. J’ai cité ailleurs les paroles qu’il met dans la bouche du vieil aveugle Appius. Voici celles qu'il prête à Pyrrhus, répondant k l’envoyé romain qui venait pour traiter de la rançon des captifs : < Je ne demande pa.s d’or pour moi ; ne me donnez pas de rançon.' Il ne s’agit pas de maquignonner la guerre, mais de la faire. C’est par le fer, non par l’or, qu’il nous faut vous et moi, décider de la vie, décider qui de vous on de moi la maîtresse souveraine veut faire régner. Essayons en braves ce que porte le sort. Et en même temps reçois cette assurance : tous ceux dont la fortune de la guerre a épargné ic courage, je suis résolu aussi d’épargner leur liberté. Je vous les donne , emmenez-les ; et ce don a l’assentiment des puissants dieux. >
C’était un noble cœur, l’homme qui savait ainsi rendre justice k un ennemi; c’était un poète, et un grand poète, celui qui tenait, par la bouche de l’héroïque aventurier, ce simple et sublime langage. C’était un grand poète encore, celui qui disait de Fabius Maximus : « Un seul homme , en temporisant, a rétabli nos affaires. Il ne sacrifiait pas le salut public k de vaines rumeurs : aussi la gloire du héros resplendit-elle après lui chaque jour davantage. > Vii^ile a transcrit presque littéralement le premier des trois vers d’Ennius. J’ose affirmer qu’il s’est fait tort en n’empruntant pas le second , bien plus beau , bien plus élevé , et surtout bien plus caractéristique. Etait-il possible de donner une idée plus vive que ne l’a fait Ennius, de l’invincible obstination du vieux général, et de cette foi profonde que Fabius avait en lui -même?
Il y a un portrait remarquable, où Ennius semble avoir