‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 48 sur 397 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

voulu tracer l’idéal du Romain, tel qu’il se le figurait; et c’est sa propre image qu’il a peinte dans ces vers, s’il en faut croire le témoignage du grammairien Élius Stilon. On me saura gré de citer en entier cet admirable passage.

« Ayant ainsi parlé , il appelle un homme avec qui bien souvent il s’était plu à partager sa table , quand il était fatigué des travaux de la journée, et à causer amicalement des grandes affaires qui se débattaient et dans le vaste Forum et dans le majestueux sénat. Devant cet homme, il n’hésitait pas à traiter tout sujet, grand, petit ou badin, mêlant la malice h la bonté, comme il lui plaisait, et sans redouter l’indiscrétion. Avec lui, il goûtait de vives joies et dans le tête-à-tête et en présence d’autrui. C’est que, dans cet esprit, jamais ne germa la pensée d’une action mauvaise : cet homme était léger, mais non méchant; il était instruit, fidèle, doux, éloquent, satisfait de sa fortune, heureux, plein de sens, parlant bien et à propos, d’humeur commode, point verbeux; sachant beaucoup de choses antiques, de ies choses que le temps a ensevelies dans l’oubli ; sachant à la fois et les vieilles mœurs et les mœurs nouvelles; habile à débrouiller toutes les lois anciennes , celles des dieux comme celles des hommes; enfin capable ou de beaucoup dire ou de bien se taire. Voilà celui que Servilius, au milieu des combats, aborde .par ces mots. » Aulu-Gelle a bien raison de s’extasier sur la beauté simple et non affectée de ces vers, et d’en priser l’excellence morale non moins que la naïve et forte couleur. Plusieurs des vers de l’original laissent à désirer, pour le tour et l’harmonie, à ceux qui se souviennent de la poésie de Virgile ; quelques mots du vieux poète nous font un effet un peu étrange, et la phrase n’est pas toujours délimitée avec xme précision suffisante. Mais qui pourrait dénier à l’homme qu’on vient d’entendre quelques-unes des plus rares qualités du génie épique?

Ënnius décrit les combats avec une vivacité et une énergie qui rappellent Ylliade. On sent que le poète est autre chose qu’im lettré vulgaire, et que lui aussi il a tenu les armes à la main et a vu le sang couler dans la mêlée. Virgile

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CATON; ENNIUS

lui-même n’a rien qni l’emporte sur cette page que je vais transcrire, et à laquelle il a pris çà et là quelques traits : « Le cavalier s’avance ; le creux sabot du cheval ébranle et fait résonner la terre. Des deux parts une clameur s’élève et monte au ciel. Ils se heurtent de front, comme se heurtent les vents, lorsque le souffle pluvieux de l’auster, et l’aquilon soufflant d’un autre bout, soulèvent à l’envi les flots dans la mer immense. De tous côtés, comme la pluie, les traits fondent sur le tribun. Sa parme en est percée; le nombril du bouclier tinte sous les coups des javelots ; son casque d’airain retentit sans cesse. Du reste, nul ne parvient, malgré tant d’efforts réunis, à mettre avec le fer son corps en pièces. Toujours il brise, il arrache les piques qui l’assaillent toujours; la sueur inonde son corps : pas un instant de relâche; nul moyen de respirer, en butte aux atteintes du fer qui vole. Les Istriens attaquaient, lançant vigoureusement leurs traits. Beaucoup tombent morts, et sous le fer et sous les pierres, et roulent d’une chute rapide ou dans l’intérieur des murs ou au dehors. » Il me serait facile de citer des descriptions d’un autre genre, et qui ne sont ni moins heureuses ni moins vivement tracées. Ainsi le tableau de la décadence morale des Romains : « La sagesse est chassée du milieu des hommes, etc. ; » ainsi cet autre tableau, que Névius a peut-être inspiré, mais qui laisse bien loin dans l’ombre l’esquisse pourtant frappante de Névius : « L’horrible terre d’Afrique s’agite avec un tumulte terrible; inquiète, elle se consume partout de mille soucis; dans tous les lieux apparaît la grande figure de la Tristesse ; les Carthaginois tendent vers le ciel leurs yeux, leurs mains fatiguées ; ils courent çà et là en désordre ; tout est sens dessus dessous. »

Ennius imite fréquemment Homère, surtout dans les comparaisons; et il y a telle de ces comparaisons imitées d’Homère, qui semble avoir piqué d’émulation le grand Virgile, et que Virgile n’a pas complètement effacée. Je trouve, par exemple, qu 'après avoir lu les vers où Virgile représente Tumus comme un cheval fougueux qui vient de briser ses liens et s’élance d’une course rapide, on peut lire en-

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