CHAPITRE V
core les vers d’Ennius conservés par Macrobe , et y admirer même certains détails qui ne sont pas dans Virgile, et que n’a pas fournis Homère.
Aatrea ooTragen d'EnnIii*.
Ennius, outre sa grande épopée,’ avait composé plusieurs autres poëmes, tous assez considérables, mais dont nous ne pouvons parler aussi pertinemment que des Annales. Un de ces poëmes était intitulé Scipion, et était écrit en vers trochaïques. Le peu qui reste de cet ouvrage n’est pas de nature à nous faire deviner en quoi il consistait. Nul doute pourtant que ce ne fût un panégyrique du premier Africain; mais ce panégyrique pouvaiit être ou une sorte do discours ou une épopée . Le poëme intitulé Phagétiques, autrement dit la Gastronomie, n’était qu’une traduction ou une imitation de l’ouvrage du Sicilien Archestrate. Rien de plus sec et de plus technique que les vers qui en restent. C’est une énumération des poissons les plus précieux pour la table, et où le poète disparaît complètement derrière le nomenclateur. A peine reconnaît-on Ennius au choix de quelque mot, de quelque épithète : ainsi quand il nomme le scare, pour son excellence, quasi-cervelle de Jupiter. Ajoutez que nulle part les hexamètres d’Ennius ne sont ni plus raboteux ni plus lourdement traînants. Le dernier poëme qui exige une mention était une sorte d’exposition de la doctrine pythagoricienne, tirée, à ce qu’il parait, des poésies d’Épicharme, et qu’Ennius avait même intitulée Èpicharme, pour faire honneur au poëte dorien. L’Épicharme était écrit, comme le Scipion, en vers trochaïques. Varron en cite quelques-uns, qui prouvent que le poëme était plutôt un traité didactique qu’une œuvre inspirée, et qu’il rivalisait, peu s’en faut, de sécheresse avec les Phagétiques. On va juger si j’exagère. « C’est celui-là que j’appelle Jupiter, que les Grecs nomment l’air, et qui est le vent et les nuages, puis la pluie, et après la pluie le froid, qui devient vent ensuite, et air derechef. » Il est inutile, je pense, d’aller jusqu’au bout du morceau.
Nous sommes en droit aussi de compter Ennius parmi les plus anciens prosateure latins. Il avait traduit du grec
CATON; ENNIUS
l’ouvrage où le sceptique Évhémère essayait d’expliquer la mythologie par l’histoire, et de réduire Saturne, Jupiter et les autres dieux, aux proportions de simples mortels ayant vécu, étant morts, et qui n’étaient devenus dieux qu’en vertu d’un caprice des hommes ou reconnaissants ou superstitieux. Lactance cite d’assez longs passages de la traduction d’Ennius. Le style en est d’une simplicité parfaitement nue, et analogue à celui des prosateurs contemporains d’Ennius ; mais le transcripteur, ou d’autres avant lui, en ont rajeuni la diction, et c’est à peine si l’on y aperçoit aucun reste des vieilles formes de la langue latine, ni aucun de ces mots archaïques que nous rencontrons çà et là jusque dans les plus beaux vers du poète.
Conclusion.
Quelques Allemands de nos jours, curieux et patients investigateurs du passé, et qui ont pâli à colliger, à compiler, à commenter les vénérables débris de l’antiquité latine, font bon marché de ce que nous appelons les siècles classiques, et n’hésitent pas à reporter jusqu’au temps de la deuxième guerre Punique l’âge d’or de la littérature romaine. A les entendre, Névius est le poète romain par excellence. Ennius, selon eux, a trop sacrifié aux divinités de la Grèce, et il marque un des premiers degrés de cette décadence qui ne s’arrêtera plus. Us lui font grâce pourtant, à raison de cet esprit tout romain dont le souffle anime les Annales; et, s’ils ne l’égalent point à Homère, ils le proclament bien supérieur à Virgile. Nos Français n’ont garde de donner dans ces extravagances. Ils savent vaguement qu’il y a eu un poète du nom d’Ennius ; mais ils le tiennent pour bien et dûment jugé par le mot de Virgüe et les sarcasmes d’Horace. L’examen impartial des reliques de la poésie d’Ennius ne justifie ni l’enthousiasme de la science d’outre-Rhin, ni les dédains de notre ignorance. Ce Grec de Calabre a été un artiste éminent en fait de style latin, et sa pensée se revêtait sans effort de vives et heureuses images. U était poète, souvent même grand poète ; mais il lui a manqué ce génie créateur qui fait seul les vrais chefs-d’œuvre.