CHAPITRE VI
par excès de pudeur, ou pour toute autre raison, ont fait çà et là des retranchements dont la trace est manifeste ; dans les dernières scènes de Casine, par exemple. J’ajoute que certains vers, cités par des auteurs anciens comme appartenant à telle ou telle pièce de Plaute, ne se trouvent plus dans les mêmes pièces telles que nous les possédons. En revanche, on remarque des vers, des scènes entières quelquefois, d’une autre main que celle de Piaule, et qui ont été interpolés on ne sait quand ni par qui. Je ne parle pas des suppléments, comme ceux d’Urcéus Godrus ou de Philippe Paréus, innocentes fantaisies d’érudits qui voulaient simplement que l’œil du lecteur ne fût nulle part affligé par l’aspect deslacimes. Malgré les défectuosités de toute sorte qu’on aperçoit dans le texte de Plaute, et dont beaucoup trop sont inguérissables, le recueil de ces vingt comédies est un des plus précieux trésors littéraires que nous ait transmis l’antiquité.
druKcmenta de» anclcnm. «ur Plante.
On n’a pas toujours parlé avec cette estime des œuvres du poète ombrien, et le nom de Plaute est un des plus contestés de l’ancienne littérature. Plaute, qui avait foi en lui-même, et qui savait se comparer aux comiques de son temps, laissa, dit-on, cette épitaphe écrite de sa main : « Depuis que Plaute a été frappé de mort, la Comédie se désole, la scène est déserte ; puis les Ris, les Jeux, tous les dieux de la plaisanterie et de la poésie au libre mètre, se sont mis ensemble à verser des larmes. » Volcatius Sédigitus, dans ce catalogue versifié où il classe les comiques latins par ordre de mérite, en a placé un, mais un seul, avant Plaute. Après Gécilius, Plaute, selon lui, l’emporte sans conteste sur tous les autres. Le grammairien Élius Slilon, contemporain de Sédigitus, disait que, si les Muses voulaient parler latin, elles parleraient la langue de Plaute. Varron se range complètement à cet avis ; et Cicéron proclame Plaute, avec Névius, le plus latin de tous les poètes. Horace, l’impitoyable détracteur du passé, traite Plaute avec un mépris souverain, et qui ne répond guère à l’idée qu’on se fait vulgairement du bon ton d’Horace et de la sagesse de ses jugements. Je
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PLAUTE
m’explique qu’il refuse aux admirateurs passionnés de Plaute le droit de faire de Plaute un Êpicharme, ou qu'il reproche au poète latin de mal soutenir le caractère d’un jeune homme amoureux, d’un père avare, d’un astucieux prostitueur. Mais j’ose dire qu’Horace se fait tort à lui-même quand il écrit, dans l’Art poétique : « Nos aïeux d’il y a longtemps ont admiré les vers et les plaisanteries de Plaute. Excès d’indulgence, à mon sens, pour ne pas dire sottise; si toutefois vous et moi nous savons distinguer un bon mot d’un mot grossier, et marquer du doigt et de l’oreille la juste cadence des sons. » Quintilien n’a pas voulu se permettre d’avoir une opinion particulière sur Plaute. II se contente’de rappeler, d’après Varron, le mot d’Élius; et il englobe Plaute, avec tous les autres comiques latins, dans le sévère jugement qu’il porte sur la comédie latine.
Poésie de Plaute.
La Harpe, qui a' traité Plaute à peu près comme il avait traité Aristophane, est pourtant forcé de convenir de son talent d’écrivain. Il n’y a pas d’auteur en effet, parmi ceux dont nous possédons les œuvres, qui fasse mieux comprendre les vrais caractères de la langue latine. Plaute parle latin ; c’est-à-dire que les termes, chez lui, sont pris dans leur acception la plus nette et la plus simple, et qu’ils se placent, comme d’eux-mémes, là où les appellent la convenance et l’analogie. Nulle trace d’affectation, de sophistication, de fausse élégance. Souvent l’écrivain joue sur les mots ou sur les syllabes; mais toujours l’intention comique saute aux yeux de prime abord, et corrige pour l’auditeur ces apparentes déviations. Souvent Plaute fait dire des mots grecs à ses personnages ; mais ces mots ne sont autre chose que des projectiles, si je puis m’exprimer ainsi, destinés à faire éclater le rire, et qui ne font pas plus partie de la diction de Plaute que le jargon des deux Suisses ou le patois de Pierrot ne font partie de la diction de Molière. Plaute crée en foule les diminutifs et les mots composés, mais toujours, à moins de raisons spéciales, d’après des lois visibles pour tous, et conformément au génie propre de la langue. Ces composés
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et ces diminutifs ne se retrouvent guère chez les écrivains des siècles suivants ; mais c’est que Plaute les avait inventés pour des situations trop particulières, et que la plupart n’ont jamais pu entrer dans le domaine commun. La diction de Plaute n’a d’archaïque que l’apparence. Si nous avions les oeuvres des poètes comiques du siècle d’Auguste, nous ver- I ions, j e n’en doute point, que la plupart des locutions qui nous étonnent n’avaient pas cessé d’être en usage, et que Plaute ne différait d’eux que par d’insignifiants détails. Le peuple de Rome n’eut jamais besoin de commentaires pour entendre et goûter Plaute. Plaute fut le seul comique latin dont les ouvrages se maintinrent au théâtre, même quand le théâtre ne connaissait plus, peu s’en faut, que les danses et les pantomimes. Longtemps après Auguste, on jouait encore les pièces de Plaute h Rome et dans les villes d’Italie. On a trouvé, à Pompéies, une tessère, ou jeton de spectacle, portant, avec l’indication de, la place, le titre d’une comédie de Plaute, Casine, qu’on représenta peut-être la veille du jour où la ville périt.
Plaute n’est pas étranger, comme Névius, à cette grâce que d’ailleurs si peu de Romains ont connue. 11 y a en lui quelque chose qui rappelle l’atticisme d’Aristophane ou d’Alexis, sinon celui de Ménandre. Je veux dire que la malice et la gaieté revêtent souvent, dans ses vers, les formes les plus délicates et les plus heureuses. C’est là ce qui justifie, jusqu’à un certain point, le mot de l’enthousiaste Élius. Quant aux qualités romaines, la force, la plénitude, la concision, Plaute n’a rien à envier, quand il lui plaît, ni à Né\ius ni à personne. Plaute n’a pas moins excellé dans l’expression des grandes idées et des nobles sentiments, que dans ces quolibets ou ces bouffonneries qui sont ses triomphes ordinaires. Par là encore il est de la famille d’Aristophane. Mais ce n’est point Aristophane, tant s’en faut, que Plaute versificateur avait pris poui- modèle. La versification de Plaute est le désordre même. Les comiques latins n’ont jamais eu de très-grands scrupules au sujet de la forme des vers. Quintilien leur reproche, et il fait ce reproche à Térence même, de s’être affranchis des règles du mètre ïam-
PLAUTE
bique. Il y a bien çà et là, dans Plante, des vers, et même des tirades entières, qu’on peut prendre pour des vers trimètres ; les prologues de ses comédies sont même d’une facture assez régulière. Quant au dialogiie, Plaute se permet toutes les libertés imaginables. Les vers sont tantôt plus longs, tantôt plus courts; l’ïambe lui-même est quelquefois absent; on sent bien qu’il y a un nombre, une sorte de cadence, que ce sont des vers, et le plus souvent des vers ïambiques ; mais comment ces. vers se scandent, et quel est leur nom, c’est ce que nul métricien n’a encore pu dire. Montaigne s’égaye quelque part aux dépens des érudits qui avaient la prétention de remettre sur leurs pieds les vers de Plaute, et qui usaient dans ce labeur sans fruit une vie qu’ils eussent pu mieux employer et pour eux et pour les autres, n n’y a plus de ces infortunés, que je sache : il est vrai que leur folie était plus innocente qu’il ne plaît à Montaigne de l’avouer; et, s’il y en avait encore, je leur pttrdonnerais de tout mon cœur.
■mniorallté de Plaute.
Je suis bien loin de m’aveugler sur quelques-uns des défauts qu’on a reprochés à Plaute. Le plus grave sans contredit, et le moins pardonnable, c’est l’impudeur avec laquelle Plaute étale aux yeux les plus 'immondes tableaux ; c’est sa fidélité trop scrupuleuse à rendre tous les traits des modèles qui ont posé devant lui; c’est ce cynisme de sentiments et d’expressions où ü semble se complaire, en compagnie de ses prostitueurs et de ses prostituées, de ses fanfarons et de ses parasites, de ses fils débauchés et de ses esclaves fripons. Aristophane avait la prétention de rappeler ses concitoyens aux mœurs et aux vertus du vieux temps ; et il ne trouvait rien de mieux, pour faire passer ses leçons morales, que de les assaisonner d’obscénités et de bouffonneries. On sait comment les Athéniens profitèrent de l’enseignement. Le poète des priapées leur alla au cœur, mais le moraliste ne les entama pas ; et Aristophane put se dire à lui-même qu’il avait merveilleusement travaillé à empirer la corruption des mœurs publiques et privées. Il eut du