CHAPITRE VI
moins un semblant d’excuse dans son rôle de politique et d’homme de parti. Mais c’est gratuitement que Plaute est immoral. Qui l’obligeait, par exemple, à emprunter l’Asinatre au poète Dipbiie ; à nous montrer un père et; sou fils, dignes l’un de l’autre, contractant ensemble un pacte infâme, et achetant , pour leur usage commun, une malheureuse que leur livre sa propre mère ? Qui l’obligeait à souiller des sujets à peu près chastes, comme il fait dans telle scène de Çasine, où Ghalin communique aux spectateurs des réflexions d’une nature plus qu’étrange? U est évident que Plaute n’a qu’un but, le succès dramatique, et qu’il tient uniquement à servir ses juges selon leur goût. C’est la multitude qui décide; c’est son grossier instinct qu’il flatte, et il parle pour elle bien plus souvent que pour les chevaliers et les sénateurs. U est tout le premier à s’amuser de ce qui divertit la canaille. Il est peuple avant tout; il ne vaut ni pis ni mieux que ceux qu’il fait rire. C’est un artiste et ce n’est qu’un artiste. Pourvu que ses personnages soient vivants; pourvu qu’on les écoute avec plaisir; pourvu que le théâtre frémisse de temps en temps d’un agréable murmure, et qu'au mot final, Applaudissez! toutes les mains et toutes les voix retentissent : il ne lui en faut pas davantage ; il croit que rien ne manque à son œuvre. Erreur, ô poète ! tu n’y as mis que ton esprit : il y manque une âme. Il y manque ce qui fait les vrais chefs-d’œuvre, cette passion du beau et du bien, cette horreur du mal et du laid, ces effusions de bienveillance humaine, cette aspiration à l’idéal enfin, sans laquelle on peut être un grand artiste et un homme de talent, mais qui fait seule les hommes de génie. L’art véritable a un autre but que lui-même. Une priapée n’est jamais qu’une priapée : exciter à la débauche, ce n’est plus faire œuvre de poète, mais de prostitueur; c’est se dégrader tout à la fois et de la morale sociale, et du goût littéraire, et de l’esprit même.
Beprochea llttérairea.
Je n’hésite pas à condamner, dans le comique de Plaute, tous les effets de rire obtenus aux dépens de l’honnête, toutes
PLAUTE
les plaisanteries obscènes, toutes les indécences, toutes les gravelures. Quant aux plaisanteries qui ne sont que plaisantes, si elles ne sont pas toutes d’un goût parfait et d’un atticisme irréprochable, elles ne sont jamais ni glace ni ennui. La Harpe remarque que Plaute abuse des jeux de mots et des calembouçs. Il en cite quelques-uns, puis il s’écrie : « Tous ces jeux de mots sont du ton d’Arlequin, et non pas de celui de Molière. » Il est bien vrai que Plaute se complaît un peu trop à ces exercices frivoles; mais qu’on se garde de juger de l’esprit de Plaute d’après ce que sont, en français, les jeux de mots cités par la Harpe. On ne traduit pas un jeu de mots. Un calembour n’est supportable que dans la langue où il est né. Si l’on traduisait Molière en latin, et dans le latin le meilleur, croyez-vous qu’aucune combinaison de termes pût donner, je ne dis pas l’équivalent, mais la moindre idée de la boutade d’Alceste : La peste de ta chute, etc.? et le calembour de Molière n’en est pas plus mauvais. La Harpe veut bien convenir, au reste, que les meilleures plaisanteries de Y Amphitryon français ne sont que des emprunts, et que Plaute a fourni notamment tout ce qui roule sur les deux moi.
L’impitoyable critique reproche bien plus durement au poète l’uniformité de ses sujets ; « C’est toujours une jeune courtisane ; un vieillard ou une vieille femme qui la vend ; un jeune homme qui l’achète, et qui se sert d’un valet fourbe pour tirer de l’argent de son père. Joignez-y un parasite, espèce de complaisant du plus bas étage, et dont le métier, k Athènes comme à Rome, était d’être prêt k tout faire pour le patron qui lui donnait à manger; de plus un soldat fanfaron, dont la jactance extravagante et burlesque a servi de modèle aux capitons, aux matamores de notre vieille comédie, qui ne reparaissent plus aujourd’hui, même sur nos tréteaux ; voilà les caractères qui se présentent sans cesse dans les comédies de Plaute, » Je conviens qu’il n’y a pas une variété infinie dans la disposition des éléments dramatiques, chez Plaute comme chez tous les comiques anciens. Mais la Harpe aurait dû dire que plusieurs des pièces de Plaute ne rentraient par aucun point dans sa formule, et signaler au moins les excep-