‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 54 sur 397 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

lions. Je demande si cette formule donne la moindre idée de V Amphitryon, des Captifs, ou des Ménechmes ? Il fallait aussi, pour être juste, chercher à quoi tenait un défaut que je suis le premier à reconnaître; si c’est aux poètes eux-mêmes qu’en revient la responsabilité, et jusqu’à quel point on est en droit d’accuser Plaute. Remarquez jeu effet que la Harpe, qui n’a que des éloges pour Térence, est bien forcé d’avouer que Térence pèche par cet endroit, comme son devancier. Il essaye, mais bien vainement, de démontrer que Térence a fait tout son possible pour effacer ou du moins pour pallier le défaut. Térence n’y a pas même songé. Ses pièces, quoi qu’en dise le critique, se ressemblent l’une à l’autre, et autan pour le moins que se ressemblent entre elles les comédies de Plaute. Il suffit, pour expliquer ces ressemblances, pour justifier les comiques latins, et, comme eux, Ménandre et ses émules, de songer qu’il leur était impossible de peindre autre chose que la partie la plus extérieure de la vie sociale. A Athènes, le gynécée était muré, si je puis ainsi dire; la famille romaine était un sanctuaire plus sacré encore, et dont nul profane n’eût osé pénétrer les mystères. La matière comique était donc très-bornée. Quoiqu’on vécût alors sur la place publique beaucoup plus qu’aujourd’hui, les aventures de la rue et les conversations en plein air n’étaient, après tout, qu’un chétif domaine, au prix du monde sans limites que les mœurs modernes ont ouvert aux entreprises des poètes, et où Molière a conquis ce vaste et immortel empire.

Si l’on cherche, dans les comédies de Plaute, cette suite raisonnable, cette parfaite vraisemblance, qui est l’idéal, dit-on, de l’art dramatique, je suis forcé de convenir qu’on perdra plus d’une fois sa peine. Les personnages de Plaute oublient assez souvent ce qu’ils sont; ou plutôt ils se rappellent trop ce qu’ils sont en réalité. L’acteur, ou plutôt l’auteur, perce sous le masque du personnage ; et tel monologue est" un discours à l’adresse directe des spectateurs, une véritable parabase, sauf la politique. Évidemment Plaute s’est souvenu des libertés de l’Ancienne Comédie. Il en use aussi dans un intérêt tout personnel : il sait combien son public est

PLAUTE

inattentif et grossier; il craint des méprises; il craint que l’économie du drame ne soit pas suffisamment visible; il craint qu’on ne se souvienne plus de tout ce qui précède, et qu’on n’ait oublié les leçons du prologue. Chaque parabase est ou un commentaire du passé, ou une préparation de l’avenir. Je constate une pratique de Plaute, sans la condamner ni l’absoudre. Je dis seulement qu’avant de prononcer l’indignité du poëte, les critiques feront bien de convenir sur ce qu’ils entendent par vraisemblance ; de nous expliquer la différence précise entre la vérité dramatique et la vérité vraie; de marquer le point où finit l’art légitime, et de dresser les colonnes d’Hercule que la fantaisie ne doit jamais franchir.

Quant aux aparté, qui se prolongent, chez Plaute, au delà de ce qui est chez nous la juste mesure, il me suffit que le poëte en ait tiré les plus heureux effets de comique, pour que je les lui pardonne de bon cœur. En stricte vraisemblance, tout aparté est faux, comme tout monologue : un peu plus, un peu moins, ne fait rien à l’affaire. Il n’y a que les fous qui parlent tout haut leur pensée. Mais je dois faire observer que ces personnages qui, chez Plaute, sont censés ne se pas voir, et qui font, chacun de leur côté, des discours qu’ils sont censés ne pas entendre, ce n’est pas dans un salon que Plaute les fait paraître : c’est dans une vaste place, où mille choses peuvent distraire le passant et l’empêcher de voir et de reconnaître des gens qui sont de sa connaissance ; c’est sur une scène immense, et dont nos théâtres, même les plus vastes, ne sauraient donner la moindre idée.

n me sera bien plus facile encore de dire pourquoi les actes des pièces de Plaute ne sont pas toujours très-bien coupés, et d’où vient que les cinq actes de chacune d’elles ne sont pas de dimensions proportionnées. Plaute n’a probablement jamais su ce que c’est qu’un acte, et il ne s’en est pas plus inquiété que les Grecs, ses modèles. C’est plus tard que quelque pédant compta quel était le nombre le plus ordinaire des repos ou des coupures, dans la plupart des œuvres dramatiques, et s’aperçut qu’il y en avait cinq, plutôt que quatre ou moins, plutôt que six ou davantage. Une

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