‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 59 sur 397 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l’origine de plus d’une autre. Il n’est pas téméraire d’affirmer que les vin^ comédies de Plaute sont des emprunts faits k la poésie grecque. Plaute va, dans certains cas, jusqu’à se donner pour un simple translateur. Il dit , dans le prologue de VAsinaire : «Diphile l’a écrite; Marcus (c’est-à-dire Plaute) l’a traduite en langue barbare. » Il dit, dans le prologue du Trésor : « Philémon l’a écrite ; Plaute l’a traduite en langue barbare. » Dans le prologue du Marchand, la formule est différente , mais l’intention est la même. Langue latine ou langue barbare, c’est tout un : les Romains , qui sentaient leur infériorité littéraire , se résignaient à se servir euxmêmes des expressions que les Grecs de ce temps avaient sans cesse à la bouche. Quelque positive que soit la déclaration du poète , je n’affirmerais pourtant pas qu’il dît vrai quand il se donne pour un pur copiste de Philémon ou de Diphile. Il suffit de comparer les pièces de Plaute avec celles de Térence , pour se convaincre que Plaute a dû faire subir à ses originaux des modifications profondes , souvent même de complètes transformations. Autant Térence est fidèle à l’esprit grec, et prend à tâche de n’être Romain que par la Ifingue , autant Plaute redoute peu de changer ses Grecs en Romains , et de porter Rome avec lui dans la Grèce , et jusque dans Athènes. Le sel de Plaute n’est pas du sel attique : ce sel a la saveur romaine au plus haut point; il l’a même beaucoup trop prononcée. Mais l’originalité du poète n’est pas uniquement dans ses bons mots et dans ses bouffonneries. Charles Labitte a bien raison de dire que Plaute a pris aux Grecs bien moins que lui-même il ne croit, ou qu’il ne veut le faire croire à ceux qui ne jurent que par les Grecs , et qui ne tiennent pour bon que ce qui vient de Grèce. Il m’est doux de laisser parler ici un ami regretté , ce spirituel et judicieux critique, ravi, hélas! si prématurément aux belles-lettres, et peut-être à la gloire.

« Des jeunes fous, dit Labitte, et des vieux libertins, des pères dupés et des courtisanes insatiables , assurément il y en a partout ; et ceux du Latium pouvaient très-bien n’être guère différents de ceux de l’ Attique. Qu’on voie donc , pour peu qu’on y tienne , un emprunt fait à la Grèce dans cette

PLAÜTE.

suites de types favoris qui avaient le privilège de toujours provoquer rhilarité romaine : que l’infâme prostitueur, avec ses habits chamarrés et son gros ventre, soit bafoué par les amoureux qui l’escroquent; que la broche du moindre cuisinier suffise à faire fuir ce soldat fanfaron qui se vantait tout à l’heure de tuer des éléphants d’un revers de ttiaiti ; que le vorace parasite quitte la cuisine pour relire, de l’œil qui lui reste, ses vieux cahiers de bons mots (Pers., 389), et se faire ensuite payer ses lazzis par quelque franche lippée ; qu’un esclave , bel esprit effronté , invente, pour filouter son maître, toute une stratégie savante, toutes les combinaisons d’un fripon retors et madré; enfin que ce cortège d’êtres ignobles ou burlesques passe tour à tour devant nous, j’accorderai qu’ils viennent d’Athènes, eux et leur race , quoiqu’il fût facile de revendiquer en leur faveur le droit de cité, et de leur accorder au moins la naturalisation.

« Cependant je me trompe fort, ou voici, tout à côté, d’autres personnages qui n’ont jamais quitté l’enceinte des sept collines. Ce banquier voleur, qui paye ses créanciers à coups de poings (Curcul., 385), il sort évidemment de la rue des Vieilles-Échoppes, il va trafiquer d’usure au Forum; cette épouse, fidèle mais revêche, honnête mais bavarde, n’est-ce pas la matrone des anciens temps? Quel est cet insolent qui se pavane? un affranchi d’hier, un plébéien parvenu, im client (Pœnul., 659), qui le prend sur le haut ton parce qu’il vend son témoignage, parce que l’habitude du parjure lui permet de ne pas déshonorer par le négoce sa prétendue dignité de citoyen. Nous sommes à l’audience du préteur : quittons-la pour glisser un œil furtif dans la rue des Toscans. Entrevoyez-vous, par l’im|duvium, cette jeime courtisane dont une esclave lisse les cheveux huilés? Elle lit, je crois, des tablettes de cire que vient de loi remettre im fils de famille : c’est un traité par lequel on l’achète pour un an ; traité qui pourra bien donner lieu à des procès {Asinar.f 750), et dont le magistrat, soyez-en sûrs, examinera sérieusement les clauses. Ici, le Romain se montre à découvert; son esprit formaliste fait de l’amour un contrat.

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