‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 60 sur 397 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

et il donne au vice un caractère légal et juridique.... Décidément nous sommes à Rome : il sufGt d’ouvrir le théâtre de Plaute pour n’en plus douter. A chaque pas, des anachronismes intelligents, de spirituelles inadvertances, y trahissent l’intention vraie de l’auteur. Ici, par exemple, on vous dit que le roi Créon règne céans ; mais voilà , quelques vers après, qu’il est question des triumvirs. Là, vous voyez les murs d’Athènes ; prenez patience, on ne tardera pas à vous envoyer chez les édiles. Dans une autre pièce, vous croyez être à Épidaure, et, quelques scènes plus loin, il sera question du Capitole '. »

Il faut remarquer toutefois que certaines pièces de Plaute, tels que les Captifs, ou le Câble, ou encore les Ménechmes, semblent assez conformes à ce qu’ont dû être leurs originaux grecs, et que la personnalité du poète latin n’y perce qu’à de rares intervalles. Mais on pourrait justifier par mille exemples les assertions de Charles Labitte. Écoutez Charançon à son entrée en scène; et dites si c’est Ménandre ou Philémon qui le fait parler, et si nous somiûes ailleurs que dans la ville éternelle : « Faites-moi place, amis ou inconnus; laissez-moi accomplir ici ma mission. Fuyez tous, allez-vous-en, retirez-vous du passage; sinon j’en renverse, dans ma course, d’un coup de tête, de coude ou de poitrail, ou de genou. Je suis chargé d’une affaire pressante : nul délai, nul retard. Quiconque me barre le chemin, si riche ou si puissant qu’il soit, général ou prince, édile, préteur ou magistrat, il est à bas, je l’étale à plat dans la rue. Gare à ces Grecs avec leurs manteaux, qui marchent la tête couverte, chargés de livres et de paquets , et qui baguenaudent en discourant de fadaises : ils vous heurtent , vous coudoient, et lâchent à chaque pas quelque sentence ; vous les voyez buvant sans cesse au cabaret; ont-ils filouté quelque argent, ils boivent chaud, la tête couverte; puis, ils s’en vont tout mélancoliques et entre deux vins : que je les rencontre, et chacun d’eux aura de mon pied au derrière. Quant à ces esclaves de bouffons, qui jouent à la balle dans la rue, je les

4. Cb. Labitte, Études littéraires, t. I, pages <52 et suiranles.

PLAUTE

étendrai tous sur le sol. Que tous ces gens-là restent chez eux, s’ils tiennent à éviter malheur ‘. » Non-seulement nous ne sommes point à Épidaure, mais Charançon nous met sous les yeux un des traits les plus singuliers de la physionomie de Rome au temps ou Plaute écrivait. Voilà bien les Grecs qui y pullulaient alors , ces philosophes et ces rhéteurs, ces intrigants de toute sorte, ces bavards spirituels, plus distingués par leur science que par leurs vertus. Voilà bien ceux qui m’expliquent pourquoi , en latin , vivre à la grecque signifie faire la débauche ; et je comprends parfaitement, grâce à Charançon, la haine que portaient à de tels pédagogues tous les Romains nourris dans les rudes et saines traditions du vieux temps.

Plaute introduit, dans la même comédie, un personnage qui joue le rôle de chef de chœur, et qui porte le titre de chorage. Ce chorage , après quelques réflexions sur les bons tours qu’il vient de voir faire, s’amuse à nous énumérer les endroits où l’on trouve , à coup sûr , telle ou telle espèce de gens : des menteurs, des ambitieux, des vieilles courtisanes, des médisants , des usuriers , des maris libertins , etc. C’est la topographie de Rome, et non pas, certes, la moins curieuse qu’on ait jamais tracée. On se rappelle d’ailleurs le passage de la Béotienne qui nous a été conservée par Aulu- Gelle. Cette plaisante diatribe sur l’établissement des premiers cadrans solaires marque une date dans l’histoire de Rome, et n’a rien de commun avec la Grèce de Ménandre.

Je ne prétends pas que les pièces de Plaute , pour être à moitié romaines, ou aux troits quarts peut-être, en Vaillent mieux en soi, et qu’elles fussent des œuvres à mettre en parallèle avec leurs prototypes. Je doute fort pourtant que Plaute n’ait jamais fait que déformer sès modèles. Il y a tel caractère, celui de l’avare Euclion, par exemple, qui lui doit probablement ses traits les plus heureux. Et plus les originaux prêtaient à la charge , plus ils ont pu gagner entre ses mains. Les meilleures bouffonneries que débitent ses valets rusés, ses parasites, ses soldats fanfarons , c’est lui qui les a

'I. Piaule, Curculio, vers 199 et suivants.

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