CHAPITRE VH
nous sommes tentés de croire qu’il n’est pas possible de mieux faire. Mais, les rapprochons-nous des pièces grecques dont elles sont tirées, établissons-nous une comparaison attentive et détaillée entre le modèle et l’imitation; aussitôt tout ce qui nous plaisait dans celle-ci nous paraît froid et languissant : le latin pâlit à l’instant, et s’efface devant le grec, dont il est bien loin d’atteindre la piquante gaieté et la brillante élégance. J’en ai fait dernièrement une expérience frappante. Je lisais, avec plusieurs personnes, la Boucle de cheveux de Cécilius. Nous trouvions assurément beaucoup de plaisir à cette lecture. L’envie nous prit de lire la Boucle de cheveux de Ménandre, d’où Cécilius a pris sa comédie. A peine avions-nous commencé, grands dieux! que l’imitation nous sembla froide et pesante ! et combien Cécilius nous parut dégénéré de Ménandre ! Certes, il n’y avait pas moins de différence, pour le prix, entre les armes de Diomède et celles de Glaucus. Nous arrivâmes ensuite, dans notre lecture, à cette scène où un vieux mari peste contre une épouse riche et laide, qui vient de le forcer à vendre une jeune esclave, fort entendue au service, et d’agréable figure, qu’elle soupçonnait de complaisances pour le vieillard. Je ne dirai rien sur l’extrême infériorité de la copie. J’ai fait extraire les vers des deux poètes, et je laisse aux lecteurs à juger. Voici ceux de Ménandre :
« L’épouse à la dot s’apprête à dormir sur les deux « oreilles, satisfaite de son grand et magnifique exploit. Elle « en est venue à ses fins; elle a chassé de la maison celle « qui l’offusquait ; grâce à quoi les regards seront tous pour
le visage de Créobyle. On la connaît de reste, l’épouse « qùi me tient sous son joug, et la face dont l’a douée la « nature : une figure d’âne parmi les singes ! Mais à quoi « bon ces plaintes? Je veux me taire; je veux oublier cette « nuit qui a causé tous mes maux. Ah ! pourquoi faut-il que « j’aie épousé Créobyle et ses dix talents? Une femme haute « d’une coudée! et d’une fierté, d’une impertinence intolé- « râbles! Oui, par Jupiter Olympien et par Minerve! ma « patience est à bout. Renvoyer cette jeune fille, qui servait « plus vite que la parole! Qui me rendra ce que j’ai perdu? »
CÉCILIUS
« Voici maintenant les vers de Gécilius :
« Un vieillard. On est, en vérité, bien malheureux quand « on ne peut cacher son chagrin. — Le mari. Eh! le puis-je, « avec une femme de cette figure et de cette humeur? Que « je me taise, on n’en verra ni plus ni moins. Hormis la « dot, tout chez elle est au rebours de ce qu’on peut souhai- « ter. Bon exemple pour les gens sages 1 Libre en appa-
rence, je .suis prisonnier de l’ennemi, pour ainsi dire, et « esclave quand la ville et la citadelle n’ont pas reçu d’at- « teinte. Tout ce qui me plaît, mon tyran me l’enlève : est-ce « pour mon bien, dis-moi? Je ne soupire qu’après sa mort; « et, jusque-là, je vis comme un mort au milieu des vi- « vants. Elle a prétendu que j’avais un commerce secret avec « ma servante; elle a crié à la trahison : à force de pleurs, « de prières, d’instances, de reproches, elle m’a tant étourdi « les oreilles, que j’ai fini par vendre la jeune fille. Mainte- « nant, sans doute, elle jase à ce sujet avec ses amies et ses » parentes : Quelle est celle d’entre vous, dit-elle, qui, dans « la fleur de sa jeunesse, eût obtenu de son mari ce que je « viens d’obtenir du mien, toute vieille que je suis, et l’eût a fait renoncer à sa concubine? Les langues vont avoir beau « jeu aujourd’hui. Que de propos sur mon compte! J’enrage a de douleur. »
<f Outre qu’il n’y a aucune comparaison entre les deux pièces, pour l’agrément du style et des pensées, ce qui me frappe surtout, c’est que Gécilius n’a essayé, ni bien ni mal, de reproduire certains traits comiques, pleins de goût et de vérité, que lui fournissait Ménandre. Il néglige ces beautés, comme si elles étaient sans valeur, et il les remplace par des bouffonneries. G’est ainsi qu’il a laissé de coté, je ne sais pourquoi, un passage de Ménandre où la nature, telle qu’elle se présente dans la vie ordinaire, est décrite avec beaucoup de naïveté et de charme. Ge même vieux mari, conversant avec un autre vieillard, son voisin, maudit en ces termes l’arrogance de sa riche épouse :
O J’ai pris pour femme une lamie avec une dot : ne te « l’ai-je pas dit? Non? hé bien, la maison, les domaines, « tout lui appartenait : il a fallu acheter tout cela à charge