CHAPITRE VII
« de l’épouser. Par Apollon! cette femme est le fléau des a fléaux. Elle est insupportable à tout le monde, et non à moi « seul ; à son fds, et plus encore à sa fille. — Tu te plains d’un « mal sans remède. — Je ne le sais que trop. »
« Gécilius, au lieu de suivre son modèle, a mieux aimé faire rire, au moyen d’une bouffonnerie qui ne convient ni à la situation ni au personnage :
« Le vieillard. Mais, dis-moi, ta femme est donc bien dé- « plaisante 1 — Le mari. Elle? quelle question? — Et en quoi? « — Ah ! ne m’en parle pas! Dès que je rentre à la maison, « à peine suis-je assis, elle s’empresse de me donner un bai- « ser, et m’empoisonne de son haleine fétide. — C’est un c baiser à bonne intention. Elle veut te faire dégorger le vin « que tu as bu hors de chez toi. »
« On peut encore rapprocher une autre scène, dans les deux pièces, où la préférence ne sera guère douteuse. Voici à peu près le sens du passage. La fille d’un homme pauvre a été déshonorée dans une fête nocturne; le père n’en a rien su, et on ne soupçonne pas sa grossesse. Les mois se passent, et elle va déposer son fruit. Un esclave honnête et fidèle, qui ignore que sa jeune maîtresse est sur le point d’accoucher, et qui n’a aucune idée de sa honte, s’arrête devant la porte de la maison, et il entend les gémissements et les cris de la jeune fille en travail. Il est pris tour à tour de crainte, de colère, de soupçon, de compassion, de douleur. Tous ces sentiments, tous ces mouvements de l’âme, sont exprimés, dans la comédie grecque, avec une force et une vérité admirables. Le même endroit, chez Gécilius, est traité froidement, et manque de noblesse et de grâce. Ensuite, l’esclave s’informe, et il découvre le mystère ; et voici les paroles que lui prête alors Ménandre :
a O trois fois infortuné celui qui, étant pauvre, se marie « et a des enfants ! Gombien cet homme est insensé ! car il « n’a point d’amis sur le secours desquels il puisse comp- ■'« ter; et, si un accident fâcheux vient troubler son exis- « tence, il ne peut couvrir sa honte avec de Tor. Sa vie est a exposée à tous les regards, nue, isolée, battue de tous les <t vents. Il a beau faire effort; tous les chagrins, tous les
CÉCILIUS
c maux ont pour lui une part, mais non jamais les biens.
« Un seul homme ici m’occupe ; mais l’exemple s’adresse à c tous. >
« Examinons si la pureté et le naturel de ce morceau se retrouvent dans la copie. Voici les vers de Gécilius. Ce sont des lambeaux de Ménandre cousus avec quelques mots d’une emphase tragique :
« Oui, c’est un homme infortuné, le pauvre qui, dans son « indigence, élève des enfants. On voit en tout temps où en s sont ses affaires et sa vie ; mais l’homme opulent n’a pas de « peine à faire disparaître un déshonneur sous l’éclat de sa « richesse. »
« Sans doute, comme je l’ai dit plus haut, quand je lis séparément ces vers de Gécilius, ils ne me semblent dénués ni d’agrément ni d’esprit; mais, quand je les compare à ceux du poète grec, je trouve que Gécilius aurait bien fait de ne pas imiter un modèle qu’il était incapable d’égaler. »
Conjeetarea aur le talent de Cc*rlllufi.
L’examen des fragments de Gécilius n’ajouterait pas beaucoup aux lumières que nous fournit Aulu -Celle. Ils sont assez nombreux pourtant, et quelques-uns assez considérables. Ainsi le spirituel morceau conservé par Cicéron, où un jqjine homme amoureux se plaint d’avoir un père trop bon et trop facile, qu’on ne peut ni tromper ni voler, et qui donne libéralement ce qu’on aurait tant de plaisir à lui soustraire ; ainsi encore un autre morceau , cité dans les Tusculanes , sur la toute-puissance de l’amour. Je remarquerai seulement que Gécilius avait traité le sujet d’dmphitryon, et, sans nul doute, d’après le même modèle que Plaute.
Il nous reste h expliquer comment Gécilius est resté si longtemps, aux yeux des Romains, le comiqiTe par excellence, en dépit des défauts que de bons juges signalaient dans ses œuvres. C’est le peuple qui avait fait la réputation^ de Gécilius, et non pas les connaisseurs délicats, ceux qui lisaient Ménandre, et qui étaient en chasse de grâce et d’atticisme. Le style de Gécilius laissait beaucoup à désirer sous
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plus d’un rapport. Cicéron donne même à Gécilius l’épithète de mauvais écrivain : il est vrai que c’est par comparaison à Térence, un des plus parfaits qu’il y ait eu, et au-dessous duquel on peut être placé fort bas, tout en ne laissant pas de se distinguer par des qualités estimables. Mais Gécilius faisait rire les spectateurs; il était plein de verve, de mouvement et d’entrain; et il savait trop bien que l’atticisme pur n’était pas de mise devant les grossiers fils de Romulus, pour s’acharner à poursuivre un idéal hors de ses atteintes. Il se bornait donc à servir les Romains selon leur goût. Ces bouffonneries que lui reproche Aulu-Gelle, ces plaisanteries au gros sel dont il assaisonnait çà et là les inventions de Ménandre, étaient précisément un de ses titres principaux aux sympathies et à l’admiration de la multitude. L’autre défaut signalé par Aulu-Gelle, cet amour des sentences morales et cette sorte de tragique emphase , qui le choquent avec raison, c’était calcul chez Gécilius, bien plus que manquement involontaire aux règles du genre comique. Les Romains n’avaient guère moins de passion pour les belles maximes et les grands mots que pour les mauvaises plaisanteries. Horace nous apprend que les amateurs de l’ancienne littérature faisaient cas surtout de la gravité de Gécilius, et qu’ils l’opposaient à l’art de Térence. Horace ne nous dit pas en quoi consistait, selon eux, cette gravité : je crois que le dernier morceau transcrit par Aulu-Gelle suffit pour faire comprendre le sens d’une expression fort obscure, sinon en soi, du moins appliquée à un poète comique, et à un poète tel que Gécilius. Acron, le commentateur d’Horace, dit que Gécilius mettait dans ses vers des mots hauts et retentissants. G’est là, si je ne me trompe, la confirmation des remarques d’Aulu-Gelle.