CHAPITRE VIII
pensé par le succès, comme le tuteur tyran est puni par les disgrâces qu’il s’attire. Tout est dans l’ordre, et le plan est parfait. » Les défauts qu’on est en droit de reprocher à la comédie de Térence , surtout par comparaison avec l’œuvre d’un maître tel que Molière , n’empêchent pas les Adelphes d’être une pièce fort remarquable, et, avec l’Andrienne, la meilleure du poète latin, pour la conduite et l’intérêt, surtout pour la convenance et l’exquise perfection du dialogue. Varron, qui avait les Adelphes de Ménandre sous les yeux, n’hésitait pas à préférer l’exposition de la comédie de Térence à celle de la comédie originale. Il n’y avait probablement, dans une telle préférence, aucun amour-propre de Romain. Cette première scène est assez belle pour justifier l’enthousiasme de Varron. Cependant, au long monologue de Micion je préfère, pour ma part , la scène suivante, celle où les deux frères sont en présence, et où le contraste de leurs caractères se dessine avec tant de netteté. J’en vais transcrire quelque chose, pour donner une idée de la manière de Térence, sinon de son esprit et de son style.
« Déméa. Ah! te voilà bien à propos : je suis en quête de toi. Micion. Pourquoi cet air soucieux? Dém. Belle question ! pourquoi j’ai l’air soucieux ? et c’est le père adoptif de mon filsEschine qui me l’adresse! Mic. (à part). Ne l’avais-je pas dit? {haut.) Qu’a-t-il donc fait? Dém. Ce qu’il a fait? un drôle qui n’a honte de rien , qui ne craint personne, qui se met au-dessus de toutes les lois ! Je ne parle même pas du passé; mais il vient d’en faire de belles! Mic. De quoi s’agitil? Dém. II a enfoncé une porte; il est entré de force dans une maison étrangère ; il a battu et laissé pour morts le maître de la maison et tous ses gens; il a enlevé une femme qu’ü aimait. Tout le monde crie que c’est une indignité. Que de personnes, à mon arrivée, Micion, m’ont dit ces nouvelles ! On ne parle que de lui dans toute la ville. Enfin , s’il lui faut un exemple, n’a-t-il pas devant les yeux son frère, tout entier au soin de son avoir, et vivant à la campagne avec économie et sobriété? Mais lui! fait-il rien de semblable? Et ce que je lui reproche, Micion, je te le reproche à toi. C’est toi qui le laisses se gâter. Mic. Il n’est rien au monde de plus
TÉRENCE
injuste qu’un homme sans expérience, qui ne trouve de bon que ce que lui-même il fait. Dém. Qu’est-ce à dire ? Mic. C’est-à-dire, Déméa, qu’ici ton jugement est en défaut. Ce n’est pas un crime, si tu m’en crois, qu’un jeune homme soit léger, etc. *. »
Caractère de la poésie de Térence*
Diderot a écrit sur Térence des pages admirables, aussi pleines de raison qu’étincelantes d’esprit. On a déjà vu sa réponse à ceux qui parlent des collaborateurs de Térence. Voici le passage où il explique les mérites littéraires du charmant poète latin. « Térence ne fait point éclater le rire. Ou n’entendra point un de ses pères s’écrier, d’un ton plaisamment douloureux : Qu allait-il faire dans cette galère? Il n’en introduira point un autre dans la chambre de son fils harassé de fatigue , endormi et ronflant sur un grabat ; il n’interrompra point la plainte de ce père par le discours de l’enfant qui, les yeux toujours fermés et les mains placées comme s’il tenait les rênes de deux coursiers, les excite du fouet et de la voix , et rêve qu’il les conduit encore. C’est la verve propre à Molière et à Aristophane, qui leur inspire ces situations. Térence n’est pas possédé de ce démon-là. Il porte dans son sein une muse plus tranquille et plus douce. C’est sans doute un don précieux que celui qui lui manque ; c’est le vrai caractère que la nature a gravé sur le front de ceux qu’elle a signés poètes, sculpteurs, peintres et musiciens. Mais ce caractère est de tous les temps, de tous les pays, de tous les âges et de tous les étals. La verve a une marche qui lui est propre : elle dédaigne les sentiers connus. Le goût timide et circonspect tourne sans cesse les yeux autour de lui ; il veut plaire à tous ; il est le fruit des siècles et des travaux successifs des hommes.... Mais rien n’est plus rare qu’un homme doué d’un tact si exquis, d’une imagination si réglée, d’une organisation si sensible et si délicate, d’un jugement si fin et si juste, appréciateur si sévère des caractères , des pensées et des expressions , qu’il ait reçu