‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 73 sur 397 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

la leçon du goût et des siècles dans toute sa pureté , et qu’il ne s’en écarte jamais : tel me semble Térence. Je le compare à quelques-unes de ces précieuses statues qui nous restent des Grecs, une Vénus de Médicis, un Antinoüs. Elles ont peu de passions, peu de caractère , presque point de mouvement ; mais on y remarque tant de pureté, tant d’élégance et de vérité, qu’on n’est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu’on ne les saisit toutes qu’avec le temps; c’est moins la chose que l’impression et le sentiment qu’on en rapporte : il faut y revenir, et l’on y revient sans cesse. L’œuvre de la verve, au contraire, se connaît tout entier, tout d’un coup, ou point du tout. Heureux le mortel qui sait réunir dans ses productions ces deux grandes qualités , la verve et le goût ! Où est-il ? qu’il vienne déposer son ouvrage au pied du gladiateur et du Laocoon , artis imitatorîæ opéra stupenda! Jeunes poètes, feuilletez alternativement Molière et Térence.... Surtout, si vous avez des amants à peindre , descendez en vous-mêmes, ou lisez l’esclave africain. Écoutez Phédria, dans V Eunuque, et vous serez dégoûtés de toutes ces galanteries misérables qui défigurent la plupart de nos pièces ; «.... Elle est donc « bien belle !... Ah ! si elle est belle ! Quand on l’a vue, on « ne saurait plus regarder les autres.... Elle m’a chassé, elle « me rapelle ; retournerai -je ?... Non! vînt-elle m’en « supplier h genoux. » C’est ainsi que sent et parle un amant. On dit que Térence avait composé cent trente comédies, que nous avons perdues : c’est un fait qui ne peut être cru que par celui qui n’en a pas lu une seule de celles qui nous restent »

Je n’ai pas besoin de dire que ce n’est point dans une traduction française qu’il faut étudier Térence. La transcription, même faite par une main habile, suffit pour faire évaporer presque tout cet atticisme , tout ce charme de bon goût, toutes ces qualités tempérées et délicates, que les Latins résumaient dans un mot que nous avons bien changé et corrompu en le leur empruntant : la médiocrité. Yarron cé-

<. Diderot, RéJIexions sur Térence; (JBuvrei, t. 111, pages 38 et suivantes.

TÉRENCE

iébrait la médiocrité de Térence, c'est-à-dire sa juste et parfaite mesure entre la sécheresse et la plénitude surabondante. Il y a pourtant quelques-unes des vertus du poète que le plus faible copiste peut faire passablement sentir : ainsi l’urbanité de son enjouement, ainsi la décence de ses tableaux, même quand il peint des caractères ou des actions qui n’ont rien de bien recommandable. On verra, au premier coup d’œil, quel est le bon ton de Térence, rien qu’à lire le monologue où Gnatbon expose les principes de sa philosophie de parasite et les avantages solides de son honnête métier. Ce n’est pas la jovialité bouffonne de Charançon ou de Ronge-Pain ; c’est de l'esprit agréable, et assaisonné à la dose juste où le goût le plus sévère n’oserait s’offenser. « Dieux immortels ! qu’un homme l’emporte sur un autre homme ! quelle différence d’un homme d’esprit à un sot ! Voici, au reste, ce qui m’a fait faire cetle réflexion. J’ai rencontré aujourd’hui, en arrivant, un individu d’ici comme moi, et de ma condition; homme de bonnes manières, et qui avait, comme moi, dévoré son patrimoine. Je le vois tout malpropre, dégoûtant, efflanqué, dépenaillé, décrépit. — Que signifie, lui dis-je, cet accoutrement? — Que j’ai perdu ce que je possédais. Hélas? où en suis-je réduit! connaissances, amis, tout le monde m’abandonne. — Alors je le méprisai en songeant à moi. Quoi ! lui dis-je, homnle sans courage, t’es-tu donc arrangé de façon à n’avoir plus en toi désormais nulle ressource ? As-tu perdu ta raison en même temps que ton bien? Me vois-tu, moi, moi simplement ton égal? vois-tu ce bon air, ce teint fleuri, cette mise, cet embonpoint? J’ai tout, et je n’ai rien : n’ayant rien, rien pourtant ne me manque. — Mais il y a un malheur, c’est que je ne sais ni faire le plaisant, ni supporter les coups. — Quoi ! t’imagines-tu que c’est ainsi qu’on s’y prend? Tu te trompes du tout au tout. Jadis on gagnait sa vie à ce métier; oui, dans l’autre siècle; mais nous avons aujourd’hui une pipée d’autre genre, et de plus c’est moi l’inventeur de cette méthode nouvelle. Il y a une espèce de gens qui ont la prétention d’être les premiers en tout, et qui ne le sont pas ; c’est à eux que je m’attache; je ne leur fournis point

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