‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 74 sur 397 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

à rire à mes dépens, mais je ris avec eux de compagnie, en m’extasiant sur leur esprit. Quoi qu’ils disent, j ’appplaudis ; disent-ils ensuite le contraire, j’applaudis encore. On dit non? je dis non; on dit oui? je dis oui. En un mot, j’ai pris sur moi d’approuver toujours. Voilà le bon métier aujourd’hui, et sans comparaison*. »

La Harpe vante avec justice, dans Térence, la clarté, le naturel, la précision, l’élégance du dialogue, l’observation des bienséances théâtrales, et le ton de ce que le célèbre critique appelle la conversation des honnêtes gens. Mais n’est-ce pas aller un peu loin, que de dire, comme il fait, que la morale de Térence est saine et instructive? Cela est vrai en général de Térence, comme de Plaute même, comme de presque tous les poètes dramatiques. Mais le diable n’y perd rien. Quand Molière lui-même s’y met, nous en voyons de belles , et Térence n’a de chaste, bien souvent, que l’apparence. Il n’est jamais brutal ni grossier; mais il n’en est peut-être que pire. Cette corruption raffinée que Térence étale dans quelques-uns de ses tableaux n’est guère moins répréhensible que les saletés de Plaute. Je demande qu’on me dise la saine et instructive morale qui sort de l’Eunuque. Je demande si Chéréa s’applaudissant d’avoir violé une jeune fille est d’un bon exemple; je demande si le capitaine Thrasou fait des réflexions instructives, à l’aspect de l’eunuque prétendu qu’on mène chez Thaïs; je demande quelle est la morale qui peut sanctionner des marchés comme ceux que concluent d’abord Thaïs et Phédria, et, dans l’accord final, Phédria, Thaïs et Thrason. J’adresserais ces questions à Térence même. Tout ce qu’il pourrait répondre, c’est qu’il a voulu faire une comédie, et qu’il n’est pas professeur de morale. Ce qu’il faut dire, et ce qui est incontestable, c’est que Térence est un écrivain parfait, un écrivain qui a doté la langue latine de toutes les grâces, et qui n’a pas beaucoup d’égaux ni chez les anciens ni chez les modernes. Térence est la clarté, la pureté, la délicatesse, la simplicité mêmes : c’est le plus grec des poètes latins. Je répète à dessein l’ex-

térence, Eunuque, vers 234 et suivant].

TÉRENCE

pression. Il u’y a pas, selon moi, de plus complet éloge. Que Térence n’a-t-il pris aux Grecs leur versification savante ! Pourquoi ses vers ne sont-ils trop souvent qu’une prose cadencée? pourquoi est-il resté si fidèle aux vieux errements de Cécilius et de Plaute? Rien ne lui était moins difficile que de se tenir dans les bornes fixes du trimètre : il l’a bien prouvé dans ses prologues, et dans tous les passages où il juge à propos de faire des vers véritables. Son style n’aurait rien perdu, tant s’en faut, à la réforme. Ses comédies auraient encore plus de charme. Quintilien le dit, et Quintilien a raison.

Donat cite quatre vers d’un poème de Cicéron, aujourd’hui perdu , où sont assez bien indiqués la plupart des mérites littéraires de Térence : le choix exquis des termes, le bon ton, la finesse agréable et la douceur. Mais Donat cite d’autres vers, attribués à Jules César, où Térence est mieux apprécié encore; car César dit non-seulement en quoi Térence excelle, mais en quoi ses œuvres laissent à désirer : « Toi aussi, on te met parmi les plus grands, ô demi-Ménandre! et tu en es digne pour la pureté de ton style. Et plût au ciel qu’à la douceur de tes écrits fût jointe la force comique! Tes qualités balanceraient alors la gloire des Grecs, et on ne te reprocherait plus ton infériorité en ce point. Il n’y a que cela qui te manque, Térence, et j’en éprouve peine et chagrin. »

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Térence est peut-être, de tous les auteurs latins, sans en excepter Virgile même, celui que les Français ont le plus aimé, celui qu’ils ont le plus comblé de leurs louanges. Il y a longtemps que Montaigne a révélé le secret de cette prédilection. Térence, selon lui, sent son gentilhomme. On a vu que Montaigne n’en voulait pas démordre, et qu’en disant Térence, il entendait Lélius et Scipion. Aussi ne se gênet-il pas pour taxer de beslise et stupidité barbaresque ceux qui avaient le mauvais goût de préférer Plaute à Térence. Le dix-septième siècle fut complètement, sur ce point, de l’avisde Montaigne. La brutalité et les bouffonneries de Plaute de-

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