CHAPITRE VIII
valent naturellement déplaire, dans un temps où la forme était tout, et où on estimait les hommes à raison de la politesse des manières, bien plus que d’après la mesure de leur réelle valeur. Térence le gentilhomme était mieux l’affaire d’un tel monde. Il n’est pas jusqu’aux solitaires de Port- Royal qui ne se soient laissé séduire, eux si durs, en général, et pour le théâtre et pour les poètes dramatiques. Bien des années avant Mme Dacier, Port-Royal imprimait la traduction de plusieurs comédies de Térence, rendues très-honnesteSf disait le traducteur, en y changeant fort peu de choses. Rollin , un des derniers échos des doctrines littéraires de l’école janséniste, n’a pour Térence que tendresse et admiration. Ce dangereux abandon de sentiments, cette aimable enveloppe donnée aux vices ne blessaient personne : c’est que le goût, avec ses susceptibilités, comme dit très-bien Charles Labitte, dominait sur tout le reste, et s’accommodait à merveille de l’aménité de Térence, de ses vers enchanteurs, de sa réserve agréablement tempérée. Il semble, et c’est encore une remarque de notre ami, que chacun crût retrouver, dans Térence, ce sel divin que Ménandre, selon un ancien, avait tiré de la mer où naquit Vénus. Je n’ai pas besoin de rappeler l’opinion de Boileau, celle de Racine, celle de Mme de Sévigné, celle de tant d’autres. Mais je veux transcrire le passage où Bossuet, dans sa lettre à Innocent XI sur les études du Dauphin, parle de Térence en termes si bien sentis, et avec une vivacité d’admiration que Diderot seul a depuis retrouvée : « On ne peut dire combien il s’est diverti agréablement et utilement dans Térenco, et combien de vives images de la vie humaine lui ont passé devant les yeux en le lisant. Il a vu les trompeuses amorces de la volupté et des femmes; les aveugles emportements d’une jeunesse que la flatterie et les intrigues d’un valet ont engagée dans un pas difficile et glissant; qui ne sait que devenir, que l’amour tourmente, qui ne sort de peine que par une sorte de miracle, et qui ne trouve le repos qu’en retournant au devoir. Là, le prince remarquait les mœurs et le caractère de chaque âge et de chaque passion exprimé, par cet admirable ouvrier, avec tous les traits convenables à
TÉRENCE
chaque personnage, avec des sentiments naturels, et enfin avec cette grâce et cette bienséance que demandent ces sortes d’ouvrages. Nous ne pardonnions pourtant rien à ce poète si divertissant, et nous reprenions les endroits où il a écrit trop licencieusement. Mais, en même temps, nous nous étonnions que plusieurs de nos auteurs eussent écrit pour le théâtre avec beaucoup moins de retenue, et condamnions une façon d’écrire si déshonnête, comme pernicieuse aux bonnes mœurs. >