‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 83 sur 397 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

scrupuleusement fidèle aux exemples d’un maître et d’un oncle; qu’il n’avait rien innové, ni au fond, ni dans la forme, et que Lucilius ne lui dut rien, ou ne lui dut que peu de chose. La satire, telle qu’Ennius l’avait imaginée, pourrait se définir un discours de morale, en vers de ton et de mesures varia- . blés. Telle elle fut sans doute aux mains de Pacuvius ; telle nous la retrouvons chez Lucilius. Mais Lucilius ne s’est astreint ni à la versification de ses devanciers, ni à la réserve timide de leurs personnalités, ni k la décence un peu gourmée de leur style. Lucilius a créé une espèce, sinon inventé le genre : la satire de Lucilius n’est plus celle d’Ennius, en même temps qu’elle l’est encore; je veux dire qu’on y sent la tradition ancienne, mais modifiée, mais transformée par de hardies innovations.

Vie de l.uclllus.

Caïus Lucilius naquit à Suessa Aurunca, petite ville du nouveau Latium, en l’an 148 avant notre ère. Sa famille appartenait à l'ordre équestre. On dit qu’elle était riche et puissante, et alliée de près à celle d’où sortit le grand Pompée. Dès l’âge de quatorze ans, Lucilius faisait une campagne militaire, puisqu’il était au siège de Numance, parmi les chevaliers qui avaient suivi Scipion Emilien. Scipion lui témoigna alors et depuis une affection singulière : il est vrai que Lucilius ne put pas jouir bien longtemps des charmes et des avantages d’une si noble amitié. Mais Lélius survécut à Scipion, et fut jusqu’au bout, pour Lucilius, un protecteur dév'oué, un conseiller, un guide. C’est Lélius qui soutint Lucilius à ses débuts , et qui l’aida à triompher des haines que lui valait sa franchise. Lucilius eut pour amis presque tous les hommes de quelqtie renom. Un de ceux qui durent avoir le plus d’influence sur la tournure de son caractère et de ses idées, ce fut l’austère et savant Rutilius Rufus, grand jurisconsulte, homme excellent, nourri de saine littérature et de doctrines stoïciennes. Il n’y avait pas déjugé dont Lucilius redoutât davantage les arrêts sur ses écrits.

On croit que Lucilius augmenta sa fortune dans la ferme des impôts, et qu’il fut publicain en Asie. Ses biens, héréditaires ou acquis, étaient très-considérables, domaines, tron-

SATIRE; LUGIUUS.

peaux, esclaves. Sa maison, à Rome, était celle qui avait été bâtie autrefois pour Antiochus Épiphane, otage des Romains. En l’an 103, Lucilius vivait à Naples, ou plutôt il y mourait. On soupçonne que des souffrances corporelles l’avaient décidé à se transporter sous un ciel plus doux. Après cette époque, il n’est plus question de Lucilius. Je dois dire que quelquesuns prétendent tirer, des paroles mêmes du poète, la preuve qu’il a vécu douze années de plus qu’on ne l’admet d’ordinaire, et qu’il est mort non pas à quarante-six ans, mais à cinquante-huit ans. D’autres vont plus loin encore. Horace donne à Lucilius la qualification de vieillard (senex) : ils en concluent que Lucilius a vécu plus de cinquante-huit ans; que probablement il est né plus tôt qu’on ne le dit, et qu’au siège de Numance il devait avoir plus de quatorze ans. Ce n’est pas ici le lieu de discuter ces opinions, plus ou moins vraisemblables et plausibles.

Oiivrases de X.aeliliit<.

L’œuvre capitale de Lucilius, c’était le recueil de ses satires. Ce recueil dépassait de beaucoup, en étendue, ceux des satiriques anciens les plus féconds. Il n’avait pas moins de trente livres. A supposer que quelques-uns de ces livres ne se composassent que d’un petit nombre de morceaux, et que telle satire formât à elle seule un livre entier, c’est encore cent satires et plus que Lucilius avait écrites. Nous savons, par des témoignages certains, que les vers ne lui coûtaient guère, et qu’il ne se piquait pas de faire difficilement des vers faciles. Les fragments de ses satires sont très-nombreux, il y en a même d’assez longs; on sait même, en général, de quel livre du recueil chacun d’eux est tiré. On est pourtant réduit à des conjectures, quant à l’économie générale du recueil. Il paraît seulement qu’il y avait un ordre de matières. Les fragments du premier livre, par exemple, semblent annoncer que ce livre était consacré à des satires religieuses. II ne s’agit, dans les fragments du neuvième livre, que de controverses httéraires ou grammaticales. Mais il nous suffit de remarquer que la juxtaposition des poèmes n’était ni l’effet d’un

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