CHAPITRE X
pur caprice, ni celui du hasard chronologique de la composition.
Lucilius s’était essayé dans d’autres genres encore , et notamment dans la poésie lyrique. Mais qu’était-ce que ces hymnes et ces épodes qu’on lui attribue? il ne serait pas aisé de le dire. Nous n’en possédons rien; et il faut bien que ces poèmes n’aient rien eu de bien remarquable, puisque Lucilius n’a jamais été compté au nombre des lyriques latins. Quelques -uns veulent que les fragments ïambiques qui figurent parmi les vers de Lucilius soient des débris de comédies. Cette opinion n’est pas insoutenable, encore que ces ïambes aient bien pu être tirés de certaines satires, de celles où le poète s’était borné à suivre les exemples d’Ennius. On a enfin quelque raison de croire que Lucilius avait écrit un ouvrage historique sur la vie de Scipion Émilien.
Lucilius est Je premier Romain de condition noble qui ait consacré sa vie au métier de poète et d’homme de lettres. La littérature proprement dite n’avait connu, jusqu’alors, que des affranchis , des plébéiens ou des étrangers : avec Lucilius, elle recevait, comme s’exprime un critique, ses titres de noblesse. Cette circonstance ajoute un intérêt de plus au nom de Lucilius. Il est assez curieux de voir quelle sorte de conquêtes a tentées, dans les domaines de l’art, un homme né en haut lieu, riche, estimé , influent, appuyé sur des amitiés illustres.
Horace et l.Hciiius.
Voici le premier jugement porté par Horace sur le satirique son devancier : « Eupolis, Cratinus et Aristophane, et tous les autres poètes de l’Ancienne Comédie, rencontraientils quelque caractère digne d’être dessiné, un méchant, un voleur, un impudique, un coupe-jarret, ou tout autre vaur rien, ils ne se gênaient pas pour le signaler à tous. C’est là aussi tout le fait de Lucilius, leur imitateur, sauf le changement du vers et de la cadence. Lucilius est plaisant, malin, versificateur peu scrupuleux, car c’était là son défaut : souvent, en une heure, et au pied levé, il dictait deux cents
SATIRE; LÜCILIUS. 147
vers, pensant faire un bel exploit. H roulait des eaux bourbeuses, mais où il y avait du bon à prendre. Bavard d’ailleurs, peu soucieux du travail d’écrire; j’entends de bien écrire; car, d’écrire beaucoup, je n’en tiens nul compte ’. » Il paraît que plusieurs s’étaient scandalisés du peu de respect avec lequel Horace avait parlé des vtrs de Ludlins. Horace sentit le besoin de justifier ses attaques, ou au moins de les expliquer; et il fit une satire tout exprès dans ce dessein *. Ce n’est pas , certes, un panégyrique de Lucilius ; mais les détails où entre le critique jettent de vives lumières sur plus d’un point qu’il nous importe de connaître. Je transcrirai donc les principaux traits de la diatribe d'Horace.
« Oui, j’ai dit que les vers de Lucilius couraient d’un pied mal cadencé. Qui est assez aveuglément fauteur de Lucilius, pour ne pas convenir de cela? Mais, comme ce poète a jeté sur Rome le sel à pleines mains, j’ai fait son éloge dans le même écrit. Je lui accorde un point, mais non pas tous les autres ; car alors il me faudrait admirer comme de beaux poèmes les mimes de Labérius. Donc, ce n’est point assez de faire épanouir le rire sur les lèvres de l’auditeur; non pourtant que la chose n’ait aussi son mérite : il est besoin de brièveté, pour que la pensée coure, pour qu’elle ne s’entortille pas dans des mots qui surchargent l’oreille fatiguée ; il est besoin d’un style quelquefois sévère, souvent badin. Que l’écrivain se montre tour à tour orateur et poète, de temps en temps homme du monde , ménageant les ressources de son esprit, et sachant à propos en affaiblir l’éclat. Presque toujours la plaisanterie tranche les grandes questions avec plus de vigueur que la véhémence , et avec plus d’efficacité. C’était Ik précisément le caractère des poètes de l’Ancienne Comédie ; et c’est par là qu’ils doivent être nos modèles.
« Mais Lucilius a fait une grande chose, en mêlant des mots grecs aux mots latins. — O savants arriérés ! croyezvous donc chose difficile et merveilleuse ce qui a réussi au
Horace, Satires^ livre I, iv, vers \ et suiv.inla.