CHAPITRE II
reuses sont suffisantes pour tenir en haleine un enthousiasme qui n’est pas d’ailleurs très-difficile à satisfaire. Mais Rome n’avait rien eu, durant les cinq premiers siècles, qui ressemblât ni à nos fabliaux, ni à nos chroniques, ni surtout, quoi qu’on en ait dit, à nos épopées chevaleresques. On va voir que l’imagination faisait , peu s’en faut , tous les frais des merveilles découvertes par quelques-uns dans les déserts incultes et stériles du vieux monde romain.
Chant des frèrea Arwalea.
Le Chant des frères Arvales était sans doute de ceux qui avaient surtout don de leur plaire. Horace n’en dit rien, mais on est en droit de le croire. C’est le plus ancien ; il est du temps de Romulus, ou, si l’on veut, il est contemporain des premières institutions religieuses de Rome. Les frères Arvales étaient un collège de douze prêtres, dont on attribuait la fondation à Romulus. Chaque année , au retour du printemps , ces prêtres faisaient une procession à travers la campagne, pour obtenir des dieux une récolte abondante. C’est de là que vient le nom des frères Arvales : arvum , en latin , signifie la terre labourée. Ils menaient devant eux une truie pleine , et ils chantaient une prière dont les paroles n’ont pas dû subir beaucoup d’ altération depuis le jour où , pour la première fois , elles furent prononcées. Cette prière se compose de cinq phrases distinctes , chacune répétée trois fois, et d’un mot exclamatif cinq fois répété, qui forme la conclusion. La première phrase n’a rien d’obscur ; elle signifie : « Lares , soyez-nous en aide ! » L’exclamation de la fin signifie : « Triomphe ! » Toute la partie intermédiaire , sauf un mot ici ou là , est absoliunent inintelligible. On a pourtant essayé de traduire en entier le Chant des frères Arvales. Mais rien de plus divers que les résultats obtenus par Lanzi , par M. Hermann et par d’autres. Les érudits sont aussi peu d’accord sur la manière de mesurer ces vers que sur la manière de les entendre. La seule chose probable, c’est que la prière, dont l’objet se devine aisément, est en vers, et en vers saturniens, mais d’inégale longueur, et où l’on ne distingue d’autre signe prosodique
LES CINQ PREMIERS SIÈCLES
que la fréquence de Tiambe et du trochée. Au reste, le seul caractère poétique du Chant des frères Arvales, c’est la triple répétition de chaque phrase ou de chaque vers, et la répétition quintuple de l’exclamation finale.
Il n’est pas trop téméraire d’affirmer que les Romains du temps d’Horace n’étaient pas en état plus que nous d’interpréter ces litanies, ni de les scander, ni par conséquent d’y apercevoir aucun mérite, poétique ou autre, sinon celui qu’il leur plaisait d’y supposer. Nous savons, par d’assurés témoignages, que nul homme d’alors ne comprenait la moindre phrase des Chants saliens, postérieurs par la date au Chant des frères Arvales, on du moins datant du même siècle.
Chants aallens.
Les Saliens étaient des prêtres du dieu Mars, institués, diton, par le roi Numa, et à qui était confiée la garde des anciles ou boucliers sacrés. « Ils doivent leur nom, dit Plutarque dans la Vie de Numa, à ces sauts qu’ils font lorsqu’au mois de mars ils portent en procession les boucliers sacrés dans les rues de Rome, vêtus d’une tunique de pourpre, de larges baudriers d’airain, un casque d’airain sur la tête, et faisant retentir les boucliers en les frappant du plat de leurs courtes épées. » Nous ne possédons que quelques fragments de l’hymne ou des hymnes qu’ils chantaient durant la cérémonie. Non-seulement il est impossible de déterminer quel était l’objet de ces prières, mais il n’y a pas un seul mot, dans tout ce qu’en citent Varron et d’autres auteurs, dont il soit permis d’affirmer qu’il signifie réellement telle ou telle chose. Quant à la manière de couper et de scander les vers, Cicéron, Varron, Horace, n’en savaient pas plus que nous : ils sentaient bien, comme nous, un certain rhythme sous ces paroles; mais en quoi ce rhythme consistait, c’est ce qu’ils ignoraient, et ce qu’ils ne se sont pas hasardés de dire.
Voilà ce que furent les poésies religieuses des Romains des premiers temps, et il est douteux que celles qui ne nous sont point parvenues fussent beaucoup plus dignes de compter parmi les œuvres de la Muse. Si les Latins n’avaient jamais connu les Grecs , nous n’aurions pas le Chant séculaire.