CHAPITRE XI
phane à Athènes, que la tragédie a, sur la comédie, ce précieux avantage, que le titre suffit déjà pour commander l’attention, et que, nommer seulement CEdipe, c’est réveiller mille souvenirs dans les âmes ; son père, sa mère, ses enfants, ses forfaits, ses malheurs. Sans doute les poètes romains auraient pu se mettre dans des conditions analogues à celles où s’étaient trouvés les poètes grecs : ils n’avaient qu’à prendre pour sujets de tragédies quelques-unes des légendes nationales. Nommer seulement Lucrèce, ou Virginie, ou Régulas, n’est-ce pas rappeler de poignants et héroïques souvenirs , et qui n’étaient pas moins populaires à Rome que ne l’étaient en Grèce ceux de la famille de Tantale ou de la famille des Labdacides? Mais nul n’osa, jusqu’à Âttius, déserter à ce point les errements de la Grèce. C’est la tragédie grecque que Livius avait traduite en vers saturniens; c’est la tragédie grecque que Névius avait revêtue de formes plus savantes et plus dignes d’elle; c’est la tragédie grecque qu’Ennius avait interprétée, et avec les scrupules d’un traducteur, bien plus qu’en émule ou même en libre imitateur d’Euripide et des autres tragiques d’Athènes.
Non-seulement le peuple de Rome eut besoin d’une longue éducation pour arriver à comprendre et à supporter la tragédie, mais il ne fit jamais que la supporter ; et l’on peut dire que les succès des poètes tragiques latins, même leurs plus grands succès, ne furent que des succès d’estime, si l’on songe aux ovations bruyantes et universelles qui accueillaient les œuvres de certains poètes comiques. Il n’y eut, même aux temps les plus florissants de la civilisation romaine, qu’un nombre fort limité d’hommes suffisamment lettrés pour se passionner en présence des tableaux de la tragédie, et pour savourer dignement ces vifs plaisirs qui transportaient les Grecs. Un grand obstacle, im obstacle invincible s’opposa toujours à l’achèvement de l’éducation dramatique des Romains. Je veux parler des combats du cirque. Les Romains voyaient, dans le cirque, des bêtes sauvages s’entre-déchirer, des hommes lutter contre des lions ou des tigres, des hommes égorger d’autres hommes. Il y avait là des hurlements, des gémissements, du sang
coulant à flots , des râlements d’agonie , des membres pantelants, des morts véritables. La vue des douleurs morales devait sembler un peu fade à ceux qui venaient de s’enivrer du spectacle des tortures physiques; et qu’était-ce que des victimes dramatiques simulant la mort, sous un faux poignard ou sous un semblant d’épée , au prix de ces autres victimes qui tombaient réellement , percées par le glaive , ou déchirées par des dents, par des ongles impitoyables? Ajoutez que Rome devenait comme la sentine de l’univers, et que le véritable peuple urbain était peu à peu remplacé par une tourbe immonde, qui n’avait de romain que le nom; et vous comprendrez quels goûts portaient au théâtre presque tous ceux qui n’étaient ni sénateurs ni chevaliers. Térence nous en a dit déjà quelque chose ; mais rien ne saurait nous édifier mieux, à ce sujet , que les paroles d’Horace. Voici où en était le théâtre au siècle d’Auguste, durant la plus florissante période de la littérature latine : « Un autre ennui , qui souvent aussi effraye et rebute le poète , c’est l’ignorance et l’ineptie du grand nombre , car là, comme partout , le mérite et les titres sont en minorité ; c’est la brutale fureur de cette canaille qui montre le poing aux chevaliers, en cas de dissentiment, et qui demande, au beau milieu de la pièce, un ours ou des lutteurs ; spectacle plus conforme à ses goûts! Mais les chevaliers eux-mêmes sacrifient aujourd’hui le plaisir de l’oreille à la v^gue curiosité des yeux, à des satisfactions stériles. La toile reste baissée ^ pendant quatre heures ou plus encore, pour un défilé d’escadrons de cavalerie ou de bataillons de fantassins; puis on voit des rois déchus du trône , traînés en triomphe , les mains attachées derrière le dos; puis s’allonge ime procession de chars de guerre , de fourgons, de litières , de navires; des images de villes en ivoire, symboles de nos conquêtes; Corinthe captive qu’on porte solennellement. Si Démocrite était encore de ce monde , qu’il rirait , soit qu’un animal étrange , an qui sont confondus les traits distinctifs de la panthère et
'I . On 8e rappelle' que la toile descendait dans une coulisse, au lieu de monter comme chez nous.