‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 92 sur 397 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

du chameau , soit qu’un éléphant blanc fixât les regards du vulgaire ! Certes, il observerait le peuple avec plus d’attention que le spectacle même ; oui, le peuple , bien plus que le comédien , lui donnerait la comédie. Il se dirait à lui-même : Voilà des auteurs qui content leurs histoires à un âne sourd ! En effet , quelles voix pourraient dominer le bruit dont retentissent nos théâtres? Vous croiriez entendre mugir la forêt du Gargan ou la mer de Toscane. C’est un fracas effroyable, à l’apparition des raretés, des richesses exotiques dont l’acteur étale sur lui la merveille. Dès qu’il entre en scène , les battements de mains commencent. A-t-il déjà dit quelque chose? — Non, rien encore. — Qu’est-ce donc qu’on admire? — Sa robe où brille la couleur violette des teintures de Tareute *. »

Quand le public en est là, il n’y a plus ni tragédie ni comédie possibles. Les poètes d’un vrai talent ne s'obstinent point à vouloir charmer la brute qui n’a pas d’oreilles pour les entendre , et ils portent ailleurs qu’au théâtre leur ambi lion et leur activité. Au milieu du deuxième siècle avant notre ère, les chevaliers et les sénateurs étaient vivement passionnés pour les choses de l’esprit; et la foule , sans par- . tager complètement tous leurs goûts , s’y associait dans une certaine mesure : elle ne refusait ni son attention , ni son estime, ni même ses applaudissements, aux œuvres sérieuses qu’elle voyait l’objet de leur amour. L’enthousiasme intelligent des connaisseurs gagnait, par une heureuse contagion , les plus illettrés eux-mêmes. Il y avait quelquefois mécompte pour le poète , et Térence lui-même l’a éprouvé ; mais, en général, tout effort généreux atteignait le but, tout talent un peu distingué recevait sa récompense. On peut dire enfin que Pacuvius et Attius ont écrit durant la période la plus favorable à la poésie dramatique ; et peut-être le siècle où ils vécurent était-il le seul qui fût en état de comprendre tout leur mérite, et de payer en applaudissements le loyer de ces nobles plaisirs que lui prodiguaient les deux poètes.

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