MOISSONS. — VENDANGES
bûcheroDy le regard fixé sur le ciel, les astres et le vol des oiseaux, le paysan latin, nu pour labourer et pour semer, une peau de bique sur les épaules quand il pleut et des guêtres aux jambes, manie la herse ou le hoyau, arrache de son champ les pierres, les chardons et les broussailles, fait la guerre aux rats, aux taupes, aux crapauds, aux fourmis^ étanche le marais limoneux qui noie ses pâturages, élève une digue, émonde ses peupliers^ ses platanes, ses frênes, ses hêtres et ses érables, élague ses tilleuls, ses ifs et ses buis, pratique des irrigations, fait grimper la vigne aux échalas et aux ormes, mène ses moutons et ses chèvres de la forêt à la plaine et de la vallée à la montagne, conduit ses porcs à la glandée sous les chênaies, donne l'essor à ses abeilles, fabrique de la poterie, serre dans son grenier les provisions d'épeautre, d'orge, de légumes, d'oignons et de lupin ou fève de loap, dont il se nourrit avec les siens. L'heure du repas, à midi ou à la tombée du soir, rassemble la famille. La femme et les filles, laissant de côté la laine filée, la toile peignée, le fourneau où le vin cuit, la volaille et les oies, apportent sur la table le gâteau doré par la cendre chaude, les châtaignes, les noix, le morceau de lard fumé ou de mouton rôti, le fromage, l'huile, et les cruches pleines d'une eau coupée de vinaigre ou de miel. A la veillée, le père et les fils s'entretiennent des travaux du jour et de ceux du lendemain : les vieux enseignent aux jeunes les préceptes agricoles et les maximes pastorales, telles que les ont conservées Caton, Pline l'Ancien et Columelle ; la mère raconte un apologue ou quelque légende du vieux temps de Saturne et de Janus; et les jeunes filles, la quenouille en main, l'œil fixé sur la lampe, observent si l'huile, qui pétille, n'amasse pas autour de la mèche de petits champignons poudreux, indices de pluie ou d'orage.
Une fête survient, les travaux cessent. Le culte journalier des dieux Lares, des Pénates, de Vesta, de Sylvanus et de Faunus, divinités familières du foyer, est remplacé par des cérémonies plus solennelles. Il
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ne suffit plus de verser quelques libations de vin ou de lait, d'orner les autels, de parer les statuettes de bois et d'argile avec des bouquets de violettes, de pavots, de narcisses, de thyms, de lavandes et de soucis, ni de leur élever un petit dôme à Paide de branches de laurier ou d'osier. La fête de Cérès, déesse des moissons, veut plus de pompe et d'éclat. Le père de famille, suivi d*un nombreux cortège, la tête couronnée d'un feuillage de chêne, promène autour de ses champs la truie qu'il doit immoler à la Terre, et il appelle sur les épis la protection du ciel. Le sacrifice terminé, un grand banquet réunit les convives. La joie et le rire sont de la partie : les danseurs, animés par le son des flûtes, des tambourins et des castagnettes, imitent, en bondissant, la légèreté des Satyres ou la lourdeur des Cyclopes.
La fête du dieu Terminus, gardien sacré des limites, a un caractère touchant. Chaque voisin couronne la pierre ou le tronc d'arbre qui sert de borne mitoyenne aux deux terrains; une bonne femme apporte le feu de son âtre -dans un morceau de vase brisé; un vieillard, avec le bois qu'il vient de rompre dans la forêt, élève un bûcher qu'on allume au moyen d'écorces sèches ; un jeune garçon, tenant dans ses mains de longues corbeilles, jette trois fois dans les flammes les prémices des grains ; la foule des spectateurs, vêtue de blanc, observe un religieux silence ; puis on arrose du sang d'un agneau ou d'une truie la statue fixe du dieu.
Les vendanges amènent aussi des sacrifices et des plaisirs : ce sont des journées de vive et pleine gaieté. Au moment où l'on verse dans la cuve le raisin d'où sortent les vins âpres d'Albe ou de Cécube, on immole une brebis à Jupiter, et l'on place sur l'autel du dieu les entrailles fumantes de la victime; puis les danses se mettent en mouvement, comme à la fête des moissons ; on tire à l'arc, en visant une colombe attachée à la cime d'un orme, ou l'on s'exerce nu à la lutte corps à corps.
RACB PRIMITIVE DE ROME. IÇ
Mais c'est surtout la fête des Lupercales, la fSte des loups, qui est essentiellement latine. Les Latins se faisaient gloire du surnom de loups : Hirpus, loup en langue osque, donnait son nom à une peuplade latine; une louve avait nourri Romulus et Rémas; on frottait avec de la graisse de loup la porte des nouveaux mariés. Aussi les Luperces, flamines de Pan ou d'Inuus, courant comme des fous, sans autre vête* ment qu'une peau de bouc à la ceintare, et frappant indistinctement, avec leurs lanières de cuir, tout le monde, hommes et femmes, qui se trouvait sur leur passage, sont-ils le type le plus rapproché de la race primitive, « plus vieille que la lune », qui occupa le Latîum : tourbe sauvage, voisine de la bête, vivant de glands, toujours prête à la lutte des poings et des ongles, et n'ayant souci que de voler et de piller. C'est ce qui explique pourquoi cette sorte de carnaval rustique, institué sur le Palatin, a traversé, sans' jamais perdre son caractère populaire et national, ni sa simplicité naïve, toute l'histoire rom;iine, depuis le règne lé>,'endaire de l'Ârcadien Évandre jusqu'à l'offre du diadème faite par Antoine à Jules César : il était l'expression du véritablt esprit de l'Italie centrale.
Un tout autre sentiment animait les Fériés latines. On les célébrait annuellement sur le mont Albain, au jour désigné par le chef de la fédération des différentes peuplades du Latium. £ilesattestent,commeles Araphictyoniesgrecques, un mouvement marqué vers le progrès intellectuel et moral, sanctionné par la faveur des dieux. Chaque tribu contribuait à l'approvisionnement du banquet commun : on apportait du bétail, du vin, du fromage, des fruits, et l'on recevait, en retour de son offrande, une part de la viande rôtie, provenant du sacrifice des taureaux immolés à Jupiter Latiaris, dieu protecteur du Latium.
Voilà comment se passaient les heures pacifiques des habitants du territoire latin. Mais «'il arrivait que, parmi Us soixante tribus disséminées dans la
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plaine et sar les hauteurs qui la dominent, il y en eiît une qui levât contre les autres, et particulièrement contre Rome, centre de toutes les bourgades de la symmachie latine, le vexillum rouge ou bleu de la révolte, le groupe osco-sabin quittait la charrue et la pioche pour le pilum et le javelot : on marchait résolument contre les ^ques, les Voisques ou les Herniques, et on rapportait triomphalement, plantées au bout des piques, les gerbes de blé conquises sur le peuple mutiné. C'était surtout la race sabellique qui manifestait ses instincts belliqueux dans ces fréquentes Fiencontres. Et de fait, les peuplades albaines, qui prenaient le pivert pour guide dans leurs expéditions à travers les forêts, étaient les rudes enfants de la montagne : fouiller les épaisseurs des bois, descendre au fond des ravins, franchir les torrents à la nage, chasser les loups, les sangliers et les ours, dompter les chevaux, résister à la vieillesse, coiffer d'une peau de chat les restes d'une chevelure blanchie, c'était la vie même de ces coureurs d'aventures, familiers avec la rapine, qu'une mère vigoureuse trempait, après leur naissance, dans les eaux d'un fleuve glacé. Ainsi vivaient les ancêtres des Romains ; ainsi vécurent les Romains eux-mêmes' aux premiers temps de leur histoire, lorsque leur cité naissante, après avoir lutté, autour de son berceau, contre les tribus voisines, devint, dans son accroissement progressif, la ville aux sept collines, et s'assura la suprématie sur l'Italie tout entière.
Voyons maintenant de quelle langue se servait la rgce italique pour échanger ses sentiments et ses idées, et pour donner un essor expressif à ses passions.
Les travaux de l'ethnographie, de l'épigraphie et de la philologie moderne ont dissipé les ténèbres entassées autrefois, comme à plaisir, par la conjecture et par la fantaisie autour des origines de la langue latine ; la vérité s'est fait jour. On ne croit plus que Noé soit venu en Italie fonder Florence, avec d'autres colonies, dans la région du Tibre, et que la langue
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étrusque et florentine dériye de Phébreu, du chaldéen et du syriaque. On ne croit pas davantage que le Cretois Saturne, homme poli et sachant le grec, ait payé rhospitalité de Janus en apprenant à ses sujets le grec, qu'ils transformèrent en langue latine. On a renoncé de même à convertir en filiation immédiate la parenté du tatin avec Téolien et le dorien, qui, détachés de ridiome commun aux races aryennes, c'està-dire du zend et du sanscrit, ont pénétré plus tard dans la langue italique par la colonisation, par le commerce et par la conquête. Ce qui paraît vraisem blable et confirmé par les faits, c'est qae, si, comme nous l'avons exposé, en nous aidant des témoignages les plus authentiques, la race italique s'est produite par la fusion continue des tribus autochtones et immigrantes, répandues au pied des Alpes, sur les bords de l'Âmo et du Tibre, dans les Apennins, autour du Vésuve et sur le double littoral de la presqu'île, la langue parlée par ces diverses tribus a dû, en conservant quelques particularités dialectiques, se fondre en un idiome commun à tous les Aborigènes, c'est-à-dire au mélange de Pélasges, de Celtes et d'Etrusques, d'où sont sortis, par des agrégations successives, et la race latine et le peuple romain.
Or, à n'en point douter, cet idiome est la langue osque, propre à toutes les populations du centre et du midi de l'Italie, depuis Rome jusqu'à Tarente, chez les Sabins, les Samnites, les Campaniens et les habitants du Bruttium, et, de plus, se rapprochant de la branche celtique ou ombrienne, avec laquelle il avait beaucoup d'affinité. Rome polie avait fini par dédaigner l'osque et par y substituer le langage modifié par la civilisation hellénique ; mais le vieil idiome ne périt point absolument. Outre que le peuple et les amateurs du vieux langage l'entendaient avec plaisir dans les Atellanes, pièces burlesques jouées à Rome jusque sous l'empire, la langue plébéienne et rustique, transportée hors de l'Italie par les légions romaines, maintint sans doute un certain nombre de formes anciennes chez
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les nations conquises. Le loamaia et le Yslaqne en conservent des vestiges. Il «st difficile, malgré les efforts et la sagacité de l'éradiiion épigraphiqae. appayée sor la lectare d*an grand nombre d*inscnpt:on&, de reconstituer cet idiome disparu. Voici pourtant quelques mots qu'on croit appartenir réâlleoieni à la langue osque : cascmSy vieux, ancien, suranné ; caxmar, vieillard ; crêper, obscur, douteux; erji, terre \forda, vache; go, génisse ; kirpus, loup ; lixuia, gâteau de farine, de fromage et d'eau ; petor, quatre ; qmir. lance ; ramnes, bois; rutma, mamelle; Munioa, javelot; tesquMy lieux déserts; trauta, tissu; riere, lier.
Il est permis de croire aussi que plusieurs modi6cations euphoniques, familières au sanscrit et au 2end,ont de prime abord été d'usage dans la langue osque, et ensuite dans la langue latine. Ainsi l'a sanscrit se change en o dans les dérivés latins : lap, loquor; navas, novus; nas, nos\ svan, sono; vas, vos; l'i devient oi ou œ, fid Gicr), fidusyfoidus et fœdus Quand une racine se termine par deux consonnes, la dernière tombe devant Vs du parfait : mulg-eo, mul-si; sparg-o, spar-si. R se change en s par un adoucissement analogue : ger-o, geS'Si pour ger-si, ges-tum pour ger-tum. Le d, signe de l'ablatif, dans la colonne rostrale de Duillius et dans le sénatus-consulte relatif aux Bacchanales, est une preuve manifeste de la ressemblance de l'osque avec le zend ; ce n'est pas une addition paragogique ; ce d 9k 9SL raison d'être : dictatore-d est pour dictaiore, comme en zend tanau-d équivaut à corpore-d pour corpore. Tout ce qui reste de monuments osques présente cette forme sans aucune exception : suva-d pour sua : privato-^ pour privato; dolu-d maiiu-d pour dolo* tnalo; prœsente-d pour présente, etc. La conjonction sed est originairement l'ablatif du pronom réfléchi se ; elle signifie en soi, par soi.
Il résulte des faits philologiques qui viennent d'être signalés, que l'osque entre pour une part considérable dans la formation du latin proprement dit, avant que
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la conquête de la Grande Grèce et de la Sicile y ait fait dominer l'influence du dorien.
On doit admettre encore que, malgré la divergence profonde et originaire qui séparait les Étrusques des familles latines et sabelliques^ leur langue rude et sourde n'a pas été sans apporter quelques éléments au latin. On trouve particulièrement des indices de ces emprunts dans les noms de divinités et dans les noms propres, où les formes ena^et en a équivalent à l'u^sabellique: Mœcejias, Menas, Tarennas, Porsena, Mastarna, Vibennay Cœcina, Spurinna, Sulla, Catilina. Dans les mots de fa langue usuelle on connaît hister, histrion, comédien, et on a cru trouver de l'analogie entre ^dv et dies, usil et sol et autres mots semblables.
Les Gaulois, tantôt ennemis, tantôt' alliés de Rome, apportèrent aussi un contingent à la formation du latin. En voici quelques exemples : Ârepenn, arepeu" nis, arpent; beic, beccuSy bec, grouin; beith, belulla, bouleau: benn, benna, chariot; bruach, braca, braie; brucho, bracCy orge germée; brugh, braium, brai; dobhar, ^^o^rum, eau courante; dun, dunum, dune, coteau, ville sur une colline; &ss,.esseduiny chariot de transport ; gais, gcesuniy javelot pesant; galb, galba, grosseur, gros, graisse, gras; gil, gilum, ruisseau; leug, leuca et leuga, lieue; maes, magh, magum, plaine ; mann, mannus, cheval ; matag, mataris et materis, matras, arme de jet, javeline; meadgh, m^sga, petit lait; rhed, rheda, voiture de voyage; tal, tôles, excroissance, éminence; uras, urus, aurochs, taureau sauvage.
Les difficultés qui se présentent pour déterminer avec précision les divers éléments constitutifs de la langue latine, se rencontrent également, lorsqu'on essaye de fixer l'époque où les Latins firent usage de l'écriture. D'après les conjectures les plus probables, c'est entre le xii® et le x^ siècle avant l'ère chrétienne que l'alphabet cadméen ou phénicien, transmis de race à race et de peuple à peuple, à travers l'Asie et
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la Grèce, fat importé et nataralisé en Italie, non pas tout d'une pièce, mais à l'aide de communications plus ou moins suivies avec les colonies 'helléniques et la Sicile. Quelle que soit, d'ailleurs,' la date à laquelle on s'arrête, de nombreux témoignages attestent l'antiquité de l'art d'écrire chez les Romains. Un traité conclu entre Gabies et Rome par Tarquin le Superbe, et inscrit sur la peau d'un taureau immolé pour la circonstance, était religieusement conservé sur le Quirinal, dans le temple de Sancus, dieu des serments, brillé lors de l'invasion gauloise. Denys d'Halicarnasse, investigateur consciencieux des antiquités romaines, dit avoir lu sur une table d'airain, dans le temple de Diane Aventine, un acte d'alliance avec le Latium, dressé sous Servius Tullius. Le procédé usité pour tracer l'écriture consistait à graver à la pointe (exarare) ou à peindre {linere, litum, d'où littera) la suite des mots sur des feuilles, sur une écorce d'arbre {liber), sur des tablettes de bois, sur du cuir ou sur de la toile. C'est ainsi que furent enregistrées les listes des plus anciens magistrats de Rome, les formules d'invocation adressées au Sénat, les titres généalogiques, les vieux livres des oracles, et enfin les anciens kalendriers de Rome et d'Âlbe.
A l'origine, l'alphabet romain, emprunté, dit-on, aux Grecs de Cumes, se composait de seize lettres : cinq voyelles, a, e, i, o, u; onze consonnes, b, c, df f, /, m, n, p, r, s, t. Plus tard, à ces seize lettres se joignirent les consonnes ^, h, q, 7, x et la voyelle y, ce qui fait vingt-trois lettres, auxquelles on peut ajouter les signes composés ce et œ, qu'on trouve dans les mots venus du grec, où ils représentent les diphtongues ai et oi. Pendant longtemps t et u servirent à exprimer les sonsj et v; plus récemment j' et V eurent leur fonction propre de consonne. Les divers signes de l'alphabet latin sont résumés dans le tableau suivant :