DES ORIGINES DE ROME A LA FIN DE £A PREMIÈRE GUERRE PUNIQ.UB
(L'an 241 avant J^-CS)
Chansons des campagnes. — Frères Arvals. — Prêtres Saliens. Les Argées. — Chants 4e table en Thonneur 4es ancêtres. Chants de triomphe. — Vers fescennins. — Chansons funèbres. — Traités, — Annales des Pontifes. — Prédictions. — Livres sibyllins. — Droit Papirien. — Lois des Douze Tables. — Tables Eugubines.— Tables triomphales. — Colonne rostrale de Duillius. — Tombeau des Scipions.
I R G I L E , dans le premier livre des GéorgiqueSy et Horace, dans VEpître à Auguste, donnent des indications curieuses, sous le rapport religieux et littéraire, con* cernant les cérémonies destinées a invoquer les dieux protecteurs des campagnes. Ces fêtes, nommées Ambarvales (autour des champs), et que rappellent les Rogations des peuples chrétiens, se célébraient deux fois par an : au mois d'avril, pour demander la maturité des récoltes; en juillet ou en août, pour obtenir la conservation des grains et des fruits. Les processions se déronlaient autour des terres cultivées; on appelait à grands cris CérèSy la déesse des laboureurs, à laquelle le père de
j^ LITTÉRATURE ROMAINS.
famille, couronné de chêne, immolait un taureau, une truie et une brebis ; on offrait des fleurs ou des libations de lait et de vin miellé à Tellus (la Terre), à Sylvanus et au Génie tutélaire des mortels. Caton l'Ancien, dans son traité De la chose rustique, cite le texte intégral d'une prière adressée au dieu Mars, à qui le maître d'un champ demande de lui être propice à lui, à sa maison, à sa famille, d'accueillir avec bonté le sacrifice qui lui est offert, d'écarter loin des hommes et des campagnes les maladies visibles et invisibles, les fléaux, les calamités, les intempéries du ciel, de faire venir à bien le blé, la vigne et les arbres fruitiers, de garder sains et saufs les troupeaux et les pasteurs. Mais le texte traditionnel des chants usités dans ces cérémonies a été conservé sous le titre de Chant des Frères Arvals, collège de prêtres, chargés de chanter et de danser en l'honneur des divinités rustiques. Ce texte, retrouvé à Rome en 1778, sous la sacristie de Saint-Pierre, est gravé sur deux tables de marbre, qui remontent au temps de l'empereur Elagabal;on les voit aujourd'hui au Vatican. C'est un des plus anciens monuments de la poésie latine, enveloppée encore, presque tout entière, dans les rudesses de la langue osque. La date en est incertaine, et la traduction flottante, malgré les efforts d'une dizaine d'épigraphistes et d'interprètes. Voici celle à laquelle nous croyons pouvoir nous arrêter :
CHANT DBS FRÈRES ARVALS
{D'après Michel Bréal)
Enom, Lases, juvate, Neve luem arves, Marmar, sers incurrere.
In pleores.
Sata tutere, Mars, Clemens satis sta^ berber.
Semunis altcrnei advocapit conctos.
Enom, Marmar, juvato.
Triumpe !
PRETRES SALIENS. ARGEES.
Chacun de ces vers^ non ponctués dans l'original, et qui sont moins des formes poétiques que des lignes d'une cadence tout à fait rudimentaire, se répétait trois fois; le mot final Triumpe, était crié cinq fois par l'assistance. On croit pouvoir donner de ce texte la traduction suivante :
Eh! Lares, protégez-nous. Ne laisse pas Marmar (Mars), la contagion courir sur les campagnes. (Au prêtre) : Implore. Protège les semailles, Mars : sois favorable aux semailles, Berber (nom de Mars). (Le prêtre) invoquera, l'un après l'autre, tous les Semons (divinités champêtres). Eh ! Mjirmar protège-nous. Triomphe!
On ne peut se dissimuler que cette prière ambarva> liénne, à peine intelligible en quelques endroits, ne soit dépourvue d'enthousiasme et de sentiment religieux; c'est une demande positive, matérielle, privée de caractère élevé. Elle a cependant, sous ce rapport même, un intérêt de curiosité. Elle prouve combien il y a de différence entre ces essais grossiers et les hymnes vraiment lyriques de la poésie grecque à son enfance, et, par conséquent, quels services rendità la littérature latine son contact avec le monde hellénique.
Le Collège opulent des Prêtres Saliens avait aussi ses chants et ses danses. Chargés, au nombre de douzt, de garder les anciles ou boucliers tombés du ciel et consacrés par Numa, ils accomplissaient, au mois de mars, durant quatorze jours, une procession solennelle en exécutant les sauts traditionnels, auxquels ils devaient le nom de Saliens, c'est-à-dire sauteurs à outrance. On les voyait partir du Palatin, où ils offraient à Mars leurs sacrifices, descendre au Forum, parcourir les rues et monter auCapitole, vêtus d'une tunique bariolée, avec des trabées, nouées de rubans rouges, de larges baudriers d'airain, de grands chapeaux, tenant de la main droite une lance ou une baguette, et de la gauche une pelte thrace, et frappant à coups redoublés sur leurs boucliers. Leurs hymnes {axatnenta) conservé.'
3^ LITTlftATVKB ROMâlRB.
par Varron, et devenas inintelligibles ponr Horace et pour Quintilien, portaient le nom collectif de Carmen saliare (chant de la danse). Ils y célébraient les dieux et lears attributs : on les faisait apprendre par cœur anx enfants. En voici trois fragments qui semblent authentiques :
I. — « Divum empu (esta) cante (cantte) : divum deo suppltcate.
II. — c G>zeutodoizeso omnia vero adpatula coemisse iamcusianes duo miscernses dun ianus ve vet pos melios eum recum.
III. — « Cume ponas Leucesiae praetexere monti quolibet cunei de his cum tonarem.
Le premier de ces fragments pent s'expliquer ainsi : « Chantez les entrailles (des victimes) consacrées aux dieux : faites des supplications à la divinité souveraine. » Nous n'essayons pas de traduire les deux autres : nous notons seulement qu'il est question dans le dernier de la ville de Lucérie.
- Des chants étaient également mêlés au rituel de la Cérémonie des Armées. On appelait ainsi une procession instituée, dit-on, par le roi Evandre, ennemi des Argiens, et célébrée aux jours de mai, à la pleine lune. Deux mannequins en jonc ou en osier, nommés Argées» étaient jetés du pont Sublicius dans le Tibre par la main des Pontifes ou des Vestales, en commémoration des sacrifices humains qui avaient lieu dans les temps rssulés. Le cortège, en se dirigeant vers le fteuve, parcourait la ville, portant des gâteaux sacrés, la tête ornée d'une coiffure en pyramide, visitant vingt-sept sanctuaires répartis dans les quatre régions de la ville, Suburane, Esquiline, Colline et Palatine. Il est regrettable que le texte de ces chants ait péri. Quant aux phrases oti Varron énumère les différents sanctuaires, d'après les livres sacrés des Argées, elles ont perdu presque tout caractère de vétusté.
TERS PESCENRIN. J7
C'était chez les Romains une coutume touchante, dont Caton l'Ancien a conservé le souvenir, que, à la fin des repas, chaque convive chantât, à la voix seule {assa voce) ou au son de la flûte, des vers en l'honneur des ancêtres célèbres par leurs exploits et par leurs vertus. Cicéron, Horace, Valère-Maxime, Silius Italiens et Denys d'Halicarnasse font allusion à cet usage, dans lequel l'historien Niebuhr voit l'origine des traditions suivies par les premiers annalistes de Rome. Aux yeux des pères et des magistrats, ces chants étaient un moyen e£Bcace d'exciter plus vivement les jeunes gens à respecter et à imiter les vertus des vieux âges. On trouve dans les fragments d'Ennius quelques prières et plusieurs éloges qui offrent des analogies avec ces chansons des repas, et l'on sait de source certaine que le souvenir de Romulus et de Rémus était consacré par des hymnes nationaux. C'est de là que vient, selon toute probabilité, l'usage de placer dans l'atrium des patriciens des arbres ou tables généalogiques (stemmatà) et des bustes de cire, reproduisant les traits des personnages les plus distingués de la famille.
Les accents de la poésie rustique des premiers figes se mêlaient encore aux cris de triomphe, poussés par le cortège des généraux vainqueurs. Seulement, au milieu de la gaieté populaire, les soldats, devenus les égaux de leur chef, ne se contentaient pas de célébrer l'habileté, le courage et les succès du triomphateur ; leur verve s'épanouissait en franc parler, en moqueries et en satires, dont quelques traits ont survécu. Lorsque Valerius Potitus, vainqueur des ^ques, reçut les honneurs de l'ovation, la foule qui, peu de temps auparavant, avait comparé à Romulus le tribun Cornélius Cossus, chargé des secondes dépouilles opimes, assaillit Potitus de chants grossiers, à refrains alternés, dans lesquels on lui reprochait son orgueil et sa violence, tandis qu'on accablait de louanges le tribun du peuple Menius, auteur d'un projet de loi agraire désagréable aux patriciens. Jules César, derrière son char triomphal, entendit ses légionnaires lui faire honte de ses dettes.
j8 LITTÉRATURE ROMAINE.
de ses mœurs relâchées^ et conseiller aux Romains de défendra contre lui l'honneur de leur maison.
D'ordinaire, c'est le vers fescennin qui servait de moule à es échappées de joie folle; et de licence rustique. Fescennia était une ville d'Étrurie, voisine du Tibre. Au dire de Catulle^ d'Horace, de Sénèque et de Pline, les chants nuptiaux et populaire^ de cette localité étaient très libres dans leurs sentiments et dans leur rythme : de là le mouvement courant et facile du vers fescennin. Ce vers, peu différent du vers saturnien, n'était pas soumis à un système de métrique régulière : il y entrait des iambes et des trochées, mais sans disposition fixe : il suffisait qu'il eût le jet alerte et vif de la riposte ou du bon mot. Tout porte à croire que, poli et façonné, il se transforma en vers iambique, et qu'il finit par être le mètre du dialogue théâtral, au temps où les masques d'écorce d'arbre, collés sur le visage des farceurs champêtres^ firent place à ceux des histrions étrusques et des joueurs d'Âtellanes.
Le culte des morts était aussi l'occasion de chansons funèbres, inspirées à un peuple qui avait le respect de la famille et la vénération des ancêtres. Ces chants, retentissant durant les funérailles, portaient le nom de nénies (neniœ). On y faisait, au son de la lyre et des flûtes, l'éloge de la personne enlevée à la patrie, à ses parents, à ses amis. Ce fut le germe des éloges funèbres, prononcés devant le bûcher des personnes remarquables des familles patriciennes. Tels furent, parmi tant d'autres, ceux que fit entendre Jules César aux obsèques de sa tante Juliaet de sa femme Cornelia.
Horace met au nombre des vieux monuments de la langue latine les traités échangés entre Gabies et Tarquin le Superbe, et l'-on trouve dans Tite-Live et dans Denys d'Halicarnasse la mention de ceux qui furent, dit-on, conclus entre Romulus et Tatius, ou bien encore entre Tullus et les Saliens, les habitants de Collatie et Tarquin l'Ancien; mais le texte primitif de ces traités curieux a péri, ou il est altéré par des formes modernes.
ANNALES DES PONTIFES. jp
Les Annales des Pontifes, mentionnées également par Cicéron et par Horace et qui consistaient en inscriptions tracées sur un tableau blanc, affichées à la porte du souverain pontife et constatant le souvenir des principaux faits accomplis dans Tannée, ont été utiles à quelques historiens des premiers temps de Rome. On y lisait les noms des consuls et des autres magistrats, le prix des céréales, les éclipses de lune, les règlements religieux^ les prodiges, la dédicace des temples, la construction des monuments publics, Pétablissement des colonies, l'érection des statues, la mort des personnages célèbres, en un mot, tous les événements capables dMntéresser la masse du peuple. Commencées vers le règne d'Âncus, ces Annales se continuèrent jusque vers Pan 130 avant Tère chrétienne, oiî elles tombèrent en désuétude et disparurent. Nul fragment de leur texte authentique n'a survécu. On sait seulement, par un passage de Cicéron, que cette rédaction était de la plus grande sécheresse.
Au temps des guerres puniques, un devin, nommé Marcius, peut-être même étaient-ils deux du même nom, avait fait, dit-on, des prédictions d'une grande importance, que Tite-Live cite dans son Histoire. L'une de ces prophéties provoqua l'institution des Jeux apollinaires; l'autre annonce formellement le désastre de Cannes. Il est vraisemblable que, quel qu'en soit l'auteur, elle fut faite après l'événement; mais il n'est pas hors de propos d'en citer le texte, où des savants ont cru retrouver, sinon un exemple immédiat, au moins un écho du vieux mètre saturnien.
« Amnem, Trojugena, Cannant, Romane ^ fuge} ne te aïienigen^g cogant in campo Diomedis conserere manus. Sed ntque credes tu mihi, donec compUris sanguine campum, ntuUaque milita ohcisa tua déférât amnis in pontunt magnum ex terra frucifera; piseibus atque avibus ferisque, quét incolunt terras, iisfuat esca caro tua, Nant mihi ita Jupiter fatus est. 9
c Fils de Troie, Romain, fuis le fleuve Canna. Garde que
des étrangers ne te forcent à en venir aux mains dans le champ de Diomède. Mais tu ne me croiras pas, jusqu'il ce que tu aies rempli de ton ng la campagne ; que des milliers des tiens soient tués; que e fleuve les emporte dans la vaste mer, loin de la terre qui produit les récoltes, et que les poissons, les oiseaux et les bêtes, qui habitent les terres, se repaissent de u chair. Car c'est ainsi que Jupiter m'a parlé ! »
Les Livres Sibyllins ou lintéeos (écrits sur de la toile ou sur des feuilles de palmier) contenaient des oracles émanés, dit-on, de la Sibylle de Cumes, et consultés, depuis Tarquin l'Ancien, par les magistrats dans les circonstances difficiles ou dans les grands dangers de la République. Plusieurs fois brûlés dans les temples où ils étaient déposés, ils furent refaits à différentes époques, et finirent par ne laisser aucune trace.
On donne le nom de Droit Papirien (Jus Papirianum) à un recueil des lois royale*, composé par Caius Papirius , contemporain de Tarquin le Superbe. Les fragments de ces lois, cités par plusieurs auteurs latins, sont d'une trop petite étendue pour permettre de juger Tétat certain ds la langue latine à Tépoque des rois.
Plus clair et plus positif est le témoignage de la Loi des Douze Tables, formulée par les décemvirs et empruntée, dans quelques parties, à la législation de Solon; le texte est net, fortement arrêté, et Tony retrouve, au dire de Cicéron lui-même, la vieille langue des Romains.
Citons-en quelques exemples :
I** Garantie de la vie des citoyens placée sous la protection du peuple :
« De eapite avis, uisi per maximum eomiliaium, ferunto. • a Qu'il n'appartienne qu'au peuple romain de décider, dans les comices par centuries, de la vie d'un citoyen.
2° Peine capitale contre le juge qui se laisse corrompre par de l'argent :