DEUXIÈME PÉRIODE
DE LA FIN DS I.A PREMIÈRE GUERRE PUNlq.UE A LA. MORT DE 8ULLA
{L'uM 78 avant J.C.)
PREMIÈRE SECTION
POESIE
Rapports de Rome avec la Grande Grèce. — Prise de Tarente (37a). — Poètes polygraphes : Livius Andronicus, NœviuSy Ennius, Pacuvius, Attius.
X. o'est pas douteux que les rapports de Rome avec les cités helléniques de la Grande Grèce et de la Sicile ne soient antérieurs à la prise de Tarcnte. A partir de l'année 492, les Romains envoient des députés acheter du blé à Gélon, tyran de Syracuse ; deux peintres grecs, Damophilos et Gorga- SOS, peignent à fresque les parois du temple de Gérés ; des sculpteurs grecs élèvent des statues à la même déesse, à Tellus, et à des personnages distingués, entre autres au dictateur Camille. En 325, Rome s'empare de Neapolis, fondée par les Chalcidiens , et, une quarantaine d'années après, elle envoie une colonie à Pœstum. Bientôt la guerre de Pyrrhus éclate, à propos d'une insulte faite par les Tarentins à des embarcations ro-
^8 lITTi&ATVmS ROMAIMB.
maioet et aux envoyés de Rome, que U populace te met à huer, parce qu'ils prononcent mal la langue grecque. Le roi d'Epire, d'abord vainqueur, est défait auprès de Bénévent pjr Curius Dentatus; et, quatre ans après, le consul Papirius Cursor, fils du vainqueur des Samnites, s'empare de Tarente et soumet toute l'Italie méridionale (372). Selon Tite-Live, la splendeur du triomphe de Papirius dépassa tous ceux dont les Romains avaient eu jusqu'alors le spectacle. Florus ajoute que la pourpre et l'or, accompagnés de tableaux, de statues et de tout le faste de la voluptueuse Tarente, ornaient cette pompe triomphale.
Au nombre des prisonniers tarentins qui suivaient le char du consul, était un tout jeune Grec, Ândronicos, qui fut vendu à Livius Salinator, le futur vainqueur d'Hasdrubal au combat du Métaure. La tâche servile d'Andronicos consistait à écrire ou plutôt à traduire en latin de petits drames grecs, des fragments d'épopée homérique, à enseigner le grec et le latin aux enfants de son maître et à ceux des familles patriciennes. Son talent le met en évidence et lui vaut la liberté. Affranchi par Livius, il prend, selon la coutume, le nom de son patron et donne au sien une terminaison latine ; il devient Livius Andronicus. Associé à la confrérie nouvelle des poètes et des auteurs dramatiques, il compose un recueil de textes grecs et latins, qui fut le premier livre d'école pratiquée Rome, et auquel étaient empruntées les dictées qu'Horace, au début de ses études, transcrivait sans enthousiasme sous la férule brutale d'Orbilius. La plus grande partie de ces passages était extraite de VOdyssée, original et traduction. Aux yeux d'Andronicus, les aventures d'Ulysse, l'histoire du Cyclope, celles de Charybde et de Scylla, des Lestrygons, des Sirènes, de Circé, l'évocation des ombres, mises en vers saturniens, étaient de nature à piquer la curiosité et à stimuler le zèle imitateur de son jeune auditoire. Ce n'est pas que cette reproduction brillât par le style et par la couleur poétique. A en juger par ce qu'il en reste, Cicé-
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roD a raison de la comparer aux statues, encore raides et guindées de Dédale ; et la traduction du premier vers de VOdysée, citée par Aulu-Gelle :
ViruiH mibi, Cotnema, insece verstUtun, € Chante-moi, Muse, rhomme rusé, »
n'a, en réalité, qu'une très médiocre valeur. Mais elle familiarisait les esprits avec les heureuses conceptions de la poésie grecque, et elle façonnait les oreilles de la jeunesse latine à l'harmonie et à la souplesse des vers. On sait, par Suétone, que, en maître avisé, Andronicus lisait d'abord à ses élèves les vers qu'il avait écrits, et les soumettait ensuite À l'appréciation du public. Or ce procédé suppose une intelligence déjà cultivée dans les groupes réunis autour du poète.
On ne doit donc pas méconnaître que ce travail ait frayé la voie aux émules et aux successeurs d'Andronicus. '
De l'école, Andronicus passe au théâtre, où il fait d'abord représenter des Atellanes, L'instinct mimique, propre à tous les peuples, avait, dès les temps les plus reculés, inspiré aux paysans de l'Étrurie et du Latium le goCit des danses et des représentations scéniques, accompagnées de la fliite et du chant. On donnait a ce mélange chorégraphique, musical et dramatique le nom de Satura, parce que Satura lanXy en langue Sabine, signifie un plateau chargé de divers fruits offerts tous les ans à Cérès et à Bacchus. Les acteurs de ces farces, ou pièces farcies, s'appelaient ludii ou histriones, du mot hister qui veut dire en étrusque gambadeur, bateleur, baladin. Aux satures étrusques et latines Andronicus afoute ou substitue les pièces campaniennes nommées Atellanes, de la ville d'Atella, cité des Osques, aujourd'hui Aversa ou Santo Ar« pino, dans la Terre de Labour. Ces pièces, composées en langue osque, et dont les Romains firent leurs délices jusque sous l'empire, mettaient en scène des paysans ou des bourgeois de la Campanie, qui s'expri-
LITTéRATURB ROMAINE.
maient dans un style souvent ennemi de l'honnêteté ; c'étaient de vraies parades sans lien et sans action, des impromptus burlesques, parfois même des tableaux cyniques, où Maccus (Polichinelle), Pappus (Pantalon), Casnar (Cassandre), Sannio (Zanni), Manducus (Cruquemitaine), débitaient de grosses plaisanteries, fortement épicées, que leur descendance italienne semble avoir recueillies comme un héritage populaire, dont les acteurs de la Commedia dell* arte régalent encore leurs compatriotes. Le goût d*Andronicus tempéra cette licence, et le poète gagna si bien la faveur populaire, qu'il y avait peu de fêtes où il ne fût invité par les édiles a faire jouer les comédies, et même les tragédies, qu'il tirait du répertoire grec pour les mettre en vers saturniens. Ajax, Hélène, Mgisthe, Hermione, Térée, Ino, le Cheval de Troie, le Poignard, remplacèrent les équivoques grossières et les crudités éhontées des Atellanes, On lit, dans les très courts fragments des dix-huit pièces qui restent d'Andronicus (quinze tragédies et trois comédies), bon nombre de vers qui n'ont guère d'autre valeur que leur forme archaïque. Il en est pourtant quelques-uns d'une beauté assez vive pour que Virgile n'en ait pas dédaigné l'imitation.
A partir du moment où Andronicus réforma les Atellanes, le théâtre latin fut créé. Jusque-là, les acteurs jouaient des mimes sur un sol de plain-pied, sans socques ni cothurnes, ou ils chantaient des cantica (iiionodies, airs à une voix), dans l'orchestre consacré aux danses. On construisit alors des échafauds de bois, ayant une estrade et une avant-scène pour la acteurs, avec une décoration de fond et un rideau de clôture devant lequel s'étendait, en fer à cheval, l'espace creusé en penie (cavea) réservé au public. Comme cette partie de l'hémicycle n'avait d'abord ni sièges ni degrés, les spectateurs apportaient de quoi s'asseoir; sinon, ils se tenaient debout, accroupis ou couchés. Pour garantir l'auditoire de la chaleur dangereuse du soleil ou des pluies soudaines, on ten-
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dait au dessus des têtes une toile qui se mouvait au moyen de cordages. C'est sur la scène ainsi disposée qu'Ândronicus parut, comme acteur, dans les pièces qu'il faisait apprendre et jouer par une troupe de jeunes gens confiés à sa direction. Il y réussit pleinement, mais avec tant de zèle, que, souvent redemandé par les spectateurs, il se fatigua la voix et obtint du public de placer, à côté du joueur de flûte, un acteur qui déclamait les grands morceaux de la pièce, tandis que luimême mimait les gestes : on croit que c'est l'origine de la pantomime. La faveur et l'estime dont Andronicus fut entouré le désignèrent, vers la fin de sa vie (207), aux magistrats et aux pontifes, pour composer un chant sacré, afin d'appeler sur la République la protection des dieux. Un grand danger menaçait Rome : Hasdrubal était sur le point d'opérer sa jonction avec Hannibal. Le consul Claudius Néron eut alors une inspiration de génie. Il quittel'Apulie avec six mille hommes, laissant son camp devant celui d'Hannibal, remonte, en six jours, au nord de l'Italie, joint ses troupes à celles de son collègue, Livius Salinator, contribue à la défaite d'Hasdrubal, près de Séna, et revient jeter dans la tranchée des Carthaginois la tète sanglante du général vaincu. C'est Livius Salinator qui chargea son ancien esclave Andronicus de composer les vers, que des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles devaient chanter dans une procession solennelle; de sorte que, par un rapprochement imprévu, l'une des grandes victoires de Rome unit, dans un glo> rieux souvenir, le nom du consul vainqueur et celui du poète.
Cnœus Nsevius, né en Campanie ou à Rome, suivant le témoignage de quelques savants, montre, dans ses ouvrages, une âme tOQte romaine. Aussi, du temps 'd'Horace, garde- 1- il encore sa vieille réputation : « Il est dans toutes les mains, on le sait par cœur, comme s'il était d'hier. » C'est un poète national. Soldat pendant la première guerre punique, il réalise le dessein de décrire, dans une épopée en vers
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taturniens, les faits militaires aaxqueU il a pris part. Remontant aux origines de Rome et de Carthage, il a ridée originale de mettre en présence Énée et Didon : trait de génie qui fournit à Virgile Pépisode le plus saisissant et le plus dramatique de VÉnéide,
Vers l'an sj $ avant Jésus-Christ, date remarquable en ce que c'est l'année même où Spurius Carvilius Ruga donne l'exemple du premier divorce, Naevius met au théâtre ses premières piècts palliées ou prétextées : RO' mulus, Agitatoria, Corollaria, Demetrius, Hariolus, Lampadio, Il fait plus : il donne entrée, dans ses comédies et dans ses prologues, à la satire politique et à des attaques contre les patriciens. C'est ainsi qu'il se moque des jeunes orateurs dont le bavardage perd la République, ou qu'il reproche malicieusement une aventure de jeunesse à Publius Scipion, le premier Africain, qui se contente d'en rire.
Mais la morgue des Metellus se montre moins tolérante. Nœvius ayant décoché à leur adresse un vert i double sens : Fato Metelli Romœ fiunt consules, qui signifie à la fois ; « Le destin fait à Rome )es Metellus consuls, » ou « Le mauvais destin de Rome veut que les Metellus soient consuls ; » les Metellus irrités lui répondent d'abord par ce vers saturnien : Dabunt Metelli malum Ncevio poetœ* « Les Metellus donneront des étrivières à Nœvius le poète. » Puis ils le citent devant les juges, qui le condamnent à la prison. Rendu à la liberté par l'intervention des tribuns du peuple, échos de l'opinion publique, il ne tarde pas à lancer de nouvelles invectives contre ses persécuteurs. Une condamnation plus sévère l'envoie en exil à Utique, où il meurt, deux ans après, vers l'an 203 avant Jésus-Christ. L'épitaphe qu'il s'était composée a de la grandeur et de la fierté :
ImmortaUs mortalts fiere si forel fas.
Fièrent diva Câtnetue Nœvium poetam, Itaque, posiquam est orcino traditut tbesauro, Ohliti sunt Mimai loquitr latina lingua.
BNNfUS. 5)
« S'il éuit permis aux Immortels de pleurer les mortels, les Muses divines pleureraient le poète NaeTius. Car, depuis qu*il est enfoui dans le trésor d'Orcus (Pluton), on a désappris à Rome de parler la langue latine, i
Et de fait, outre un génie d'une incontestable valeur, ce qui caractérise le style de Nsvius, c'est la pureté sans mélange de son latin, sa diction tout urbaine, son idiome vraiment romain, dont Cicéron se plaît à lui faire un mérite, et qui explique la vogue persistante de ses écrits jusqu'au siècle d'Auguste.
Cependant le principal introducteur des idées et des formes grecques dans la littérature romaine, c'est Quintus Enniua, né à Rudiae^ petite ville de la Calabre, l'an 240 avant Jésus-Christ. De race hellénique, mais sujet de Roms, il a, comme il le dit lui-même, « trois cœurs », parce qu'il comprend et qu'il parle le grec, l'osque et le latin. Il sert d'abord en Sicile dans l'armée de Titus Manlius Torquatus, puis en Espagne^ sous les ordres de Scipion l'Africain. Caton l'Ancien, rayant connu centurion dans sa préture en Sardaigne, le prend en affection et l'emmène à Rome, où le poète habite un modeste logis sur le mont Aven tin. Peu favorable aux lettres grecques, Caton introduit ainsi l'ennemi dans la place. En effet, Ennius, alors âgé de, trente-cinq ans, groupe autour de lui de nombreux auditoires, « qu'il nourrit de la langue grecque », et conquiert l'estime et l'amitié des Scipions, de Fulvius Nobilior, et d'autres Romains illustres.
Comme ses devanciers Livius et Nœvius, Ennius fait applaudir au théâtre ses traductions de plusieurs tragédies d'Euripide : Alceste, AndromaquCy Andromède, Hécube, Iphigènie, Médée, Télèphe, ou bien encore les Eutnénides d'iEschyle et Ajax de Sophocle. Pour donner un exemple de sa manière, on peut faire appel à un passage de Cicéron {De orat., III, 26), où le grand orateur, qui se platt à citer fréquemment Ennius, remarque, avec beaucoup de justesse, tout ce qu'il y a de découragement, d'abattement et de
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douleur passionnée dans les plaintes placées par En« nius dans la bouche d'Andromaque :
« Où chercher, où trouver un appui? Q,uel exil, quelle fuite me sauvera? Je n'ai plus ni citadelle, ni ville. Où me porterai-je? Quel sera mon refuge? Je n'ai plus d'autels paternels dans ma demeure : ils sont brisés, dispersés. Des temples ravagés par le feu il ne reste debout que des murailles noircies, désolées, des poutres tordues. O mon père, ô ma patrie, ô maison de Priam, palais fermé par des portes retentissantes! Je t'ai vue avec des richesses étrangères, tes voûtes sculptées, tes lambris royalement rehaussés d'or, et d'ivoire. J'ai vu tout cela livré aux flammes, la vie violemment arrachée à Priam, l'autel de Jupiter souillé du sang du roi. J'ai vu, spectacle plein d'angoisse pour mon cœur, )*ai vu Hector traîné par un char à quatre chevaux et le ôls d'Hector précipité du haut des remparts. »
Le texte de ces vers offre quelques rudesses, des négligences, des allitérations archaïques, mais il y règne un tour expressif, un accent pathétique, qui remue encore les lecteurs.
Les comédies d'Eiinius : Ambracia, Asotas, Celéstis (?), Pancratiastes, semblent avoir obtenu moins de succès.
Nous avons vu, à propos des Atellanes, mises au théâtre par Andronicus,que les Latins appelaient Sâ/tfr«, satures ou satires, un mélange chorégraphique, musical et dramatique, dont les histrions égayaient les fêtes dû printemps ou de l'automne. Ennius donne aux satires une physionomie littéraire plus marquée, un caractère poétiqje mieux déterminé. Avant Lucilius, il est un des créateurs du genre. Usant tantôt du mètre saturnien, tantôt du vers iambique, il flagelle, dans sss poèmes, avec une grande énergie, non seulement la voracité des parasites, mais les ridicules et les vices de tous les hommes, « lançant aux mortels, pour parler son langage, ses vers enflammés jusque dans la moelle de leurs 08. » Ici, il raconte la fable du Pêcheur joueur
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de flûte, à Taide de laquelle Cyrus, dans Hérodote (I, 131)} reproche aux Ioniens et aux ^oliens d'avoir refusé de se détacher de Crésus; là, il met en scène, d'après iËsope, l'Alouette, ses petits, avec le maître d'un champ; ailleurs, il propose une question énigmatique sur le verbe /ras/niri et l'adverbe /rus/rj.
Dans un poème intitulé Phagétiques, autrement dit Gastronomie y imité du Sicilien Archestrate de Gela, un des précurseurs de Berchoux et de Brillât-Savarin, Ennius énumère, parfois avec une pointe d'ironie, les coquillages et les poissons les plus estimés des gourmets : pelores (palourdes) du lac Lucrin, huîtres de Circeii, hérissons de Misène, murex de Baies, pétoncles et apriclus de Tarente, hélope (espadon) de Sorrente, glaucus de Cumes, sans oublier l'ombre marine, les oursins et surtout le scare, « quasi cervelle de Jupiter ».
Indépendamment de ces différentes œuvres poétiques, Ennius initie les Romains à la philosophie grecque, il emprunte au Sicilien Epicharme, philosophe pythagoricien, un résumé de la doctrine du chef de son école; et si, par les courts fragments qui restent du poème d'Ennius, on ne peut avoir qu'une idét incomplète de son œuvre, il n'est pas permis de douter de l'iiiâuence exercée par lui sur le génie de Lucrèce, qu'il devance de plus d'un siècle.
Dans le même ordre d'idées se place VEvhémère d'Ennius. On sait qu'Evhémère est un sceptique qui explique la mythologie au moyen de l'histoire. Chargé, dit-on, par Cassandre, roi de Macédoine, d'un voyage d'exploration dans la mer Rouge et sur les côtes méridionales de l'Asie, il découvrit, dans l'iie de Panchaïa, des inscriptions au moyen desquelles il se fit fort de prouver que Jupiter, Saturne, Neptune, Pluton et les autres dieux sont des princes, des rois, des guerriers ou des philosophes illustres, divinisés, après leur mort, en reconnaissance de leurs services. Ennius, en traduisant l'ouvrage d'Evhémère, fournit aux polémistes chrétiens, particulièrement à Lactance, des
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armes redoutables contre les croyances païennes. Mais l'œuvre souveraine d'Ennius est celle qu'il a consacrée, sous le nom d'Annales, à la gloire de Rome; elle est empreinte du patriotisme le plus pur. Composées dans l'flge mûr et dans la vieillesse du poète, les Annales étaient divisées en dix-huit chants ; le vers est l'hexamètre. Après avoir raconté les origines fabuleuses de la ville fondée par Romulus, le règne des sept rois, les premiers temps de la République, les guerres des Gaulois, de Pyrrhus, de Rome et de Carthage, Ennius exposait, d'un style mâle, et vigoureux, les événements de la période où il vécut. Rien de plus épique dans la littérature romaine avant VÉnéide, Cicéron, qui sans doute savait les Annales par cœur, ne se lasse point d'y puiser des citations, qui sont autant d'heureuses fortunes pour la critique. On comprend, en effet, par les fragments qui restent, le prix incomparable de ce qui a disparu. Tel est le portrait caractéristique de Fabius Maximus :
Un seul homme, en temporisant, a rétabli nos affaires : car il ne plaçait pas de vaines rumeurs au-dessus du salut commun : aussi depuis, toujours et maintenant, U gloire du héros rayonne de splendeur.
Il en est de mSme de la réponse de Pyrrhus, qui renvoie sans rançon les prisonniers romains :
« Non, pour moi je ne veux pas d'or, ni que vons me donniez le prix des captifs. Nous ne faisons pas de la guerre un trafic, mais un combat, le fer en main, et non pas Tor. Voyons au péril de notre vie si Héra veut vous accorder Tempire ou à moi : ce que décidera le sort, essayons-le par le courage. En même temps, retiens bien cette parole : « Ceux d'entre vous dont la fortune de la guerre a épargné la valeur, )e suis résolu à épargner leur liberté : emmenezles, c'est un présent ; je vous le donne : ainsi le veulent les grands dieux. »
Ailleurs, voulant exprimer la force de la constitation
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romaine aux beaux siècles de la République, Ennius frappe au coin de son génie un vers que Cicéron compare à un oracle émané du sanctuaire :
C*est par ses mœurs antiques et par ses grands hommes <|ue la chose romaine est debout.
Il lègue encore aux poètes et aux historiens des âges suivants l'art de dessiner des portraits qui semblent vivre. Tel est celui du bon client, où l'on dit qu'il s'est représenté lui-même.
A ces mots, il (Servilius) appelle celui avec lequel souvent, d'un cœur plein de courtoisie, il partage sa table, ses entretiens et ses secrets, lorsqu'il s'était fatigué, une grande partie du jour, aux affaires importantes de la République, sur le vaste Forum ou dans l'enceinte vénérable du Sénat ; devant qui, sans nulle crainte, il parlait des choses grandes ou petites, la plaisanterie ou la tristesse aux lèvres, laissant échapper ce qu'il était bon de dire ou ce qu'il voulait placer en lieu discret ; aux yeux de qui il étalait ses joies extérieures ou secrètes ; homme au génie duquel nul sentiment ne conseille le mal, ni par légèreté ni par penchant ; docte, fidèle, aimable, bon diseur, content du sien, heureux, avisé, parlant k propos, d'un commerce facile, au bref langage, versé dans tous les souvenirs antiques, enfouis^ oubliés, connaissant ce qui fait les mœurs anciennes et nouvelles, sachant à fond les vieilles lois des dieux et des hommes, pouvant dire beaucoup et beaucoup taire. Au milieu des combats, Servilius l'appelle et lui dit...
Aulu-Gelle, qui cite ces vers, y trouve un air de simplicité franche qui le ravit; c'est, selon lui, une excellente peinture, où le poète met de niveau le bon, l'aimable, le sage client, avec son noble patron.
Outre l'amitié de Servilius, celle des Romains de distinction, que nous avons vus encourager ses débuts littéraires, ne fit point défaut à Ennius dans sa vieillesse* Bien qu'il ait eu à supporter, au dire de Cicéron,
« deux pesants fardeaux, la pauvreté et le grand âge », il fut enseveli dans le tombeau de Scipion, dont il était l'ami et le commensal, et sa statue tut placée à côté de celle du premier Africain. Cette marque d'éminente faveur, jointe à la popularité littéraire de Tiiiustre poète, explique la fierté légitime empreinte dans son épitaphe, composée, dit-on, par lui-méoie :
AdspiâU, cives f senis Ennii imagimP formam : Hic vestrum panxit maxuma facta patrum,
Nemo me lacrumis decoret, nec funera fletu Faxit. Cur ? FoUto vivu' per ora virum,
c Voyez, à citoyens, les traits du visage du vieil Ennius. Il a chanté les exploits héroïques de vos pères. Que personne ne m'honore de ses larmes ou ne pleure à mes funérailles. Pourquoi ? Je vole vivant sur les lèvres des hommes. »
Il devançait le témoignage de la postérité. En effet, les poètes, les historiens, les orateurs et les philosophes de Rome lui out rendu de justes hommages, ou ont mis à protit ses écrits. Térence s'autorise de son exemple dans le Prologue de VAndrienne; Lucrèce le félicite « d'avoir le premier détaché de l'Héiicon éternel la couronne verdoyante, pour en répandre l'éclat sur les tribus de l'Italie »; Tite-Live le suit souvent pas à pas sans le nommer; Virgile lui emprunte des vers entiers « tirés, disait-il, du fumier d'Ennius »; Horace rappelle, avec un peu d'ironie, qu'on le nomme un second Homère »; Aulu-Gelle, qui l'admire, mentionne que, sous le règne des Ântunius, on en faisait des lectures publiques sur le théâtre; entin Quiiitilien, s'inciinant devant les services rendus aux lettres latines par le génie d'Eunius : « Kespectons-le, disait-il, comme ces bois sacrés dans lesquels on voit de grands et vieux chênes, qui frappent moins par leur beauté que par une impression religieuse ».
Marcus Pacuvius, neveu d'Ennius, était de Brundusium : on ignore la date précise de sa naissance; on
PACUVIU8. S9
ftait qu'il mourut, octogénaire, à Tarente, l'an 130 avant J.-C. Peintre et poète, il se distingua surtout dans la traj;édie. Son talent lui concilia l'estime et l'amitié des patriciens, qui avaient déjà fait accueil à son oncle Ennius. Les traits dominants du mérite dramatique de Pacuvius sont la gravité des pensées, la solidité de l'express'on, l'élévation des caractères ; il y joint la couleur philosophique et celle de la science; son style manque d'éclat, mais il est fort et serré, ifschyle, Sophocle et Euripide lui servent de modèles. Parmi les scènes remarquables répandues dans les tragédies de Pacuvius, trois surtout remuaient vivement le public romain. La première est dans Vlîionê, Ilioné, fille de Priam et femme de Polymestor, a perdu son fils Déiphile, assassiné par le tyran de Thrace. L'ombre de Déiphile apparaît à sa mère.
« Ma mère, je t'appelle; tu allèges tes soucis suspendus par le sommeil, et tu n'as point pitié de moi ; lève-toi, ensevelis ton fils, avant qu'il soit la pâture des bêtes et des oiseaux. Ne souffre pas, je t'en prie, que mes restes, mes os décharnés, soient traînés sur la terre souillée de sang, et déchirés d'une façon hideuse. »
A ce cri, Ilioné s'éveille, et, poursuivant l'ombre fugitive:
« Arrête, demeure, écoute-moi, répète tes paroles, que je t'entende encore ! »
Cicéron, qui transcrit ce passage dans ses Tusculanes (I, 44), fait remarquer que l'expression pathétique, l'harmonie lugubre des vers du poète répandaient la tristesse dans toute l'assemblée.
Dans le Dulorestes (Oreste esclave), imité de Vlphigénie en Tauride d'Euripide, Oreste et Pyladc, conduits devant le grand-prêtre Thoas, se disputent, avec le nom d'Ôreste, la mort, qui doit frapper le porteur de ce nom. « Je suis Oreste. — Non, non, c'est moi,
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je le soutiens, qui suis Oreste. — Eh bien donc^ tons deux, en même temps, fais -nous mettre à mort : accorde-nous cette grâce !» A la première représentation, cet héroïque combat d'amitié toucha si profondément les spectateurs, qu'ils se levèrent d'un mouvement unanime pour l'applaudir, et Cicéron affirme qu'il en était ainsi chaque fois qu'on jouait ce bel ouvrage.
Dans le Teucer, le vieux Télamon, roi de Salamine, s'emporte violemment contre Teucer, qui revient de Troie sans son frère A)ax :
« As-tu bien osé t'en séparer et revenir sans lui à Salamine ? Et tu n'as pas redouté les regards d'un père ? Accablé par l'âge, n'ayant plus d'enfants, tu m'as déchiré le cœur, privé de mes fils, assassiné! Ni la mort de ton frère ni le malheur du jeune enfant confié à tes soins [rien ne t'a ému] . •
Au dire de Cicéron, cette scène, jouée par le grand acteur tragique ^sope, produisait un effet des plus satisfaisants; l'artiste, les yeux étincelants de colère sous son masque, la voix étouffée par les larmes et par tes sanglots, enlevait les spectateurs.
Enfin, un vers de VArmorum judiciuniy chanté, l'an 44 avant J.-C, aux funérailles de Jules César :
Mtn'strvassCi ut essenl qui me perderenl !
Quoi ! je les ai sauvés, pour être leur victime !
contribua, non moins que la vue de la robe ensanglantée du dictateur, à faire courir le peuple, armé de torches, à la maison de Brutus et de Cassius.
L'épitaphe de Pacuvius est considérée par Aulu-Gelle comme une œuvre remarquable de modestie et d'élégante gravité. La voici :
AdulescenSf tametsi properas, hoc te saxum rogat Uti ai se adspieîas: demie quoi scriptum'st legas, Hic sunt poetœ Paeuvii Marci sHa Ossa, Hoc vokham nescius ne esses. Vak.
ATTIU8. 6l
t JeuttC homme, si pressé que tu sois, ce marbre te prie de tourner yers lui tes regards, de lire ce qui s*y trouve écrit. Ici sont enfermés les os du poète Blarcus Pacuvius. Voilà ce que je voulais qui te fût connu. Adieu. •
Contemporain des deux poètes précédents, Luciot Attias, ou Accius, naquit à Rome, l'an 172 avant J-C. Homme d'an caractère décidé, n'aimant à. incliner la fierté de sa petite taille devant nal de ceux dont il se croyait l'égal, ami du consul Decimus Junius Bratus, personnage considérable de cette époque, il donna l'essor à son génie dramatique, quand il se considéra comme assez fort, à trente ans, pour aborder le théâtre et pour en disputer la palme à ses rivaux. On raconte qu'un jour il vint lire sa tragédie d'Atrée au vieux Pacuvius, qui vivait retiré à Tarente. Pacuvius loue l'éclat sonore, le ton élevé du style, mais il reprend quelque âpreté dans l'expression. « Tu as raison, répond Attius; et je n'en suis pas fâché, j'espère faire mieux à l'avenir. Il en est des talents comme des fruits. Ceux qui naissent aigres et durs deviennent doux et suaves, tandis que ceux qui sont tout de suite mous et blets, tournent en eau, ne mûrissent pas et pourrissent. Laissons donc au génie une raideur que l'âge et le temps finiront par adoucir. » C'est sans doute à cette verve primesautière, originale, qu' Attius doit sa réputation d'auteur plein d'élévation et de feu.
Comme guides de son talent, il préfère .£schyle et Sophocle à Euripide. On en voit la preuve dans un morceau de sa Àfédée, que l'admiration de Cicéron a rendu célèbre, et dans lequel Attius, décrivant l'arrivée du navire Argo sur les côtes de la Scythie, fait parler un berger, étonné de la nouveauté de ce spectacle et ne tachant comment l'expliquer :
Masse énorme, dit-il, qui glisse, en frémissant, de la haute mer, avec grand souffle et grand bruit. Devant elle roulent les ondes ; sa force soulève des tourbillons; elle s'élance en s'incUnant ; le flot recule et rejaillit. On croi-
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rait voir un nuâge qui roule arrêté dans sa course, un rocher bondir dans les airs, soulevé, entraîné par les vents ou par les tempêtes, ou des trombes entassées se dresser sous le coup des lames qui se heurtent. A moins que ce ne soit la mer poussant en haut son sable qui retombe, ou Triton creusant de son trident des cavernes dans les profondeurs ondoyantes de Tabime, et projetant des blocs de pierre vers le ciel.
Les fragments de VAtrée ont, par instants, la rudesse énergique, qui était un des mérites d'Attius. Lorsque le malheureux Thyeste s'est repu de la chair de ses fils, Atrée lui dk ces paroles affreuses, terribles : « Tes fils ! leur père lui-même est leur tombeau. i>
Il y a des beautés tout aussi réelles dans le Brutus, tragédie essentiellement romaine, où Âtttus met en scène le fondateur de la République, un des ancêtres de son ami Decimus Brutus et du meurtrier de César. Nul doute que la folie simulée de Brutus ne fut le ressort principal de ce drame, dont la perte est on ne peut plus regrettable, et que Lucrèce n'y racontât le crime de Sextus. Un devin, consulté par le roi Tarquin, lui répond, entre autres avis :
« Prends garde que celui que tu crois stupide comme une brute, ne porte en lui un grand coeur, fortifié par la sagesse, et ne te chasse de son royaume. Car ce que tu as vu du soleil présage pour le peuple une révolution prochaine. Puisse-t-elle bien tourner ! Voir, en effet, cet astre puissant prendre sa course de la gauche à la droite, semble l'heureux augure que Rome sera grande. •
En second lieu, un vers, bien quMsolé, conservé par Varron dans son Traité de la langue latine^ fait certainement partie du récit qui précède le coup de poignard que Lucrèce se donne dans le cœur.
Deux autres morceaux, dans lesquels Attius se montre imitateur original d'Eschyle et de Sophocle, et dont il reproduit le souffle passionné et l'énergie pit-
lUCILIUS. 6)
torcsque, ce sont les plaintes de Prométhée et celles d'Hercule mourant. Cicéron, qui les cite dans ses TusculattcSy en fait un éloge tout à fait mérité.
A son ta ent de pojte de la plus haute valeur, Attius joint celui de prosateur distingué. Il reste, sous son nom, des fragments d'ouvrages didactiques : Didascalica, Pragmalicaf Parer ga, qui traitent de divers sujets d'histoire littéraire et particulièrement de l'histoire du théâtre. C'est ainsi qu'il prétend qu'Hésiode est plus ancien qu'Homère; qu'Euripide a introduit un peu au hasard certains chœurs dans ses drames; qu'on se plaît à voir sur la scène des bouffons pris dans le peuple; qu'il y a une différence essentielle entre les divers genres de poésie; que les poètes sont moins victimes de leurs défauts que de l'ignorance populaire.
Selon toute vraisemblance, Âttius mourut vers l'an 98 avant J.-C, emportant, si l'on peut dire, dans sa tombe, la muse tragique, qui disparaît alors du théâtre, poor ne se produire plus tard que dans des exercices, lus par des lettrés devant des auditoires de salon.
SATIRE : lUCILIUS
A propos des essais dramatiques de Livius Andronicus, on a vu que les satures ou satires étaient, à l'origine, des divertissements mêlés de danse, de musique et de drame, comme les plateaux offerts à Cérès et à Bacchus, dans les fêtes du printemps ou de l'automne, étaient un composé de fleurs ou de fruits de différentes espèces : c'est l'idée qu'il faut prendre de la satire pratiquée par Ëniiius et par Pacuvius, à savoir un discours de morale, en vers de ton et de mesures variables. Lucilius en fait une lame d'acier qui pénètre, déchire, emporte le morceau; c'est une arme toute romaine : « Satira tota nostra est, dit Quintilien, la satire est toute nôtre » : Lucilius en est le créateur.
64 lITT<RA.TITmE mOMAiNB.
Né à Suessa AoroDca, petite ville du Latiam,l'aa 148 avant l'ère chrétienne, Caïas Lucilius était d'une famille équestre. Engagé comme soldat à l'âge de quatorze ans, il assiste au siège de Numance, en même temps que Marias et Jugurtha, sous les ordres de Scipion Emilien, qui lui témoigne une affection toute particulière. Il trouve également dans Lslius un protecteur dévoué, un appui d'un goût délicat, lors de ses débuts littéraires. Le savant jurisconsulte Rutilius Rufus, versé dans les lettres et dans la philosophie stoïcienne, lui donne aussi d'excellents conseils. Enrichi par des fonctions lucratives en Asie, il se retire à Naples, vers l'an 10 j, et il y meurt entre quarante et cinquante ans.
Lt côté neuf, individuel de la satire, telle que l'a créée Lucilius, c'est l'emprunt quMl fait au genre des premiers comiques grecs, Eupolis, Cratinus et Aristophane, c'est-à-dire la personnalité. L'âpreté, souvent grossière, des mœurs républicaines donnant libre carrière à son génie, il s'attaque en face à ses concitoyens, les désigne par leur nom à la moquerie publique, les bafoue devant l'opinion, et les étale, la plaie saignante, aux regards des rieurs. Une autre nouveauté, c'est qu'il écrit ses poèmes, presque tous du moins, en vers hexamètres, comme l'avait fait le parodiste syracusain Rhinthon, tandis qu'Ennius admettait dans ses satires des iambiques trimètres et des tétramètres trochaïques. Horace, qui reproche à Lucius sa fécondité diffuse et la dureté de sa versification, le loue d'avoir adopté ce nouveau moule, où se jouent plus à l'aise son esprit fin et la subtilité de son flair observateur.
Des satires de Lucilius, divisées en trente livres par les grammairiens, il ne reste que des fragments de peu d'étendue. Cependant les conjectures de la critique sont parvenues à en pénétrer l'esprit et à en indiquer le sens : attaques dirigées contre les dieux, faste et débauche des riches Romains, description d'un voyage de Rome à Capoue, stupidité des villageois gastronomes, ruses des avares, des dissipateurs et des filous de la
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place publique, inconduite des femmes, peinture de la ▼ie domestique et de la bonne ménagère, futilité des questions grammaticales, vanité prétentieuse des poètes et des orateurs, railleries contre les débauchés et les mauvais soldats, condition ridicule d'un comédien qui ne peut payer ses dettes, éloge de l'antique simpli* cité et de la sobriété du vieux temps, exemple de Caton opposé à l'intempérance actuelle, voyage du poète en Espagne et souvenirs de la guerre de Numance, éloge des doctrines stoïciennes, de la prévoyance et de l'économie, folie des superstitions populaires, misères de l'homme, inconvénients du mariage, prépondérance despotique de la femme, réprimandes d'un vieillard à un jeune dissipateur, friponneries du crieur Gallonius, hommages rendus a Scipion et à Laelius, allusions aux guerres puniques, aux luttes d'Hannibal et de Fabius Cunctator, le tout coulé dans un vers franc, ingénieux, salé, flexible, fluide même et un peu bourbeux, selon le reproche d'Horace, mais où il y a toujours du bon à prendre.
En effet, comment ne pas trouver plaisante la peinture de cet avare, « qui n'a ni cheval, ni esclave, ni compagnon; il porte avec lui sa bourse et tout ce qu'il a d'argent; avec sa bourse, il mange, dort et se baigne; toutes les espérances de notre homme sont dans sa bourse; à sa bourse est attachée sa vie en* tière? n
Et cette toilette d'un élégant partant pour une fête :
« Je me rase, je me décrasse, je me ponce, je me bichonne, je me polis, je me farde » ?
Et la distinction entre pœsis tt poema à l'adresse des critiques d'Homère: « Poesis, c'est le fond essentiel, le tout poétique ; poema, c'est une partie du tout »?
Et ce dessin de vieillard d'un crayon vraiment comique : « Un vieux difforme, goutteux, podagre, piteux, étique et manchot ?» Et ces parvenus de la richesse « qui parfument leur tête hérissée? » Et ces « pieu-
reuses de louage, qui vont, pour un salaire, larmoyer aux funérailles où elles sont étrangères, s'arracbant les cheveux et criant plus fort que les autres? »
On sait aussi par Lucilius comment s'appellent les niais, les poltrons, les braillards, les vantards, les infirmes de corps ou d'esprit, qu'il voue au ridicule : Crassus, Mutins, Quintus, Opimitis, Titas Albucius, Cassius, Caîus, Tuliius, Manlius, Fulvius, FaMusTuditanus, Trebellius, LaciusCotta: la nomenclature en est longue. Veut-on des maximes phi osophi^ues on littéraires, des vers frappés en l'hoineur de Rome? Lucilius y réussit à merveille : il en crée le type, à l'usage d'Horace, de Perse et de Juvénal.
Travaille à t'instruire, aBn que ni les événements ni la raison ne puissent te mettre en défaut.
Le philosophe méprise le reste : il ne se promet de toutes choses qu'un usufruit assez court : il sait que nul icibas ne possède des biens durables.
Les Lamies, monstres terrestres, inventions des Faunes et des Numa Pompilius, le peuple en a penr, et pour lui tout est là. Comme les petits enfants, qui croient que toutes les statues d'airain vivent et sont des hommes, ainsi ces braves gens croient vraies toutes les fictions : ils se figurent qu'il y a une âme dans des statues d'airain : galerie de peintres, rien de vrai, tout est faux.
Quand rame souflfre, nous voyons le corps en donner un indice ; et le corps, abattu par la douleur, est pour l'âme un obstacle : pour moi, si je suis quelque chose, )e ne puis rien dans le sac de peau qui m'enveloppe.
Montrons-nous obligeants et serviables pour nos amis.
Les bons vers sont ceux qui, passant par les oreilles, vont arroser le cœur.
C'est toujours grâce au hasard et à la fortune qu'on est vainqueur à la guerre : si tout n'est que chance et hasard, à quoi bon courir à la gloire?
Le peuple romain fut souvent vaincu par la force et surpassé dans de nombreux combats, mais dans une guerre, jamais; et tout est là. >
LUCIIIU9. 67
C'est toutefois dans des morceaux d'une certaine étendue que le génie satirique de Lucilius se montre le mieux. En voici deux exemples placés en contraste. Dans le premier, le poète décrit l'abjection des mœurs politiques de ses contemporains :
c Maintenant, dit-il, du matin au soir, fête ou non^ tous les jours et tout le jour, peuple et sénateur» s'agitent tous au Forum, et n*en sortent jamais: tous se livrent à un seul et mê^e art, à une seule et même étude, se trdmper par. d'à* droites paroles, combattre de ruse, ^aîre assaut de flatteries, se donner des airs d'bonnête homme, se tendre des pièges, comme si tous à tous étaient des' ennemis. »
Dans le second, il explique, en parlant un beau lan* gage, ce que c'est que la vertu :
ff La vertu, Albînus, c'est de pouvoir apprécier au vrai les affaires et les choses de la vie ; la vertu, c'est pour Phomme de savoir ce en quoi chaque chose consiste; la vertu pour l'homme, c'est de savoir ce qui est droit, utile, honnête, ce qui est bien, ce qui est mal, inutile, honteux, déshonnête; la vertu, c'est de savoir la fin et la mesure d'acquérir; la vertu, c'est de peser le prix des richesses; la vertu, c'est d'accorder ce qui «st réellement dû aux hommes;" c'est d'être l'adversaire public et l'ennemi privé des hommes mauvais et des niauvaises mœurs, et^ au contraire, le défenseut de ce qui est bon, mœurs et hommes; de glorifier les ..bons, de leur vouloir du bien, de vivre leur ami, de mettre au premier rang les intérêts de la patrie, au second ceux des parents, au troisième et dernier les nôtres. *
On ne saurait s'exprimer avec plus de netteté, de grandeur et d'énergie, et, après la lecture de ces passages, on convient volontiers avec un critique moderne, Charles Labitte, qu'il y a là « je ne sais quelle empreinte vigoureuse, je ne sais quelle saveur forte et saine qui donne à ces fragments un caractère tout à part : la vieille souche romaine s'y montre rugueuse, verte, pleine de sève : Lucilius a d'incontestables allures de génie. »
68 LlTTiRATURB ROMAINE.
COMiDlB
PUttte : son théâtre. — Caecilius Statius.
Térence : son théâtre.
Plante. — Cicéron appelle la comédie « rimitation de la vie, le miroir de la coutume^ l'image de la vérité », mais il ajoute que « les anciens Romains n'ont jamais voulu qu'un homme vivant fût loué ou blâmé sur la scène, parce que la vie de chacun doit être soumise à la sentence des magistrats et à leurs enquêtes légitimes, et non pas aux caprices des poètes » ; et voilà pourquoi « les Lois des Douze Tables, qui ne prononcent la peine capitale que dans un très petit nombre de délits, ont cru devoir la décréter contre les hommes accusés d'avoir récité ou composé des vers capables d'attirer sur autrui le déshonneur ou l'infamie ». Cela étant, on ne doit point s'attendre à voir la comédie latine passer par les mêmes phases que la comédie grecque : l'imitation des poètes romains, restreinte par la loi à la comédie de mœurs et d'intrigue, ne peut avoir que par des échappées à psine saisissables un caractère d'attaques personnelles ou d'allusions malicieuses. Les vingt pièces de Plante et les six pièces de Térence, exclues, au nom de la loi, du domaine de la vie politique, se renferment dans le cadre, assez vaste encore pour leur génie, de la famille et de la société. Suivons-les dans les peintures vivantes qu'ils ont tracées, soit en conservant le costume grec dans les pièces dites palliata, soit en mettant des personnages romains dans les togalce,
Marcus Accius, surnommé Plotus ou Plan tus, qui signifie v pieds plats » ou « chien à longues oreilles », naquit à Sarsina, villa<;e de l'Ombrie, l'an 227 avant J.-C. On prétend qu'il vint à Rome vers l'âge de dixsept ans et qu'il y fit représenter Menatchmiy les Mé-
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nechmes, une de sei pins jolies comédies. Le saccès de cette pièce et de celles qui la suivirent fit, dit-on, gagner à Plante une fortune considérable ; mais il la dissipa en prodigalités et en spéculations de commerce qui ne réussirent point. Réduit à un dénument absolu^ il fut contraint, pour vivre, de tourner la meule chez un boulanger, jusqu'à ce que l'argent que lui rapportaient ses pièces, composées dans les intervalles de son travail, lui eiît permis de sortir de cette condition servile. On ne connaît à Plaute aucun patron, aucun protecteur puissant, qui Tait pris pour client ou pour ami : point d'intermédiaire entre lui et le peuple ; c'est la vie plébéienne qu'il observe et qu'il décrit, c'est à la plèbe qu'il s'efforce de plaire. On fixe la mort de Plaute à l'an 184 avant l'ère chrétienne : il avait quarante-trois ans.
Voici, d'après les titres latins, la liste des vingt pièces de Plaute : Amphitruo, Amphitryon ; Asinaria, le Troupeau d'ânes ou le Père indulgent; Aulularia, la Marmite; BacchideSy les deux Bacchis; Captivi, les Captifs; Caiina^ la Jeune fermière; Cistellaria, la Corbeille; Curculio, Charançon ou le Parasite; Epi' dtcuSy le Chicaneur; Menœchmiy les Ménechmes ou les Frères jumeaux; Afercator, le Marchand ; Miles gloriosuSs le Soldat fanfaron ; Mostellaria^ le Revenant; Persûy le Perse; Pctnulus, le Carthaginois; PseudoluSy l'Imposteur; Rudens, le Câble ou le Naufrage ; StichuSf les Deux Sœurs ; Trinumus, l'Homme anx trois deniers on le Trésor caché ; TruculentuSy le Brntal.
Le canevas des pièces de Plante est emprunté au théâtre grec : Aristophane, Diphile, Philémon, Ménandre et surtout Epicharme lui fournissent l'intrigue et les personnages, mais il latinise ses imitations par l'actualité des ressorts dramatiques, le sans-gêne du dialogue et la couleur locale des dessins originaux : il présente aussi au public romain le tableau fidèle de la société romaine. Il emmène le spectateur an Vélabre et lai fait voir les boutiques pleines de fripons, la Ba-
silique, le lac Curtius, le temple de Castor, la rae des Toscans, Sabura, ia Poissonnerie, les Vieilles Échoppes^ où se prélassent les gens de mauvais ton ou da bel air, le Foram fourmillant d'hommes affairés ou désœuvrés, de marchands, de banquiers, d'étourdis, de médisants, de bavards ; ou bien il i'introJuit dans l'intérieur des maisons et le fait assister aux disputes de ménage, aux luttes intimes que le conquérant de l'univers, dépouillé de 8a toge ou de sa cotte d'arn^.es, soutient contre une épouse acariâtre, en jupon court et en déshabillé. Ce serait peine perdue de demander strictement à Plante la suite logique et l'enchaînement naturel des faits qui composent, avec la vraisemblance et la conséquence des caractères, le fond de toute bonne comédie. LMntrigue roule presque toujours sur une méprise, un enlèvement, des ruses d'esclave, le tout parsemé de lazzis, de calembours, de quolibets, de saillies désordonnées, d'équivoques obscènes, de mots graveleux, faits pour charmer les gradins du bas peuple et pour provoquer^ à tout prix, les éclats du gros rire. Les personnages sont, eu général, des valets fourbes, des courtisanes sans conscience, des marchands d'esclaves de la pire espèce, des jeunes gens débauchés, des vieillards imbéciles et uupés, des épicuriens égoïstes^ des usuriers, des parasites, des capitans. Plante est pourtant, à ses heures, un poète de haute volée, un observateur plein de tact et de raison pratique. Outre qu'il connaît à fond le cœur humain, il peint les vices et les travers en traits énergiques et vivement accentués; il trempe dans le bon sens et dans le bon goût la pjinte fine de son style : il imprime à son dialogue une allure franche et dégagée, et, lorsque la sensibilité doit être de la partie, son expression, s'élevant dans une région pure et ntorale, rencontre, sans rien perdre de sa gaieté, le ton qui convient à la vraie comédie, le badinagd sans cynisme, la plaisanterie qui fait moins rire que méditer. C'est alors que le pinceau de Plaute, souvent entraîné à des crudités criardes et grossières, excelle à reproduire les nuances délicates
du sentiment, les passions donces et commun icatives qui sont de toutes les époques, parce que l'âme humaine en est l'essence et le foyer. L^analyse de ses comédies en fait foi.
1° Amphitruo. — Tandis que Amphitryon fait la guerre aax habitants de Télébe, Jupiter prend la figure du général thébain et se présente à Alcmène, femme d'Amphitryon, comme étant son vrai mari. De son côté, Mercure, voulant amuser ses loisirs, prend la figure de Sosie, esclave d'Amphitryon. AIcmène est dupe de leur ruse. Au retour, le véritable Amphitryon et le vrai Sosie subissent d'étranges et risibles épreuves : querelle, brouillerie entre les deux époux. Mais enfin Jupiter, faisant entendre sa voix au milieu du tonnerre, se déclare l'auteur du larcin. La donnée de cette pièce, féconde en méprises plaisantes, autant que peu respectueuse à l'égard de Jupiter, semble due soit à Euripide et à Archippas qui suivaient, dit-on, une légende indienne, soit à Épicbarme, l'un des créateurs de la comédie en Sicile : Piaute l'aiapta au théâtre latûr. Les Romains en faisaient leurs délices. Sous le règne de Dioctétien^ on la repréSv-ntait dans Ks calamités publiques, pour apaiser le maître des dieux. Rotrou qui l'a imitée, en 1634, sous le titre les Sosies, obtint un très grand succès ; mais le plus rude rival de Piaute est Molière, qui, tout en empruntant à Rotrou plusieurs idées et d'ex cellents vers, a su donner un tel air de nouveauté à l'œuvre de Plante et à celle de Rotrou par la création du personnage de Cléanthis, femme de Sosie, et par inélégante malice de son style, que son Amphitryon (1668) a effacé tous les autres.
ao Asinaria. — Argyrippus, jeune écervelé qui se ruine, Déménète, vieillard imbécile et père sans autorité, qui s'est soumis au joug d'Artémona, femme hautaine, en épousant une riche dot, deux esclaves fripons, Libanus et Léonidas, qui volent la maîtresse de la maison au profit et avec le consentement du maître ; voilà les
7» LITTéaATURE ROMAINE.
principaux personnages de la pièce, empruntée par Plaute au comique grec Diphile ou Démophile. La yente d'un troupeau d'ânes, Asinariay effectuée par un des esclaves, donne le nom à cette comédie. Molière en a reproduit quelques traits dans les Femmes savantes, les Fourberies de Scapin ei4&Bourgeois gentilhomme» C'est aussi dans VAsinaria (acte II, scène iv, ▼. 88), que se trouve la fameuse formule : « Lupus est homo homini, l'homme est un loup pour l'homme», que Montaigne rappelle dans ses Essais (livre III, chap. y).
3** Aulularia. — Le vieil avare Euclion a trouvé sous terre une marmite qui contient quatre livres pesant d'or. Il l'enfouit de nouveau, fait sentinelle auprès, s'inquiète et se tourmente jusqu'à ne pas savoir ce qui se passe dans sa maison, où Lyconide trompe Phédra, fille du vieillard. Sur ces entrefaites, Mégadore, malgré son grand âge, demande en mariage la fille de l'avare, et, pour engager Euclion à consentir, il fournit le festin et les cuisiniers. Euclion, qui ne songe qu'à sa marmite, l'emporte de ch«z lui et la fait passer de cachette en cachette. Strobile, esclave de Lyconide, ayant guetté Euclion, découvre l'endroit où celui-ci a caché sa marmite, et enlève le trésor. Euclion est au désespoir, lorsque Lyconide, qui a obtenu que son oncle Mégadore renonçât à la main de Phédra, rend à Euclion la marmite dérobée par Strobile : Euclion, plein de joie et de reconnaissance, marie sa fille à Lyconide. La pièce de Plante est l'original de l'Avare, de Molière : Euclion est le modèle d'Harpagon ; mais la supériorité de notre grand comique n'a pas besoin d'être démontrée. Voici pourtant une scène où Plaute demeure sans rival, celle du désespoir d'Euclion, s'apercevant qu'on a volé sa marmite :
« Je suis mort, égorgé, assassiné! Où courir, où ne ptis courir? Arrête! arrête! Qui? Lequel? Je ne ssîs, je ne vois plus, je suis aveugle. Où vais-j«, ob suis-je? Qui suts-je?
Plus rien de certain dans ma tête. Je vous en prie, je vous en conjure, sacourez-moi ; montrez-moi l'homme qui me l'aura volée, vous, qui vous cachez sous vos robes blanchies, assis là comme des gens de bien. Qu'est-ce que tu dis, toi ? Je veux te croire : je vois à ta mine que tu es honnête. Qu'y a-t-il? Pourquoi riez- vous? Je vous connais tous. Je sais qu*il y a ici bon nombre de voleurs. Hein! nul d'eux ne l'a? Tu me tues. Dis-moi donc, qui est-ce qui l'a? Tu n'en sais rien? Ah! malheureux, malheureux, c'e&t fait de moi, je suis perdu, dépouillé de tout! Faut-il que ce jour m'ait apporté tant de douleur et de misère, la faim, la pauvreté! Je suis l'être le plus misérable de la terre. Car qu'ai-je affaire de la vie, après avoir perdu tant d'or, si soigneusement gardé? Je me suis sevré de tout, j*y ai mis mon coeur et mon âme, et d'autres en font leur joie, à mon mal et à mon dam. Je ne m'y ferai jamais !
4* Bacchides ou les deux Bacchis. — Deux sceurt jumelles, l'une Athénienne, l'autre étrangère, sont aimées, la première par Pistoclerus, la seconde par Mnésilochus. Tout troublé par sa passion, Pistoclerus faît^la sourde oreille aux remontrances de son pédagogue Lydus, et, trompé par la ressemblance de la Baccbis d'Ëphèse avec la Bacchis d'Athènes, il se croit épris de la femme aimée de son ami. De là des quiproquos, des imbroglios, aux entrelacements desquels travaille, avec une habileté consommée, un maître fourbe, un aïeul du Mascarille ou du Scapin de Molière, Chrysale, esclave de Mnésilochus. Sous sa main, tous les personnages de la comédie deviennent des instruments dont il fait mouvoir les fiiis, ei qu'il jette dans les pièges que lui suggère le génie du mal, auquel il a voué sa conscience et son esprit.
5° Captivi. — Hégion, riche Étolien, avait deux fils, Tyndare et Philopolème. Tyndare a été enlevé en bas âge par un esclave fugitif, nommé Stalagmus ; Philo* polème a été fait prisonnier par les Éléens. Hégion, espérant recouvrer celui de ses deux fils qui est tombé
lO
7f LITTEmATUmE mOMAIIIE.
entre les mains de rennemiy achète des prisonniers afin de £ûre on échange. Par un henreox hasard, an nombre des capti£i se trooTc Tyndare, qui, venda au père de son jeone maître Philocrate, a pris le nom et les habits de celû-ci, dans l'intention d'oser de ce stratagème pour procurer l'évasion de Pbilocrate. Philocrate, chargé, sons le nom de Tyndare, d'aller à Elis racheter Philopolème, le ramène à Hégion; et, comme il lui remet, en même temps, entre les mains Stalagmus, l'esclave qui a enlevé le jeune Tyndare, des explications ont lieu, qui font découvrir à Hégion toute la vérité, de sorte que l'excellent vieillard se retrouve en possession des deux fils qu'il avait perdus. Peu d'intrigue dans cette comédie : ni valets fripons, ni jeunes gens égarés par une passion insensée, ni pères menés par le bout du nez. Seul le parasite Ergasile égayé de ses bons mots le fond plus touchant que plaisant mis en œuvre par Plaute. Deux scènes, entre autres, ont un grand caractère de beauté : l'une où Tyndare et Pbilocrate s'entendent pour tromper Hégion ; l'autre où le généreux mensonge de Tyndare, qui a pris la place de son maître, est déccAivert par Teatêtement maladroit d'Aristophonte.
6* Casina, — Casina, jeune esclave du fermier Olympion, est aimée du vieux Stalinon; mais Cléostrata, femme de Stalinon, traverse la passion de son mari, tandis que l'esclave Chalinus, favorisant les projets de son jeune maître Euthynicus, fils et rival de Stalinon, amène par ses roueries le mariage d'Eutbynicus avec Casioa, qui est reconnue de condition libre.
70 Cistellaria, — Une jeune fille de Sicyone, nommée Silônia, abandonnée dès sa naissance, est tombée entre les mains d'une femme de mauvaise vie, qui veut la pousser vers le mal. Silénia résiste, et elle est récompensée de sa vertu par la tendresse qu'elle inspire à Alcésimarque, jeune homme de bonne maison. Une suite d'heureuses circonstances et d'utiles découvertes
pour retrouver une corbeille (Cistellaria), pleine de jouets d'enfants, laissée auprès de Silénia, que ses parents avaient exposée dans une ruelle voisine de l'hip podrome. Cette corbeille, placée sous les yeux de Phanostrate par la vieille Mélénis et par sa servante Halisca, prouve à Phanostrate que Silénia est sa fille, et il consent à ce qu^elle devienne la femme d'Âlcésimarque, épris d'elle et payé de retour.
S*» Curculio (Charançon) est un parasite fertile en bons mots, en tours d'escroc et de faussaire. Son principal point de mire est Cappadox, le grossier marchand d^esclaves, aux yeux verts, à l'énorme bedaine, à la rate endolorie. Curculion lui joue les plus vilains tours. A cette source de comique Plante ajoute les vanteries du capitaine Thérapontigonus et les manœuvres de Planesium, qui devient la femme de Phédrome, le maître de Curculion.
9* Epidicus. — L'esclave chicaneur appelé Épîdicus donne son nom à la pièce. C'était une de ses œuvres que Plante aimait le plus. Il le déclare formellement dans une scène des Bacchides : « J'aime la comédie d*Epidicus comme moi-même ; mais il n'y en a pas qui me cause plus d'ennui, quand c'est Pollîon qui la joue. » L'intrigue est une des plus fortement nouées du théâtre ancien. Epidicus, tout dévoué à Stratippoclès, fils de son maître Périphane, joue à celui-ci une série de tours inimaginables, dont parait avoir profité le Scapin de Molière. On a comparé, pour le degré de la vraisemblance et pour la netteté de la forme, l'exposition d'Epidicus avec celle de Baja^et. Dans Plaute, l'écuyer Thesprion, arrivant de l'armée, instruit Epidicus des prouesses du beau soldat dont il est le serviteur, de la même manière que, dans Racine, le visir Acomat rend compte à Osmin de ce qu'il a fait à Constantinople depuis le départ des Janissaires.
10° Menœchmî, — Le mot Méneckmes. tiré du
76 LlTTéRATURB ROMAINE.
grec, signifie braves au combat; mais ce mot ne fait rien à la pièce.: le sujet est emprunté à Ménandre, dont la comédie est perdue : Plante en a tiré un de ses chefs-d'œuvre. Un marchand syracusain, nommé Moschus, a deux fils jumeaux d'une ressemblance si parfaite, que ni la mère, ni la nourrice, ni personne ne peut les distinguer. Ils avaient sept ans, lorsque Moschas emmène l'un d'eux avec lui dans un voyage à Tarente, laissant l'autre près de sa mère. L'enfant, emmené par le père, s'étant égaré parmi la foule, est enlevé par un marchand d'Epidamne (Dyrrachium, Durazzo), qui le transporte dans son pays. Moschus, désespéré de l'accident de son fils, tombe malade et meurt à Tarente. Quand arrive à Syracuse la nouvelle du rapt de l'enfant et de la mort du père, le grand-père, i.ommé Ménechme, fait prendre au fils survivant, qui s'appelait Sosiclès, le nom de Ménechme, que portait le fils enlevé. Cette ressemblance de nom, jointe à celle du visage, amène les quiproquos les plus amusants.
Ménechme Sosiclès, s'étant mis à la recherche de Ménechme dérobé, arrive à Épidamne, dans la ville même où son frère jumeau s'est acquis une belle fortune. Chacun prend le nouveau débarqué pour l'autre Ménechme : le parasite Péoiculus (La Brosse), la courtisane Erotium, la femme et le beau-père de Ménechme dérobé, tout le monde s'y trompe. A la fin, grâce à l'intervention de Messénion^ esclave tout dévoué à Ménechme dérobé, le jour se fait, et les deux frères se reconnaissent. Nulle part mieux que dans cette comédie Plante n'a groupé, avec un art merveilleux, la multiplicité des effets et le jeu intelligent des ressorts autour de l'unité constante de l'action. Aussi, les modernes se sont-ils plu à lui emprunter le fond et les détails de sa fible, éminemment comique, et à la transporter avec succès sur des scènes diverses. Trissino ou le Trissin donne à Ven.se, en i$47, GU simillimi; Shaks'peare, en i$çi,Comedx of errors (les Méprises); RotroHy les Ménechmes, en i6ja; Le Nobls, vers i6çiy
}eB Deux Arlequins; Regnard, le 4 décembre 170$, ]e8 Ménechmes , étincelants de verve et d'esprit; Picard, en 1791, Encore des Ménechmes/ équivoque divertissante, fondée sur la ressemblance d'un oncle et d'un neveu.
Il® Mercaior, — Le Marchand, imité de VEmporos de Philémon, et déjà produit sur le théâtre latin par Âttius, met en scène un jeune homme, Charinus, qui, envoyé par son père, Démiphon, faire du négoce à Rhodes, s'y est épris d'une jeune esclave, Pasicompsa. Il l'achète et la ramène à Athènes. Démiphon se sent pris, à son tour, d'un sentiment passionné pour Pasicompsa. Âcanthion, esclave de Charinus, répond à Démiphon par des mensonges, et il use si heureusement de tromperie, que le père finit par consentir au mariage de Charinus avec la belle esclave^ que celui-ci avait craint de se voir enlevée.
ia« Miles gloriosus. — Pyrgopolinice (vainqueur des tours et des villes), soldat fanfaron et vantard, plein d'une fatuité qu'entretient et développe le, parasite Ârtotrogus (Mange-pain), a emmené à Éphèse Philocomasie, aimée du jeune Athénien Pleuside, pendant que celui-ci était allé en ambassade à Naupacte. Pa]estrion, autrefois esclave dé Pleuside et maintenant du militaire, se hâte d'appeler son ancien maître à Éphèse. Pleuside accourt et se loge dans la maison de Périplectomène, située en face de celle de Pyrgopolinice. Palestrion pratique un chemin sous terre dans un mur mitoyen, afin de ménager une communication secrète entre Pleuside et Philocomasie. Pyrgopolinice, averti de ces entrevues, se met en fureur; mais on lui persuade que Philocomasie a une sœur jumelle dont la ressemblance l'a trompé. Il se laisse duper par ce subterfuge, et son faux courage, mis à l'épreuve, fait place à la couardise d'un poltron. La première scène du Soldat ^anfaron est du plus heu* reux comique :
PTRGOPOLiincB. — Veille à ce que TécUt de mon bouclier resplendisse pins que les rayons du soleil dans un ciel pur. Il faut que, à l'heure de m*en servir, quand on en sera venu aux mains, dans le feu de la mêlée, ses fenx éblouissent les ennemis. Je veux aussi consoler mon épée ; qu*elle ne se lamente ni ne perde courage, parce que, depuis longtemps, )e la porte oisive et mourant du désir de faire une fricassée d*ennemi8. Mais où est Artotrogus ?
Aktotkogus. — Le voici : il se tient auprès du héros fort, fortuné, de formes royales, et vaillant soldat. Mars n'oserait souffler mot, ni comparer ses vertus aux tiennes.
Ptrgopolinice. — Lui, que )e sanvai dans les champs Gargastidoniens, où commandait en chef Bombomacbidès Cluninstaridjrsarchîdés, petit-fils de Neptune?
Artotrogus. — Je m'en souviens: tu veux parler de ce guerrier aux armes d'or, dont tn dispersas d'un souffle les légions, comme le vent dissipe les feuilles ou le chaume des toits.
Ptrgopolinice. — Non, par PoUux, cela n'est rien.
Artotrogus. — Rien, par Hercule, au prix de tout le reste... ÇA pari) que tu n'as jamais fait. Si l'on a jamais vu un être plus menteur qne celui-ci, un sot plus vaniteux, je me livre à qui le trouvera, je me fais son esclave pour un plat d*olives confites, et je consens à mourir bêtement de faim à son service.
Ptrgopolinice. — Où es-tu ?
Artotrogus. — Me voici. Et dans l'Inde, par Pollux, comme tu cassas d'un coup de poing le bras à un éléphant !
Ptrgopolinicb. — • Comment, le bras?
Artotrogus. — J'ai voulu dire la cuisse.
Ptrgopolinice. — Et j'y allais mollement.
Artotrogus. '— Par PoUux, si tu y avais mis toute ta force, tu aurais passé ton bras à travers le cuir, le ventre et la bouche de l'éléphant.
Ptrgopolinice. — Laissons cela pour le moment.
Artotrogus. — Par Hercule, tu n'as pas besoin, en effet, de me raconter tes prouesses, à moi qui les connais si bien.
Ptrgopolinice. — Qu'est-ce que je voulais dire ?
Artotrogus. — Eh mais, je le sais. Oui, cent cinquante
hommes en Cilicie, cent SycoUtronides, trente Sardes, soixante Macédoniens, tu as occis tout ce monde en un seul jour!
Ptrgopolinice. — Combien cela fait-il au toul?
Artothogus. — Sept mille.
Pyrgopolinice. — Le total est juste : tu comptes bien.
Artotrogus. — Je n*ai pas de registres écrits : j*ai la mémoire bonne.
Pyrgopolinice. — Excellente» par Pollux I
Artotrogus â part. — La bonne chère me tient au courant.
Pybgopounicb . — Tant que tu agiras comme tu fais jusqu'ici, tu mangeras toujours bien ; je t'admettrai constamment à ma table.
Artotrogus (s' animant). — Et en Gtppadoce, où, si ton épée ne s'était pas ébréchée, tu tuais d'un seul coup cinq cents ennemis? C'était le reste de l'infanterie, s'ils ont échappé. Et pourquoi te dirais-je à toi ce que savent tous les mortels? Pyrgopolinice seul efface l*univers entier par sa vaillance, sa beauté et ses exploits invincibles...
Pyrgopolimice. — Je crois qu'il est l'heure de nous rendre à la place, afin de compter aux routiers, que j'ai engagés hier, la paye qui leur revient. Le roi Séleucus m'a prié avec instance de rassembler et d'enrôler ces routiers à son service. Je veux absolument consacrer la journée à ce roi. »
Un rôle, très finement dessiné dans les demi-nuances comiques, est celui de Périplectomène, vieux célibataire, d'humeur tolérante, égoïste aimable, convive enjoué, causeur spirituel et discret, ennemi des sots, ami des gens qui s'amusent, passé maître en l'art d'être heureux selon les convenances du monde. On trouve tout naturel qu'un pareil personnage accorde son concours au rusé Palestrion, pour faire tomber Pyrgopolinice dans le panneau, d'où il sort ridicule et battu.
Dans le second acte de V Illusion comique (1(536), Corneille a fait une imitation libre du Capitan grotesque de Plante, et il a jeté dans les rôles de Matamore et de Clindor quelques-uns des traits ingénieux et plaisants de son modèle.
8o LITTÉRATURE ROMAINS.
i3<' Mostellaria. — Philolachès, jeune Athénien, échappé à la tutelle de son père Theuropide, rachète Philématium, une esclave qu'il aime, lui rend la liberté et fait de grandes dépenses. Pour donner le change à Theuropide, Tranion, esclave de Philolachès, fait accroire au vieillard que leur maison est hantée par des revenants, qu'il a fallu en sortir, et que, pour en acheter une autre, ils ont Jû emprunter une grosse somme a un usurier. Theuropide découvre la ruse, se fâche, et s'apaise, à la fin, grâce aux instances de Callidamate, ami de Philolachès.
14° Persa» — Cette pièce, jouée à l'époque où les regards ambitieux de Rome se tournaient vers l'Asie, vaut surtout par l'a propos de la circonstance. C^est moins une comédie qu'un cadre restreint, dans lequel l'auteur a semé quelques scènes amusantes. L'esclave Toxile, profitant de l'absence de son maître, achète une esclave, nommée Lemniséliné, à Dordalus, qui trafique de cette sorte de marchandise. Une lutte de rases et de tromperies s'engage entre les deux personnages, et Toxile finit par avoir le dessus.
15° Pœnulus, — La comédie du Carthaginois est imitée du Carchedonios de Ménandre. Plaute dit plaisamment, dans son prologue, qu'il lui donne le nom de Patruus pulliphagonideSy l'oncle mangeur de bouillie. Un enfant de sept ans, Agorastoclès, fils d'Iachon, a été volé à Carthageet emmené à Calydon. Un vieillard de cette ville, Antidamas, l'a pris pour fils adoptif et pour héritier. Deux cousines de cet enfant, Adelphasium et Anterastilis, filles du Carthaginois Hannon, sont enlevées de même, avec leur nourrice Giddénémé. Un marchand d'esclaves, Lycus (le Loup), en est le maître. Servi par les ruses de son esclave Milphion, Agorastoclès, épris d'Adelphasium, introduit son fermier avec de l'or chez Lycus, qu'il implique ainsi dans un crime de larcin. Cependant le vieil Hannon, qui s'était mis en quête de ses filles dérobées, arrive à
PLAUTE. 8l
Calydon, rencontre Milphion et Agorastoclès, entre en relation avec eaz, et, recouvrant ses deux filles, apprend, à des signes certains, qu'Agorastoclès est le neveu qu'il a perdu. Il le donne pour époux à sa fille Adelphasium.
Lorsque Hannon paraît sur la scène, il prononce seize vers, dans lesquels quelques mots latins surnagent au-dessus d'une tirade en langue soi-disant liby-phénicienne ; puis ses explications avec Agorastoclès et Milphion renferment encore vingt-cinq ou vinst-six mots de la même langue. Ce prétendu fragment de punique a depuis longtemps exercé la sagacité des savants : on y croit lire un échantillon de l'idiome de Didon et d'Hannibal. Peut-être convient-il mieux de se ranger du côté de plusieurs sceptiques, peu révérencieux à regard des orientalistes, et qui ne voient dans la tirade d' Hannon qu'un morceau comparable au turc du Muphti, conférant, dans le Bourgeois gentilhomme, la dignité et les insignes de mamamouchi à M. Jourdain, ou bien encore au latin des médecins et d'Argan dans la cérémonie du Malade imaginaire,
i(î® Pseudolus. — Comme VEpidicus, le Pseudolus était une des prédilections de Plaute. La pièce est agréable, en effet, mais elle ne justifie pas absolument cette vivacité de tendresse. Un jeune Athénien, Calidore, est épris de Phénicium; mais il n'a pas l'argent nécessaire pour la tirer des mains du marchand d'esclaves Ballion. C'est un militaire macédonien, Polymachéroplacidès, qui, l'ayant payée vingt mines, en est le propriétaire. Harpax, valet de ce soldat, vient chercher Phénicium au nom de son maître. Calidore est au désespoir, mais la fourbe inventive de son esclave Pseudolus triomphe de l'obstacle. Pseudolus, se donnant pour Syrus, un des esclaves de Calidore, escroque l'empreinte d'un cachet qui doit servir à Harpax de signe de reconnaissance, fait livrer Phénicium à Simia (le Singe), qu'il a pris comme complice, et, le mystère découvert, reçoit une cruche de vin pour
avoir bien servi les intérêts de Calidore, qui épouse Phénicium. Quoique le rôle de Pseudolus ait de l'importance dans la pièce à laquelle il donne son nom, celui de Ballion est tracé d'une main plus habile et se tient avec plus de vigueur. C'était, au dire de Cicéron, un des rôles où excellait le grand acteur comique Roscius. On y rencontre cette phrase curieuse comme explication des procédés employés par les poètes : « Quand le poète prend ses tablettes, il cherche ce qui n'existe nulle part au monde, le trouve, et donne une apparence de vérité à ce qui n'est que mensonge. »
17® Rudens, — Le Cable ou le Naufragée est la comédie la plus charmante de Plante. Vive et bien construite, elle est d'une heureuse convenance, d'une gracieuse moralité de sentiments, et au mérite de la facture elle joint l'éclat d'un style plein de richesse et de coloris. Si Plante a pris dans Diphile l'original grec de sa pièce, est-ce trop hasarder de dire qu'il l'a égalé, sinon surpassé? Deux jeuues filles, Palsestra (Lutte; et Ampelisca (Vignette), sont jetées par un naufrage sur la côte de Cyrène. Palsstra, fille de PAthénien Démonès, qui est venu s'établir en Afrique, dans une campagne voisine de la mer, a été enlevée toute petite par un pirate, vendue à un marchand d'esclaves, Labrax (Loup de mer), et ramenée plus tard à Cyrène, à rinsu de Démonès. Un jour qu'elle revenait de l'école de musique, Pleusidippe, un jeune homme d'Athènes, s'éprend d'elle, va trouver le marchand d'esclaves, achète la b^Ue trente mines et donne des arrhes. Mais le coquin ne tient nul compte de sa parole. Aidé de Charmidès d'Agrigente, un scélérat comme lui, il embarque Palaestra, eu compagnie d'autres femmes, sur un vaisseau qui fait voile pour la Sicile. Le ciel vengeur déchaîne sur ces gredins une tempête effroyable ; le vaisseau est brisé, l'équipage et la cargaison sont poussés vers le rivage, sous les yeux mêmes de Démonès et de son esclave Scéparnion. La scène est très belle : Scéparnion, suivant du regard les mouvements