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des deux femmes naufragées, que le spectateur ne voit pas, peint ce spectacle émouvant de couleurs si vives et si vraies, qu'on partage, pour ainsi dire, leurs périls et les émotions du narrateur. Rien de touchant ensuite comme la scène oiî Palaestra, se croyant abandonnée par les dieux, malgré son innocence et sa vertu, s'écrie :
Si du moins ma compagne s'était saurée avec moi! Maïs sans doute elle s'est noyée, et je demeure toute seule. Qiielle espérance puis-je avoir, quelle ressource ? Q.ue résoudre, jetée, comme je suis, dans ces lieux déserts? Li des rochers, ici la mer qui gronde, et pas un être humain devant moi. Ces vêtements sont tout ce qui me reste au monde, sans que je sache où trouver de la nourriture, un asile. Quel espoir me donne le désir de vivre? JMgnore où je suis, j'ai peu habité ces lieux. Si quelqu'un me montrait une route, un sentier pour sortir d'ici ! Irai- je par ici, ou bien de ce côté? Je nesa's quel parti prendre. Je n'aperçois nulle part un champ cultivé. Le froid, le trouble, la peur glacent tous mes membres. Vous ne savez pas, infortunés parents, l'infortune de votre fille. Je suis née libre autant qu'on peut l'être, et c'est en vain que ]e le suis. Mon esclavage est aussi dur que si j'étais née esclave. Et jamais je n'ai setvi de rien à ceux qui m'ont donné le jour
Tout à coup Ampelisca, qui, de son côté, cherche sa compagne, rencontre Palaestra au tournant d'un rocher. Seène aimable, intéressante, d'une touche fine et d'un accent qui pénètre. Ptolémocratia, prêtresse d'un temple de Vénus placé sur la rive, leur vient en aide et les accueille dans sa demeure. Pendant ce temps, Trachalion, esclave de Pleusidippe, à qui son maître a donné rendez-vous au bord de la mer, s'informe auprès des pêcheurs, qu'il y rencontre, s'ils n'ont pas vu venir « un jeune homme de bonne mine, frais, de belle venue, amenant avec lui trois hommes en chlamyde et le coutelas au côté» : c'est Pleusidippe : ils ne l'ont point vu. N'ont-ils pas vu alors « un vieillard au front chauve, au nez camus, de haute sta-
ture, avec un gros ventre, les sourcils de travers et le front plissé, un artisan de malice noire et de fraude, horreur des dieux et des hommes, ramas de vice et d'infamie, -qui conduisait deux jeunes filles»? C'est Labrax : les pécheurs ne l'ont pas vu davantage. En ce moment, Âmpelisca, sortant du temple de Vénus, reconnaît Trachalion et lui raconte le triste sort éprouvé par Palsstra et par elle. Trachalion se rend auprès de Palaestra, et Ampelisca va frapper à la porte de la maison de Démonès, afin d'y demander de l'eau. Scéparnion, après avoir lutine quelque temps la jeune fille, lui prend la cruche des mains pour lui rendre le service qu'elle réclame; mais Ampelisca, voyant venir de loin Labrax et Charmidès, échappés au naufrage, s'enfuit et disparaît.
Nulle part Plaute ne déploie autant d'esprit et de verve plaisante que dans la scène où ces deux scélérats, ruisselants d'eau salée, f>relottant, claquant des mâchoires, et maugréant contre les dieux, se plaignent de leur destinée, de la perte de leur cargaison, et se renvoient les injures les plus comiques. Rebutés par Scéparnion, auquel ils demandent du secours, ils entrent dans le temple de Vénus. Trachalion en sort, suivi bientôt de Palœstra et d'Ampelisca, que Labrax a voulu reprendre en usant de violence. Démonès qui survient, se joint à Trachanion pour les leur disputer, et Démonès apprend que Palœstra est une jeune fille d'Athènes : moyen adroit pour préparer la scène où il reconnaît qu'elle est la fille même qui lui a été dérobée tout enfant. Pleusidippe, instruit de ce qui se passe, arrive en toute bâte et prête mainforte à Démonès , qui recueille chez lui les deux jeunes filles arrachées à Labrax.
Cependant Gripus, pêcheur, esclave de Démonès, paraît, portant une valise dans ses filets, d'où pend un câble {Rudens) qui donne son nom à la pièce, et qui traîne derrière lui. Le monologue de Gripus est encore un des jolis morceaux de cette comédie, si spirituellement agencée. La critique n'hésite point à
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le placer en parallèle avec la fable de La Fontaine, la Laitière et le Pot au lait (VII, 10). De même que Pyrrhus, Picrochole, Perrette, ou bien Victor des Châteaux en Espagne y de CoWin d'Harleville, Gripus bâtit sur sa trouvaille tout un monde de projets. Comme elle est lourde, il la croit pleine d'or, et le voilà se faisant affranchir par son maître, acquérant des terres, une maison, des esclaves, exerçant un brillant commerce sur mer, allant de pair avec les rois, ayant un vaisseau à lui, comme Stratonicus, le trésorier du roi Philippe, construisant une grande cité qu'il nomme Gripopolis, monument de sa gloire et de sa puissance. Après quoi, le bon sens lui revenant, il dit pour terminer : « Mais le roi que voici va dîner de vinaigre, de sel et de mauvaise soupe !» Il a raison de se reprendre au réel de la vie. Trachalion lui dispute la valise; Labrax la réclame comme sienne, et Démonès, pris pour arbitre, y trouve enfermée une cassette de bois avec des jouets, une petite épée d'or et une petite hache portant une inscription, tous objets que Palœstra avait sur elle, quand le pirate l'a volée. Démonès est au comble de la joie, Pleusidippe s'y associe et devient le gendre du vieillard.
18° Stichus est moins une pièce qu'une ébauche, et Pon regrette avec raison que Plante n'ait pas traité plus amplement et plus profondément le sujet qu'il avait choisi : son talent d'observation et de mise en œuvre lui en donnaient le moyen, et nous aurions une comédie plus parfaite. Deux sœurs, Panégyris et Pinacium, vivent, depuis trois ans, séparées de leurs maris, Épignome et Pamphilippe, qui voyagent à Pétranger, afin de réparer au moyen du négoce leur fortune ébréchée par de larges dépenses. Antiphon, père des deux jeunes femmes, irrité contre ses gendres, conseille à ses filles de divorcer. La loi leur en donne le droit. Panégyris, l'atnée, est près de céder aux conseils de son père ; la plus jeune, Pinacium, ranime par ses exhortations le courage de sa sœur* La donnée co-
mique étant ainsi posée et appuyée sur des contrastes, il est fâcheux que Plaute ait jugé à propos de développer outre mesure des rôles secondaires, tels que ceux de l'esclave Stichus et du parasite Gélasime ; d'autant plus que ceux des deux maris, qui reviennent d'outre-mer, sont crayonnés d'une façon agréable, et que des scènes de réconciliation, naturellement amenées, auraient pu faire place aux assauts de gourmandise, qui tiennent Heu de dénouement.
19® Trinumus. — Ce Trinumus est un envoyé, paraissant vers la fin de la pièce, et qui, d'après son dire, donne à cette comédie le titre de l'Homme aux trois denierSy attendu qu'il gagne ce salaire à remettre au jeune Athénien, Lesbonicus, de prétendues lettres de Charmidès, son père, « gens, dit-il, qu'il n'a jamais vus, ni connus». Le plaisant, c'est qu'il montre à Charmidès lui-même les lettres fausses qu'il tient en main. Or, voici dans quelles circonstances elles ont été écrites. Charmidès, partant pour un voyage aux pays étrangers, a enfoui un trésor qu'il recommande, avec tous ses intérêts, à son ami Calliclès* En son absence, son fils Lesbonicus dissipe tout son patrimoine et vend même la maison, dont Calliclès devient acquéreur. La sœur de Lesbonicus est demandée en mariage par Lysitélès, qui n'exige point de dot; mais, afin de lui en constituer une, sans se compromettre, Calliclès suppose un messager de Charmidès qui se prétend porteur d'un,e somme en or. Ce messager, arrivé devant la maison, rencontre Charmidès, qui s'amuse à le mystifier, et qui marie ensuite Lesbonicus avec la fille de Calliclès. Il ne paraît pas douteux que Destouches a fait au Trinumus plusieurs emprunts pour son Dissipateur , représenté le 23 mars 1753.
20® Truculentus. — L'esclave brutal qui donne son nom à cette pièce « que Plaute aimait à l'égal de VEpidicus et de Pseudolus, s'appelle Stratilax. Il est
d'un humeur em|portée, dure, violente, afin d'empêcher qu'on ne dissipe l'argent de son mattre Strabax, jeune habitant de la campagne athénienne. Mais l'héroïne de la comédie est Phronésium, coquette avide et sans foi, qui ne songe qu'à s'approprier le bien de ceux qu'elle prend dans ses filets. Ses victimes sont le campagnard Strabax, le citaiin Dinarque et le militaire Stratophane. Plante a tracé ces caractères, le dernier surtout, d'une main ferme et sûre d'elle-même. L'intrigue a pour dénouement le mariage de Dinarque avec la fille de Calliclès.
Prologues. — De même que les Parabases d'Aristophane sont on ne peut plus précieuses comme intervention personnelle du poète dans son œuvre de fiction dramatique, de mêqie les Prologues de Plante méritent une attention toute particulière. Ce n'est pas seulement un programme de la pièce, destiné à exposer le sujet, à dire de quel auteur grec il est tiré, à mettre le spectateur au courant des circonstances antérieures qu'il a besoin de connaître, à demander sa sympathie et son indulgence, c'est aussi une sorte de tribune, où l'auteur prend la parole, en son propre nom, avec une adresse, un esprit, un entrain, un persiflage merveilleux. Ici^ il s'adresse à un groupe, parfois même à un individu de sa connaissance, et il leur décoche une flèche moqueuse qui porte coup; là, il raille le public en bloc, sans avoir souci des sifBets ni des huées. Dans le Trucu' lentus, il prie les spectateurs, comme plus tard Shakspeare dans les prologues de Henri V ou de Périclès, de donner carrière à leur imagination, et de se figurer qu'ils voient ce qu'ils ne voient pas :
PUute vous demande une toute petite place dans vos grandes et belles murailles, pour y transporter Athènes sans architectes. Eh bien! vo ulez-vous, oui ou non, la lui accorder?
— C'est oui, je savais bien que je vous enlèverais cela tout de suite. Mais si je vous demandais quelque chose de votre bien ?
— C*est non; par Hercule, vous restez fidèles aux habitudes du vieux temps : vous avez la langue preste pour dire non.
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Mais arrivons au sujet qui me fait venir ici. Athènes nous sert aujourd'hui de proscenium, et elle y sera tant que noas jouerons cette comédie.
Dans le Curculio, il dessine, avec une étonnante finesse de pinceau, tout le monde qui se meut dans les quartiers populeux de Rome, généraux, édiles, préteurs, magistrats, gens d'affaires, esclaves, bouffons, parasites, filous, et il n'a garde d'oublier « ces Grecs aux longs manteaux qui se promènent la tête couverte, farcis de livres et de paquets, qui baguenaudent en disant des rien»., barrent le passage, font obstacle, débitent leurs sentences, et qu'on voit boire tout le jour au cabaret. Ont-ils filouté quelque chose, ils courent, la tête enveloppée, le boire tout chaud, et s'en vont mélancoliques entre deux vins. «Si je les rencontre, je leur ferai rendre leur bouillie. »
Mais le plus remarquable des prologues de Plaute est celui du Rudens. C'est l'étoile Arctarus qui le prononce, et il n'y a pas de fiction morale plus charmante à la fois et plus instructive.
Citoyen de la cité céleste, je suis, vous le voyez, une blanche étoile, qui se lève toujours à son heure, ici et dans le ciel. La nuit, je brille là-haut; le jour, je me promène parmi les mortels. D'autres constellations descendent ainsi sur la terre. Le souverain des dieux et des hommes, Jupiter, nous envoie dans les différentes contrées, pour observer les faits, les mœurs, la piété et la bonne foi des hommes, afin de les récompenser par la richesse. Ceux qui cherchent i gagner leurs procès par de faux témoignages, qui nient devant la justice un dépôt d'argent, nous rapportons leurs noms écrits à Jupiter. Chaque jour, il sait qui doit être puni. Que les méchants essayent de gagner leur cause à l'aide d'un parjure, qu'ils obtiennent du juge le bien d'autrui, Jupiter juge de nouveau la chose jugée, et les frappe d'une amende qui dépasse leur gain. Il a les bons inscrits sur d'autres tablettes. Les coquins se mettent dans l'esprit qu'ils peuvent apaiser Jupiter par des offrandes, des sacrifices : ils perdent , leur
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peine et leur «rgent, vu qu'il n*accueille des parjures «ucone supplique. Il est plus facile, quand on est pieux» d'obtenir une grrftce des dieux, en les suppliant, que si Ton est impie. Aussi, je vous donne cet avis, k vous autres gens de bien, qui vivez dans la piété et dans la probité, persévérez, et vos actions ne vous causeront que de la Joie.
Où trouver un tableau plus clair, plus naïf, des soins vigilants que les dieux accordent au gouvernement des hommes?
Le théâtre de Plante n'est donc pas, à le bien prendre, une série d'inventions rudes, grossières, immorales, une accumulation de satires hyperboliques, de caricatures grimaçantes et grotesques, une imitation burlesque des vices et des turpitudes de la société ; on y trouve unies au rire les idées ingénieuses, les grâces polies du style, et, lorsqu'il le faut, l'esprit solide et vivifiant qui s'adresse aux gens de cœur, les amuse, les corrige et les fortifie.
Ccecilius Statius, — Cœcilius Statius rivalise avec Plaute et annonce Térence. Né dans la Gaule cisaU pine, peut-être à Milan, il fleurit à Rome, vers l'an 170 avant Jésus-Christ. On ignore son vrai nom. Affranchi par un riche Romain, Cœcilius, il prend, suivant l'usage, le nom de son maître. Quant au surnom de Statius il rappelle, dit-on, sa condition d'esclave, étant un dérivé de stare, se tenir debout pour attendre des ordres. Sauf son intimité avec Ennius et sa bienveillante protection pour les débuts de Térence, on ne sait rien de la vie de Cœcilius. Il mourut à Rome dans un âge avancé et fut inhumé près du Janicule, en 166 ou 16$,
Accueilli d'abord avec froideur par le public romain, Cœcilius finit par conquérir une grande estime, surtout auprès des spectateurs instruits. Bien qu'inférieur à Ménandre, qui lui sert de modèle, il ne manque ni de grâce ni d'esprit, et il a le mérite particulier d'égayer par des plaisanteries, du mouvement et de la verve, la gravité, peut-être calculée, de
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son Style. Mais il reste de trop courts fragments des quarante-cinq pièces conservées sous son nom, pour en apprécier au juste la valeur. Le passage où Cicéron donne des extraits de Caecîlius, et le chapitre dans lequel Âulu-Gelle compare le Collier de Ménandre avec l'imitation du poète latin, ne peuvent pas suffisamment éclairer la critique. On attribue à Csecilius cette sentence citée par Montaigne (Essais, liv. III, chap; V.) : « Homo homini deus, si suum officium sciât; l'homme est un dieu pour l'homme, s'il connaît son devoir. »
Térence. — L'an 193 avant Jésus-Christ, des députés romains furent envoyés à Carthage pour régler un différend survenu entre cette ville et Masinissa, roi des Numides, au sujet du territoire d'Emporia. Il est vraisemblable que l'un de ces mandataires ramena d'Afrique avec lui, parmi d'autres esclaves, un jeune enfant dont le visage brun et le corps frêle faisaient ressortir davantage la physionomie fine et expressive. A son arrivée à Rome, ce garçon de treize ans, acheté ou reçu en présent par Terentius Lucanus, ami de l'un des députés, subit une fortune fréquente dans la domesticité antique; il perd son nom, désormais inconnu, pour prendre celui de son maître, qui l'avait fait élever dans les lettres grecques et latines et qui lui avait donné la liberté. Cet acte généreux a porté bonheur au sénateur Terentius : le nom de l'esclave a rendu celui du maître immortel. Vers ce temps-là. Plante venait de mourir. Térence, trouvant ouverte une succession littéraire et théâtrale précieuse à recueillir, suit la vocation qui l'entraiuait vers la comédie, étudie les modèles grecs, dont le rapprochait sa tournure d'esprit délicate et élégante, et, laissant de côté les maîtres de Plante, tels que Epicharme, Eupolis, Cratinus, Aristophane, s'attache presque sans réserve à l'imitation de Oiphile, de Philémon, d'ApoIlodore et surtout de Ménandre. Il avait égaleme'^t sous les yeux, outre les traductions du théâtre comique des Grecs, faites par
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Livras Andronicus et par Ennius, les œuvres plus personnelles de Cœcilius Statius, de Plante, de Sextius Turpilins.
Ces divers éléments, fondus ensemble par un esprit porté déjà de lui-même à l'observation satirique des mœurs et des travers, à la plaisanterie de réflexion et à l'expression comique de la nature humaine, produisent, pour le début du poète, une œuvre exquise, VAndriennây qu'il fait représenter à l'âge de vingt-sept ans, l'an 165 avant Jésos-Christ, aux jeux mégalésiens célébrés en l'honneur de Cybèle. On raconte que les édiles, auxquels cette pièce fut d'abord présentée, n'osèrent pas l'accepter avant qu'elle eût reçu l'approbation de Caecilios, investi en ce moment d'une sorte de juridiction littéraire sur les ouvrages des débutants. Térence va trouver Cscilius; il entre, modestement vêtu, son rouleau sous le bras. Caecilius, qui était à table, fait asseoir le jeune poète sur un escabeau et l'invite à lire sa pièce. A peine en a-t-il entendu quelques vers: «Prends plaça à table auprès de moi, dit-il, ta comédie est parfaite; les édiles la feront jouer, w On peut douter de l'authenticité de l'anecdote, racontée par Diderot et mise en vers charmants par Andrienx; mais le succès de VAndrienne est un fait certain; le public lettré de Rome admira l'adresse du jeune poète à combiner en une seule deux pièces de Ménandre, la pureté de sa diction et la suavité pénétrante de son style.
La seconde pièce de Térence, VHécyre ou la Bellemère j éprouva un contre- temps désagréable lors de la première représentation. Les spectateurs, déjà réunis pour l'entendre, désertent le théâtre, afin de voir danser un funambule. Reprise bientôt après, elle obtient un succès éclatant.
VHéautontimoruménos ou le Bourreau de soi' numey représenté l'an i6a avant Jésus-Christ, est une heureuse imitation de Ménandre; les caractères en sont très bien tracés.
Phormiotty qui vient ensuite, est une pièce froide, moins attrayante; c'est la chicane en action. Toutefois
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le personnage principal est dessiné de main de maître.
U Eunuque, représenté l'an 160 avant Jésus-Christ, eut im si grand succès, qu'il fallut donner la pièce deux fois le même jour. Térence reçut en gratification de la main des édiles huit mille sesterces, près de deux mille francs. En i6$4, La Fontaine, traducteur de cette comédie de Térence, fut de même récompensé de son interprétation par une pension annuelle de mille livres, que lui accorda le surintendant Fouquet.
Les AdelpheSf rjsprésentés Tannée suivante, aux funérailles de PauI-Émile, mirent le comble à la gloire du poète. C'est de toutes ses pièces celle qui justifie le mieux le sentiment de Saint-Evremond, que Térence est peut-être Tauteur de l'antiquité qui entre le mieux dans le naturel des personnes.
Là, s'arrête la carrière dramatique du poète latin, comprise entre les années 166 et 159 avant l'ère chrétienne. Après le succès des AdelpheSy Térence, âgé de trentequatre ans, part pour l'Asie, ou plutôt pour la Grèce, afin d'étudier de plus près les mœurs et la littérature du peuple où il avait choisi ses modèles. Combien de temps dura ce voyage ? Térence séjourna-t-il à Athènes? Y composa-t-il des pièces de son propre fonds, ou ne fit-il que traduire de nouvelles comédies, empruntées à ses auteurs favoris? On l'ignore. Le fait est qu'il ne revit plus sa patrie adoptive. Suivant l'opinion la plus accréditée, il revenait à Rome, avec une grande quantité d'imitations et de copies, cent huit pièces^ dit-on, qui périrent dans une tempête, et il alla mourir à Stymphale, en Arcadie. D'autres disent que le vaisseau sur lequel se trouvait Térence périt corps et biens; mort analogue à celle de Ménandre, qui se noya en nageant dans le Pirée. Quelques auteurs prétendent que le poète, échappé au naufrage, fut recueilli par de pauvres gens, chez lesquels il tomba malade et mourut de la douleur d'avoir perdu ses précieux manuscrits.
On ne sait rien de particulier sur la vie intime de Térence. Ovide, dans une de ses élégies, semble ipçinuer qu'il mil d'un caractère froid et mé-
lancolique. Il est certain cependant qu'il était sensible aux charmes de l'amitié; d'où cette légende que Lxlius et Scipion Émilien étaient ses collaborateurs, et qu'il dut à leur commerce « les mignardises et les délices du langage latin » que Montaigne salue dans ses comédies. Selon la même tradition, Térence aurait puisé à cette source intime le style pur et châtié, le ton d'excellente compagnie, le parfum de « gentilhomme w répandu dans ses écrits. Ce qui parait hors de doute, c'est que l'éminent poète, époux et père, tout entier au travail, ne quittant ses études et le calme de la vie domestique que pour retremper sa verve au contact de ses amis, se plut constamment aux salutaires influences du mariage et de la famille. Sa fille, unique enfant, nommée Terentia, fut mariée, après la mort de son père, à un chevalier romain, à qui elle apporta en dot une maison et un jardin de deux arpents situés sur la Voie Appienne.
Cicéron rend cet hommage à Térence qu'il a fait passer Ménandre tout entier dans la langue latine avec sa douceur ravissante et son extrême pureté. César met une réserve à l'éloge de Cicéron, et il appelle Térence un demi-Ménandre, parce qu'il lui manque l'entrain, la vivacité qui font la « force comique, W5comic<z.» La vérité est entre ces deux sentiments. « Je compare Térence, dit justement Diderot, à quelqu'une de ces précieuses statues qui nous restent des Grecs, une Vénus de Médicis, un Antinous. Elles ont peu de passion, peu de caractère, presque point de mouvement; mais on y remarque tant d'élégance et de vérité, qu'on n'est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu'on ne les saisit toutes qu'avec le temps ; c'est moins la chose que l'expression et le sentiment qu'on en emporte; il faut y revenir, et l'on y revient sans cesse. » Telles sont, en effet, les qualités de Térence, qui plaisent à Horace, qui ravissent d'ailleurs l'antiquité tout entière, et qui ont provoqué, chez les modernes, l'admiration de Montaigne^ de Bossuet, de '?'i"*i'^"
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de La Fontaine, de Boileau, de La, Bruyère, de Rollin, de Marmontel et de Diderot.
Si de cea observations générales on en vient à étudier de près le théfltre de Térence, on est frappé de la valeur des trois procédés qu'il y met en œuvre : habileté de composition, naturel des caractères, souplesse harmonieuse du style.
Pour ce qui est de la composition, on ne trouve chez lui ni l'agitation, ni le trouble, ni l'espèce de feu qui brûle la scène de Plante. L'action de ses fables est rarement compliquée; elle tend, au contraire, à l'unité, et il réussit à la produire, lors même qu'il fond dans la même comédie deux pièces d'un auteur grec.
Quant aux caractères, on peut diviser en deux groupes les quatre-vingt-dix ou cent personnages du théfttre de Térence : la famille et la société. Quelquesuns des pères, qu'il montre en scène, sont aussi vrais de notre temps qu'ils l'étaient du sien. Vêtus d'une robe blanche, la tête chauve, plus souvent raisonneurs que raisonnables, ils cherchent à maintenir leurs fils dans la voie de la sagesse, sgit par des réprimandes sévères, comme Simon, Chrêmes, Déméa, soit par des concessions douces, comme Micion, Ménédème, Lâchés.
Le caractère de la mère n'est accusé chez Térence que dans deux rôles, Sostrata de VHécyre et Sostrata des Adelphes ; mais les nuances en sont heureusement variées : l'une est pleine de tendresse pour son fils, l'autre est plongée dans la douleur et dans les regrets par le malheur de sa fille. L'épouse et la mère, unies dans un seul sujet, font une physionomie à part de la Nausistrata du Phormion, Impérieuse, altière, dominatrice, comme Philaminte dans les Femmes savantes^ elle fait trembler devant elle son mari pour assurer le bonheur de son fils.
Les fils jouent nn grand rôle dans Térence ; on en compte jusqu'à sept, qui sont encore sous la dépendance de leur père, et qui luttent pour y échapper, et cinq ou six qui, sans être en conflit ouvert avec l'autorité pater-
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nelle, essayent plus ou moins de s'y soustraire ; caractères changeants, comme les fait la passion, et aussi variés dans leurs sentiments que les nuances de leurs tuniques. Chéréa dans VEunuque, Pamphile dans VAn^ drienne, Pamphile dans VHêcyre, -^schinus dans les Adelphes sont, en ce genre, les meilleures créations du poète latin.
La loi antique interdisant de représenter des jeunes filles sur la scène, Térence ne les place jamais dans l'action : on ne les voit que dans les récits. Il résulte de là qu'on n'y connaît que par ouï-dire la candeur, ]a fraîcheur, l'ingénuité, la malice, qui répandent un si grand charme sur certains rôles de Molière, une Agnès, une Marianne, une Angélique, une Henriette. Dans Térence ce sont de gracieuses esquisses, d'aimables vignettes, mais qui, pour ainsi dire, n'ont pas de corps, et qui se meuvent hors des regards du spectateur.
Sur la limite située entre la famille et la société se rencontrent les esclaves. Ils personnifient l'intrigue. Leur robe courte et serrée rend leurs mouvements faciles, animés. Leur esprit n'est pas moins alerte. Oave dans VAndrienne et Syrus dans les Adelphes sont deux types excellents, deux précurseurs des valets de la comédie moderne, Frontin, Crispin, Scapin, Mascarille. Quel instinct de malignité sous leurs cheveux roux ! Quels frais d'imagination rusée pour tromper les vieillards et pour faire triompher la jeunesse ! Les femmes esclaves, types des suivantes et des soubrettes, ne se dessinent, formellement chez Térence que dans le rôle de la Pythias de VEunuque, mais c'est une fine mouche, adroite et madrée, aïeule des Lisette, des Toinette et des Dorine.
La courtisane joue un rôle important dans la société grecque. Elle remplit de ses manèges et de sa coquetterie vénale un grand nombre de comédies de Ménandre. Térence a transporté ce personnage dans ses pièces latines, et il a su le représenter sous un jour tout nouveau dans VHêcyre, oii Bacchis, voulant amener la paix dans un jeune ménage, se sacrifie au
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repos de Pamphile et au bonheur de PhîLamène.
Le Capitan 86 déploie en belle pose et prend des attitudes dans sa large carrure ; matamore à la moustache bridée, le panache au vent, se pavanant sur le théfitre dans. sa chiamyde de pourpre, la tête surmontée d*une énorme chevelure, espèce de crinière qui s'agite, à chaque mouvement, d'une façon terrible. Dans VEu" nuque, le Thrason de Térence est le frère jumeau du Soldat fanfaron de Plaute. Ces faux braves ne marchent point sans leur acolyte obligé, le flatteur, le complaisant, le parasite, qui leur donne la réplique pour renchérir sur leurs fanfaronnades, et qui vit de ce piètre métier.
Pour le style, Térence est un des maîtres delalittéture latine; c'est l'art poussé à la perfection. Sa langue est libre, dégagée, lumineuse, aussi indé(>endante des entraves du vers que la prose la plus coulante. Il n'use du rythme que pour donner à sa pensée une forme plus facile, plus nette, plus serrée. Jamais chez lui de trait cherché, de période visant à l'effet; ses mots les plus heureux sont aussi les plus naturels. Il n'a pas le gai, le naïf, le soudain de Plaute; mais, comme dit La Bruyère, « quelle pureté, quelle politesse, quelle élégance!» Disons aussi quelle sensibilité! Il frappe moins vivement, moins fortement que son devancier, mais il laisse dans l'esprit uoe impression plus profonde et plus durable. On le suit avec plaisir dans les coupes variées de son dialogue ; on écoute avec intérêt Us monologues où se dessine le relief de ses caractères, on se laisse ravir à la douceur du tissu de ses narrations, et l'on s'écrie quelquefois, comme un de ses personnages : « Il m'a tiré des pleurs. »
Suivons-le rapidement dans l'analyse de ses six comédies.
i** Andria (L'Andrienne). Un jeune Athénien, nommé Pamphile, aime en secret une jeune fille, quMl a rencontrée chez Chrysis, femme d'Andros, établie dans son voisinage. Simon, père de Pamphile, découvre
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cette intrigue et ressent un vif chagrin de voir traverser son projet de marier son fils à Philumena, fille de Chrêmes, son meilleur ami. Comme moyen de succès, il feint d'ignorer la passion de Pamphile, faii les apprêts de la noce et ordonne à son fils d'épouser la fille de Chrêmes. Pamphile hésite entre le respect qu'il doit à son père et la foi qu'il a jurée à Glycérie, près du lit de mort de Chrysis. Pour sortir de cette incertitude, il s'adresse à Dave, esclave rusé, dont le génie artificieux n'attend que l'occasion de duper son vieux maître. Après une suite d'incidents ménagés avec adresse, on finit par découvrir que Glycêrie est une fille de Chrêmes, qu'on croyait perdue, et Pamphile, en l'épousant, se trouve satisfaire au désir que son père avait formé. Il y a un grand nombre de passages très-remarquables dans cette comédie. Telle est, entre autres, la scène où Simon explique à Sosie, son esclave, comment il craint de voir échouer leprojet qu'il a formé de marier Pamphile à la fille de Chrémàe.
Simon. — Lorsque mon fils fut sorti de l'adolescence, il eut la permission de vivre en pleine liberté. Car, avant ce temps-là, quel moyen de conujdtre, de juger son caractère ? L'âge, la timidité, son maître le tenaient en contrainte.
Sosie. — C'est vrai.
Simon. — Presque tous les jeunes gens ont une passion : ils se plaisent à l'élève des chevaux ou des chiens de chasse, aux leçons des philosophes. Quanti lui, il ne montrait pour rien de tout cela une préférence marquée, mais il aimait tout modérément : j'en étais ravi.
Sosie. — Et vous aviez raison; car je crois que dans la vie la maxime la plus utile est: « Rien de trop. •
Simon. — Voici comme il vivait : facile, accommodant, patient envers tous ceux avec lesquels il était, dont il faisait sa société, se donnant à eux, se pliant à leurs goûts, ne contrariant personne, ne se préférant jamais aux autres; excellent moyen d'obtenir des éloges sans envie et de se faire des amis.
Sosie. — Plan de vie fort sage I Car, au tem^ ùt noas
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sommes, la complaisance fait des amis, et la franchise engendre la haine.
Simon. — Sur ces entrefaitâs, il y a quelque trois ans, une femme d'Andros arrive dans le voisinage : la misère et l'indifférence de sa famille Vy avaient réduite : elle était d'une beauté remarquable et à la fleur de son âge.
Sosie. — Hé! je crains que l'Andrienne ne nous apporte rien de bon.
Simon. — Dans les premiers temps, elle menait une vie sage, laborieuse, pénible, gagnant son pain à travailler la laine et la toile. Mais peu à peu sa maison devint le rendezvous de la jeunesse, qui n'aime que le plaisir. Les amis de mon fils l'y entraînèrent. Seulement, en interrogeant les petits esclaves qu'ils emmenaient avec eux, je ne découvrais rien qui pût faire croire à une passion dans le cœur de Pamphile. Au contraire, tout le monde, d'une commune voix, se plaisait à louer son caractère, sa réserve, sa sagesse. Que te dirai-je? Décidé par sa bonne renommée. Chrêmes vient à moi de lui-même offrir à mon fils la main de sa fille unique avec une belle dot. Le parti me convient, je donne ma parole ; la noce est pour aujourd'hui.
SosiE. — Qjuel empêchement y a-t-il à ce qu'elle se fasse réellement?
Simon. — Tu vas le savoir. Quelques jours après nos accords, Chrysis, c'est le nom de l'Andrienne, vient à mourir.
SosiB. — Tant mieux I Vous me rassurez : j'avais peur de cette Chrysis.
SiMOM. — Mon fils, dès lors, ne quitte plus cette maison avec ceux qui fréquentaient Chrysis : il prend soin de ses funérailles ; il a l'air triste, versant parfois des larmes. Cela me faisait plaisir. Je me disais : « Pour une faible liaison, cette mort le trouve bien sensible. Que serait-ce, s'il Tavait aimée? Que fera-t-il pour moi, son père? Je ne voyais là que tous les soins d'un bon cœur, qu'un fonds d'humanité. * Mais abrégeons. Je me rends au convoi. On l'emporte. Nous marchons. Cependant, parmi les femmes qui se trouvaient là, i*aperçois par hasard une jeune fille d'une figure...
Sosie. ~^ Agréable, sans doute...
SiitON. Et d'un air. Sosie, si modeste, si charmant