TER EN CE
quUl n*y a rien au-dessus. La voyant plus affligée que les autres, et plus que les autres d*un maintien décent et distiugué, je m'approche de ses suivantes. Je demande qui elle est. «La sœur de Chrysts, i> me dit-on. Ce fut un trait de lumière ; oui, oui, c*est bien cela : voiU le secret de ces larmes, de cette sensibilité.
SosiB. — Que je crains le dénouement!
Simon. — Le convoi cependant marche toujours : nous suivons, nous arrivons au bûcher : on la place sur les flammes ; on se répand en larmes. Alors cette soeur que j*ai dite s'approche du feu sans précaution, en courant même quelque danger. Aussitôt Pamphile, hors de lui, laisse éclater un amour dissimulé avec tant de mystère. II accourt, saisit la jeune fille entre ses bras : « Ma Glycérie, dit-il, que fais-tu ? Pourquoi te perdre? Elle, en même temps, trahissant un amour dès longtemps familier, se rejette sur lui, en pleurant avec le plus tendre abandon.
SosiB. — Que dites-vous?
SiMO?f . — Je m'en reviens en colère et fort irrité contre mon fils. Et pourtant je n'avais point de sujet de reproches. Il pouvait me répondre : c Qu'ai-je fait ? Où sont mes torts ? Quelle est ma faute, mon père? Une jeune fille voulait se jeter dans le feu, je l'ai arrêtée, sauvée. » L'excuse est légitime.
SosiB. — Vous avez raison. Car si vous querellez un homme qui sauve la vie à un autre, que ferez->vous à celui qui cause du dommage ou du mal ?
Simon. — Le lendemain. Chrêmes arrive, et crie à l'indignité! On lui a dit que Pamphile a épousé cette aventurière. Je nie fortement la chose ; il soutient qu'elle est vraie. Enfin, quand nous nous séparons, il dit positivement qu'il ne me donnera pas sa fille.
C'est après avoir lu de pareilles scènes que Fénelon loue Térence de la « naïveté inimitable » avec laquelle « il attendrit par le simple récit d'un fait commun » et « prête à la passion des paroles touchantes, que le mélange d'esprit ne ferait qu'affaiblir. » Il n'y a point d'éloge plus mérité.
400 LXTTéaATURE ROMAINE.
a* Heeyra (l'Hécyrc ou la Belle-mère) est imitée d'ApoUodore de Caryste, poète de la Nouvelle comédie, dont il ne reste que de courts fragments. Térénce y a reproduit, en outre, quelques parties d'une comédie de Ménandre Epitrepontes ou le Conseil de famille, dans laquelle un malentendu entre jeunes époux est sur le point d'amener une séparation. C'est la situation de Pamphile vis à vis de Philumène. Des soupçons mal fondés, punition légitime de sa conduite plus que légère, le rendent injuste à l'égard de sa jeune femme, pour laquelle, de son côté, Sostrata, sa belle-mère, est faussement accusée d'éprouver une grande aversion. La découverte de la violence dont Pamphile s'est rendu coupable, la remise d'un anneau donné par lui à la courtisane Bacchis, et qui appartenait à Philumène, preuve manifeste de l'honneur intact de l'épouse soupçonnée, conduisent à un dénouement, que le poète a su préparer avec une rare habileté. Les caractères de cette comédie sont dessinés avec une netteté et une justesse de contours merveilleuses. Celui de Sostrata, l'héroïne morale de la pièce, est un vrai chef-d'œuvre. En la présentant tout autre qu'on la croit, c'est à dire résignée devant les reproches de son mari, bienveillante pour sa bru, passionnée pour son fils, Térence la fait vivre d'une vie réelle. D'un autre côté, l'inquiétude, le tourment, le désespoir de Pamphile sont la nature prise sur le fait. Poursuivi par le remords d'une action que lui reproche la délicatesse de son cœur, et que ne peut excuser la licence de l'ivresse, il porte la peine de son outrage à la morale par les déboires qu'il éprouve dans son propre ménage et par la passion même qu'il ressent pour sa femme. Mais comme il va de lui-même audevant de l'expiation due à ses torts, et comme son âme tendre et généreuse, digne de celle de sa mère, se peint tout entière dans le monologue du troisième acte ! Qui ne se laisserait toucher par l'accent sincère de cette loyauté et de cet amour ?
TERBNCE. lOI
3^ Héautontimoruménos, (Le Bourreau de soimême) est une imitation de Ménandre. On pourrait lui donner pour titre : La faiblesse paternelle. On y voit, en effet, un père, oublieux de sa dignité et de son autorité, se reprochant comme un crime sa rigueur envers son fils et s'abandonnant à une sensibilité larmoyante, presque moderne. Le vieux Ménédème a vendu sa maison d'Athènes pour venir s'ensevelir à la campagne et y mener la vie la plus rude, tenant toujours en main le hoyau, malgré ses soixante années, et se courbant vers la terre, qu'il creuse, comme un esclave contraint au plus dur travail. C'est que, irrité contre son fils Clinia, qui aime et qui veut épouser une jeune fille pauvre, nommée Ântiphile, Ménédème n'a épargné au jeune fou ni les reproches ni les duretés. Clinia, croyant que l'âge et l'affection de son père le rendent plus clairvoyant que lui, prend à la lettre une des paroles de Ménédème, et va se faire soldat en Asie. Ménédème, au désespoir, s'est retiré à sa maison des champs et s'y condamne à un pénible labeur. Cependant Clinia est revenu à Athènes, après trois mois d'absence. Son amour a résisté à l'éloignement, et, de son côté, Antiphile lui est demeurée fidèle. Clinia va se loger chez son ami Clitiphon, qui est follement épris de la courtisane Bacchis. L'esclave Syrus, pour lever tous les obstacles, imagine d'amener chez Ménédème Bacchis avec Antiphile, en faisant passer Bacchis pour la maîtresse de Clinia et Antiphile pour la suivante de Bacchis. Après quelques incidents, oii éclate la tendresse de Ménédème, on découvre qu'Antiphile est fille de Chrêmes, et Clinia finit par l'épouser. V Héautontimoruménos est rempli de traits qui décèlent chez Térence une profonde observation de l'âme humaine. Mais cette émînente qualité du penseur éclate principalement dans l'exposition, qui est parfaite.
Chromes. >— Qpe vous est-il arrivé, je vous en prie» dites-
le-moi, quoi que ce paisse être. Je vous aiderai de mes con» solattons, de mes conseils et de mon bien.
MéNÉDÈMB. — Vous voulez le savoir? J*ai un fils unique fort jeune. Ah! que dis-je, j'ai un fils? Non, j*en avais un, Chrêmes, mais aujourd'hui, l'ai- je ou non, je l'ignore.
Chrêmes. — Qu'est-ce à dire?
Ménëdémb. — Il y a ici une vieille femme venue de Corinthe, qui est très pauvre. Mon fils devient éperdument amoureux de sa fille, le tout à mon insu. Dès que j'en suis instruit, au lieu de le prendre par la douceur, comme j'aurais dû traiter l'esprit malade d'un jeune homme, je recours à la violence, au moyen usité chez les pères. Chaque jour, je le grondais : « Eh bien! espères-tu continuer longtemps ce train de vie? Tu te trompes, si tu le crois, et tu ne me connais guère, Clinia. Je veux bien t'appeler mon fils, tant que tu te conduiras comme tu le dois; mais, si tu n'en fais rien, je saurai bien, moi, comment je dois te traiter. Tout cela ne vient que d'une trop grande oisiveté. Moi, à ton âge, je ne songeais pas au plaisir. Pauvre, je quittai ce pays, pour aller en Asie, où je trouvai gloire et profit dant le métier des armes. » A la fin, il en résulte que le jeune homme, & force d'entendre ces duretés, n'y peut plus tenir. Il croit que mon Age et ma tendresse me font voir plus clair et mieux comprendre ses intérêts que lui-même. Il est parti pour l'Asie, Chrêmes, s'enrôler au service du roi.
Chrêmes. — Que me dites-vous li?
Ménkdéme. — Il est parti sans me prévenir; voilà trois mois qu'il est absent.
Chrêmes. — Vous avez eu tort tous les deux. Cependant sa résolution vient d*une âme qui se respecte, d'un cœur bien situé.
Ménëdémb. — Dès que j'en eus connaissance par ceux qui en étaient confidents, je rentre chez moi, triste, désespéré, presque fou de chagrin. Je m'assieds, mes esclaves accourent, défont mes chaussures. Je vois les autres s'epipresser, dresser des lits, servir le repas; chacim fait de son mieux pour m'adoucir cette peine. Voyant cela, je me dis à moi-même : « Eh quoi ! tant de gens en souci pour moi seul, pour satisfaire mes désirs? tant de servantes pour mes vêtements f je
TERENCE. lOj
ferais à moi seul tant de dépenses ! Et mon fils, qui devrait jouir de ces biens autant que moi et même plus, car il est plus en âge d'en jouir, je l'ai chassé d'ici, moi, le malheureux, avec mon injustice ! Oui, je mériterais tous les malheurs, si l'en uaais de la sorte. Tant qu'il mènera cette vie de pauvreté, privé de sa patrie, dont l'exilent mes rigueurs, je me punirai moi-même pour le venger, travaillant, amassant, épargnant, me rendant son esclave! » Ainsi fais-je à la lettre. Femmes, esclaves, hormis ceux qui pouvaient couvrir leur dépense en travaillant à la terre, je les ai tous mis en vente et vendus; j'ai fait ensuite afficher ma maison; j'ai réuni de cette manière une quinzaine de talents; j'ai acheté cette terre, et vous m'y voyez travailler. J'ai pensé. Chrêmes, que mes torts envers mon fils seraient un peu moins grands, si je devenais malheureux, et que je ne devais me permettre aucune jouissance jusqu'à l'heureux retour de celui qui doit les partager avec moi.
Chrêmes. — Je crois que vous êtes naturellement bon père, et que votre fils eût été docile, si l'on eût sa le prendre par les sentiments et par la raison. Mais vous ne le connaissiez pas assez, et lui ne vous connaissait pas ; ce qui arrive toujours, quand on vit à faux : vous ne lui avez jamais laissé voir combien vous l'aimiez, et il n'a pas osé se confier à vous, comme un fils le doit à son père. Si vous aviez agi de la sorte, rien de cela ne vous serait arrivé.
Ménéoéme. — C'est vrai, j'en conviens : les plus grands torts viennent de moi.
Cbrémés. — Allons, Ménédème, j'ai bon espoir qu'il va vous arriver bien portant au premier jour.
Mënédéme. — Que les dieux vous entendent!
Est-il rien de plus, naturel et de plus touchant que ce dialogue? On y trouve également un des vers les mieux frappés de Térence, et qui sert de contrepied à la formule de Plante : « L'homme est un loup pour l'homme. » Chrêmes, se sentant le cœur ému à la vue de Ménédème, qui se condamne à une tâche d'esclave, lui exprime sa sympathie, en lui disant : « Homo sum, humani nihil a me alienum puto : je suis
homme, et rien de ce qui touche à l'homme ne me paraît indifférent, n Ce cri de l'âme, consacré par l'admiration des siècles, a d'autant plus de valeur, qu'on ne rencontre aucun vers, dans les fragments de la comédie grecque, dont Térence ait pu s'inspirer : il est bien de lui seul.
4* Phormio est un type très-singulier de la comédie ancienne. Scapin, Figaro et Mercadet descendent de lui en ligne directe. Chicaneur, avocat de causes véreuses, il représente au vif un de ces hommes, que les Grecs appelaient des er gâtes, et que les Français flétrissent du nom dt faiseurs-. Écoutons ce qu'il dit à Géta, esclave de Chrêmes :
« Il existe une loi qui autorise toute orpheline k prendre pour époux son plus proche parent, et qui exige également que le plus proche parent la prenne pour femme. Je vous donne comme parent de la jeune fille, et je vous assigne comme tel, sous prétexte que je suis ami de son père. Nous allons devant les juges. Paternité, maternité, parenté, je fabrique le tout à mon avantage et profit. Vous ne faites aucune opposition, et je gagne ma cause. Votre père revient : procès sur procès; je m'en moque. En attendant, nous avons la fille. »
Phormion est tout entier dans cette scène : un chevalier d'industrie, retors et délié en affaires, un véritable fripon. L'intrigue de cette comédie est adroitement construite. Un Athénien, Chrêmes, mari d'une riche citoyenne, Nausistrata, dont il a un fils nommé Phédria, s'est marié secrètement à une habitante 9e Lemnos, en prenant le nom de Stilpon. De ce mariage est née une fille appelée Phanium. Démiphon, frère de Chrêmes, est seul dans la confidence de ce mystère. Tous deux conviennent entre eux de faire épouser Phanium par Antiphon, fils de Démiphon. Dans ce dessein. Chrêmes part pour Lemnos, afin d'en ramener Phanium avec sa mère. Il ne les retrouve plus. La
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mère de Phanium, contrainte par l'indigence et voyant sa fille arrivée à ses quinze ans, s'est embarquée avec Phaniam et Sophrona, sa nourrice, dans l'espoir de rencontrer à Athènes le prétendu Stilpon. Ses recherches sont inutiles. Le chagrin et la maladie s'emparent d'elle, et elle meurt, laissant sa fille aux soins de Sophrona. Antiphon, que le hasard a conduit chez Phanium, a vu cette jeune fille au désespoir et fondant en larmes. Il veut l'épouser, et supplie Géta, esclave de Chrêmes, de lui en faciliter les moyens. Géta, homme d'intrigue, met le jeune homme en rapport avec Phormion. Le subtil intrigant ajuste le mariage d'Anliphon avec Phanium, lorsque les deux vieillards arrivent, Démipflion de Cilicie et Chrêmes de Lemnos. Comme ils sont loin de se douter que, pendant leur voyage, le hasard et la rouerie de Phormion n'ont fait que consommer l'union qu'ils s'étaient proposée, ils cherchent les moyens doiltt rompre. Cependant le fils de Chrêmes, Phédria, garçon de conduite mal rangée, s'est épris d'une joueuse de cithare, et il a besoin de trente mines pour l'acheter au marchand d'esclaves Dorion. Géta s'ingénie de soutirer cet argent aux deux vieillards, sous prétexte de le donner à Phormion, qui veut bien, dit-il, à ce prix, faire casser le mariage d'Antiphon et de Phanium, et d'épouser, lui, la donzelle. Phormion touche l'argent et le remet à Phédrion, qui le repasse au marchand d'esclaves. Les cho&es en sont à ce point, quand le hasard fait rencontrer Chrêmes par Sophrona, nourrice de Phanium. Elle reconnaît en lui le Stilpon de Lemnos, le mari de sa défunte maîtresse, le père de l'orpheline que vient d'épouser Antiphon. L'explication qu'ils ont ensemble révèle à Chrêmes que, à son insu, le fils de Démiphon a épousé celle qu'ils lui avaient destinée, et qu'un coup du sort a conduit cette affaire au gré de leurs désirs. Il fait part de cette découverte à Démiphon, qui se propose avec lui de traiter Phormion comme il le mérite. Malheureusement Géta, qui vient d'entendre Chrêmes
dévoiler le secret de la naissaoce de Phaniam, s'empresse de raconter l'aventure à ses deux complices ; de sorte que, quand Chrêmes et Démiphon veulent démasquer la fourbe de Phormion et procéder avec lui, il attire par ses cris la fière et revêche Nausistrata, qu'il se hâte d'édifier sur le mariage secret de son mari. Nausistrata reproche amèrement à Chrêmes son indigne conduite, et ne consent à la lui pardonner que quand il aura excusé l'amour de Phédria, l'escroquerie des trente mines et les roueries de Phormion.
L'original de cette comédie est d'ÂpoUoiore, qui avait fourni à Térence le sujet de VHecyre. Molière, à son tour, en a imité l'intrigue dans les Fourberies de Scapin, notamment dans les scènes ii, iv et v de l'acte l"y dans la scène viii de l'acte II et dans les scènes vu et viii du troisième acte. Malgré l'estime qu'on doit avoir pour le talent de Térence, il n'est piH^ifficile de voir par la comparaison combien Mooere a plus de gaieté, de mouvement et de force que son modèle. Térence a cependant le mérite de la priorité.
$** Eunuchus, De toutes les pièces de Térence, l'Eunuque est peut-être celle où l'induction de la critique suit avec le plus de netteté et de certitude le procédé d'imitation à l'aide duquel le poète latin s'approprie et combine les comédies de Ménandre. La donnée de celle-ci lui paraissant trop simple, il emprunte au Colax ou Flatteur du poète grec deux personnages nouveaux, un parasite et un soldat fanfaron, qu'il transporte dans sa pièce. On sait, en outre^ par la cinquième satire de Perse, quels sont, dans la pièce grecque, les noms correspondant à ceux de la comédie de Térence. Phédria s'appelle Chérestrate, Parménon Dave, et Thaïs Chrysis. Avec ces éléments, augmentés des rôles du Colax, c'est-à-dire de celui de Bias^ qui est dans Térence le capitaine Thrason, et de Strouthias, qui est le parasite Gnathon, on a facilement, par voie de comparaison, la connaissance précise du système de copie mis en œuvre par
TERBNCE. 107
Térence. La plaisante physionomie de ces deux types, si fréquents dans la société grecque et plus tard dans la société romaine, ne manque pas de donner quelque gaieté et même un air de bouffonnerie à la comédie du poète latin. Cependant le reste n'est dépourvu ni d'intérêt ni de charme. Phédria, éperduraent épris de Thaïs, voit avec dépit que Thrason ait fait présent d'une esclave à celle qu'il aime. Sachant qu'elle désire avoir un eunuque à son service, il ordonne à son esclave Parménon de conduire chez Thaïs l'eunuque « cassé, décrépit, ratatiné comme un lézard » dont il lui fait cadeau. Parménon se met en devoir d'obéir à son maître, quand survient Chéréa, un vrai Chérubin, tout bouillant de fougue et de sève, dans la première ivresse de l'adolescence et de la passion. Il a vu la jolie enfant que Thrason a donnée à Thaïs : il l'a suivie quelque temps, mais il en a perdu la trace. Et là-dessus il raconte à Parménon la séduisante vision qu'il a eue et la disparition soudaine qui le met au désespoir. Parménon, en questionnant Chéréa, reconnaît que l'inconnue est la jeune esclave de Thaïs, et cette découverte lui suggère l'idée d'un bon stratagème. Phédria doit envoyer un eunuque à Thaïs : c'est Chéréa, qui, sous le nom de Dorus, sera cet eunuque. Chéréa en prend donc le costume et se fait conduire chez Thaïs. Mais bientôt la ruse se découvre : Thaïs estd'abord furieuse ; puis, la lumière s'étant faite sur ]& condition de la jeune fille, reconnue pour être^^mphile et pour appartenir à l'une des meilleures maisons d'Athènes, Lâchés, père de Phédria et de Chéréa, consent à la donner en mariage à son fils. Cette pièce abonde en situations amusantes et en récits vivement tournés ; mais, entre autres [5assages, le pionologue de Gnathon, le parasite, vaut la peine d'être cité.
Gnathon. — Dieux l^u^tels! Quelle différence d'un homme k un homme ! GI^^Hne entre un sot et un homme d'esprit ! Voici à propo^^^^B je fais cette réflexion. En
io8 IiIttératurb romaine.
arrivant aujourd'hui, je rencontre un quidam de mon pays, de ma condition, un bon vivant, qui a fricassé, comme moi, tout son patrimoine. Je le vois crasseux, malpropre, mal en point, habit en pièces, air de vieillesse : « Hé ! lui dis-je« que signifie cet équipage? — Malheureux! j'ai perdu tout mon avoir. VoiU où j'en suis réduit. Amis et connaissances, tout le monde me plante là. — Alors, le regardant du haut de ma grandeur : Comment, repris-je, lâche que tu es, tu t*es donc arrangé de manière à n'avoir en toi nul espoir ? As-tu perdu l'esprit avec ton bien? Vois, moi qui suis de la même condition que toi, quel teint, quel éclat, quelle mise, quelle prestance! J'ai tout, et je ne possède pas une obole; je n'ai rien, et rien ne me manque. — Mais j'ai un malheur, moi. Je ne puis ni faire le bouffon ni endurer les coups. — Comment ! tu crois qu'ainsi vont les choses ? Tu en es à cent lieues. On gagnait comme cela sa vie, au temps jadis, dans l'autre siècle. Nous avons une autre pipée, et c'est moi qui suis l'inventeur du genre. Il y a de certaines gens qui veulent être les premiers en tout, et qui ne le sont pas. Je m'attache à eux, je ne fais point métier de leur donner k rire, mais je leur ris de bon coeur, et je suis en admiration devant leur génie. Quoi qu'ils disent, je l'approuve; s'ils disent le contraire, j'approuve encore. On dit non, je dis non; on dit oui, je dis oui. Enfin, je me suis fait une loi de consentir à tout. C'est le métier qui rapporte le plus aujourd'hui. » Tout en devisant ainsi, nous arrivons au marché. Aussitôt je vois accourir à moi, tout empressés, fournisseurs, marchands de marée, bouchers, traiteurs, charcutiers, pêcheurs, auxquels j'ai fait gagner de l'argent, quand j'en avais, et que j'oblige encore, depuis que je n'en ai plus. Ils me saluent, m'invitent à souper, me félicitent de ma bienvenue. Mon pauvre affamé, me voyant en si grand honneur et gagnant si facilement ma vie, se met à me conjurer de lui permettre de prendre de mes leçons. Je lui ordonne de me suivre : je veux, s'il se peut, que, à l'exemple des philosophes, dont les disciples prennent un nom de leurs chefs, les parasites s'appellent un jour^nathoniciens!
On voit que, suivant^lm^judicieuse remarque de
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La Fontaine, traducteur de Térence, le rôle de Gnathon n'est point d'un homme « goulu par delà la vraisemblance, comme le soldat n'y est point fanfaron jusqu'à la folie ». Il convient cependant de faire observer que les scènes où ils figurent pèchent un peu par le développement. Mais peut-être le goût si délicat de l'auteur latin craignait-il de tomber dans la caricature, en les étendant davantage, ou de faire perdre de vue la véritable intrigue de la pièce, c'est-à-dire l'introduction de Chéréa dans la maison de Thaïs.
&* Adelphi» — La pièce des Adelphes ou des Frè' res, imitée de Ménandre avec l'addition d'une scène des Sjrnapothnescontes (Ceux qui meurent ensemble) de Diphile, est la dernière des comédies de Térence : c'est la première sous le rapport de l'observation morale. On pourrait l'intituler VÉcole des pères, comme l'a fait Baron dans la pâle copie qu'il en a donnée au Théâtre-Français, le 3 janvier 1705. Le fond réel en est l'éducation. Deux frères, Déméa et Micion (ce dernier s'appelle Lamprias dans la pièce originale de Ménandre), offrent un parfait contraste d'humeur. Le premier, dur, sévère, bourru, passe sa vie à la campagne pour faire moins de dépense; le second est doux, complaisant, libéral, et il aime le séjour de la ville. Déméa s'est marié, Micion est resté célibataire. II connaît cependant les inquiétudes de la paternité. Déméa ayant eu deux fils, ^schinus et Ctésiphon, Micion a adopté le premier et en a fait son véritable enfant. La différence d'humeur des deux frères leur fait suivre un système d'éducation absolument opposé. La règle de Micion est qu'il vaut mieux conduire les enfants par la douceur que par la contrainte. Déméa procède par la rigueur et la sévérité. L'ingénieuse disposition de l'intrigue donne d'abord raison à Déméa. Il vient d'apprendre qu'^schinus a forcé, la nuit dernière, le repaire d'un marchand d'esclaves, pour en enlever une fille qu'il aimait. Il a donc beau jeu à quereller son frère. Mais le piquant de l'aventure c'est qu'^schî-
IIO riTTÉRATURV HOMAINB.
nus ne s'est compromis ainsi que pour servir la passion de son frère épris de cette Callidia, qu'il a enlevée et payée au lieu et place de Ctésipbon : beau fruit de l'oppression systématique de Déméa. ^schinus est cependant loin d'être irréprochable. Lancé dans une intrigue à laquelle il cherche un dénouement loyal, il s'est engagé à épouser une jeune fille nommée Pamphile, et il a promis à Sostrata, mère de la jeune personne, d'obtenir le consentement de son père. Sostrata et sa fille se croient donc fortes de la promesse d'.£schinusy quand elles apprennent par Géta, leur esclave, le scandale de l'enlèvement de Callidia. Leur unique espérance est dans Hégion, un vieil ami de Simulus, le mari de Sostrata ; celle-ci recourt à lui et le prie de porter sa plainte au père d'iEschinus. Le fil de l'intrigue, compliquée de ce nouvel incident, se croise et se brouille encore davantage par la nécessité où se trouvent ^schinus et Ctésiphon de dissimuler à Micion, et surtout à Déméa, la vraie cause de l'esclandre qu'ils ont fait. Heureusement l'esclave Syrus, donnant le change à Déméa, l'épuisé en courses inutiles sur la piste de Ctésiphon, en même temps que Micion, instruit par Hégion de la conduite de son fils, lui adresse des reproches marqués au coin d'une bonté ingénieuse, lui pardonne et lui permet d'épouser la fille de Sostrata.
La comédie des Adelphes, si agréablement conduite au dénouement près, dont quelques détails laissent à désirer, donne lieu à une observation qui n'est pas sans justesse. On se demande si la question d'éducation, qui en compose le sujet et qui en fait jouer les contrastes, s'y trouve nettement résolue. Les deux systèmes y sont en présence : Micion indulgent, facile ; Déméa exigeant, rigoureux. On a donc cherché lequel a tort ou raison ; et comme les deux fils commettent à peu près les mêmes fautes, la solution demeure indécise. Dès lors l'École des Maris, de Molière, imitée de Térence, est, à le bien prendre, supérieure aux Adelphes, en ce que le but moral de cette comédie
LICINIU8. LU8CIUS. ATTILIUS. III
est nettement accusé. Térence s'est contenté de faire sentir le vice des deax systèmes mis en parallèle, tandis que Molière, en substituant deux jeunes filles aux deux ieunes gens de la pièce latine, a rendu sa composition plus attrayante, en même temps que son dénouement montre d'une façon plus claire le fruit que chacun des deux frères recueille de sa façon d'agir. Mais, comme le dit La Bruyère, « quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques ! »
Contemporains et successeurs de Plaute et de Térence. — 1° Fables palliées : Liciaius. — Luscius de Lanuvium. — Attilius. — Trabea. — Turpilius. — 2^ Fables logées : Dorsennus. — Atta. — Afranius. — 30 Atellanes : Pomponius. — Nonius.
Aux noms illustres de Plaute, de Térence et même de Cscilius Statius il convient d'ajouter ceux de quelques poètes comiques de la même époque, dont plusieurs ne manquent pas de mérite. On peut les diviser en trois classes : 1* auteurs de {sables palliées j a*^ auteurs de fables logées; y auteurs d' Atellanes,
1^ Fables palliées. — On appelle ainsi les comédies latines dont les personnages portent le pallium ou manteau grec. Ce sont, en effet, les comédies grecques qui servent de canevas aux poètes de ce genre. Le plus ancien de tous est C. Licinius Imbrex Tegula {la Tuile), qui composa, l'an 202 avant Jésus- Christ, un hymne chanté par de jeunes Romaines, pour implorer la protection de Juno Regina. Il ne reste de ce poète que deux vers d'une comédie intitulée Neanra, Un militaire fanfaron de la famille de ceux de Plaute et de Térence, dit à la femme qu'il aime : «Je ne veux pas qu'on t'appelle Neaera, mais Neriéne, puisque tu es devenue l'épouse du dieu Mars. »
lia LITTÉRATURE ROMAINE.
On sait par Aala-Gelle que Neriene est un mot sabin qui signifie /orce et courage^ et que l'un des membres de la famille Claudia, originaire du pays des Sabins, fut appelé Néron à cause de sa valeur.
Luscius de Lanuvium est spécialement connu comme on détracteur de Térence, qui se défend contre ses accusations de plagiat inintelligent dans le prologue de VAndrienne, l'attaque, à son tour, dans celui de VEunuque et de VHéautontimoruménos, et finit par lancer contre ce concurrent déloyal le prologue presque tout entier de Phormion. Luscius imitait Ménandre ; il ne reste aucun fragment de son Fantôme et de son Trésor.
On ne sait rien de bien précis sur Attilius, que Licinius Imbrex appelle un « écrivain de fer », et à qui Cicéron reproche son « excessive dureté». Il reste cependant un vers de lui qui ne manque pas d'un certain accent comique ; « A chacun sa fiancée, à moi la mienne; à chacun son amour, à moi le mien. »
Q.Trabéa n'est connu que par descitations de Cicéron. En voici une remarquable : « Je regarde un excès de plaisir comme un excès d'erreur. »
Sextus Turpilius, ami de Térence, mourut vers l'an ICI de l'ère chrétienne. Imitateur de Ménandre, il a parfois de l'élégance et de la grâce dans l'expression. Il tourne bien une pensée morale, et son dialogue ne manque pas de naturel. Dans son Epiclerus, un maître converse avec son esclave, Stéphanion.
f Par Pollux, mon maître, je vous le demande, dît Stéphanion, pourquoi, avant le jo^r, cette sortie soudaine, avec un seul esclave? — Je ne puis tenir au logis, Stéphanion. — Et pourquoi? — Comme toujours, les soucis m'arrachent au sommeil et me font chercher au dehors la nuit et le silence. — {Stéphanion à part.) Il faut courir, il faut se mettre à l'oeuvre, au moment où l'on servirait mieux le sommeil que son maître. »
C'est d'une allure preste et vive.