‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 22 sur 80 · PAUL EMILE. I2T · texte numérisé non relu

PAUL EMILE. I2T

inespérée. Ne soyons donc pas ingrats envers les dieux; mais laissons là ce vaurien, et allons de ce pas rendre des actions de grâces au très bon et très grand Jupiter !» .

Où rencontrer une plus magnifique insolence, un dédain plus superbe à l'égard de son accusateur?

Tite-Live , Valère-Maxime et Plutarque ont conservé, dans une intégrité plus ou moins étendue, la harangue adressée au peuple par Paul Emile, quelques jours après son triomphe. On ne peut se défendre d'une vive sympathie pour ce malheureux père, frappé, au milieu de son succès, par la perte de ses deux fils. On est surtout ému du passage où, rendant compte de son expédition, il se félicite de ce que la jalousie des dieux ait frappé sa famille plutôt que sa patrie.

Un des fils survivants de Paul Emile était entré par adoption dans la famille des Scipions : c'est le second Africain. A son retour triomphal de la ruine de Carthage, élu censeur, il prononça plusieurs discours, dont la plupart ne sont connus que par le titre. 11 eut ensuite à se défendre contre un grand nombre d'adversaires, notamment contre Tiberius Ciaudius Asellus, qui prêtait le flanc aux réponses acerbes de Scipion par son âpreté à gagner de l'argent, au moyen de certaines expropriations dissimulées sous prétexte d'utilité publique. Scipion déploya dans ces luttes un talent analogue à celui du vieux Caton,mai8 avec plus de politesse et d'élégance: on y sentait non seulement le citoyen honnête, sévère, désintéressé, mais le partisan des idées nouvelles, l'amateur intelligent des lettres grecques. Ces inimitiés politiques eurent pour Scipion un triste dénouement. Quelqu'un de ces fils d'atfranchis qu'il avait flétris du nom de « faux fils de l'Italie », frappa la nuit d'un coup de couteau ou étrangla avec une corde le vainqueur de Carthage et de Numancc.

Son ami C. Lœlius Sapiens, le Sage, eut une destinée moins brillante, mais aussi moins tragique, et un talent oratoire en harmonie avec l'heureux tempéra*

ment de qualités et de sage conduite qui lui valut son surnom. Soldat au dernier siè^e de Carthage, propréteur en Espagne (us), où il bat le fameux Viriathe, consul habile dans sa gestion, il s'éleva, dans son discours Sur les collèges de prêtres, à la hauteur des plus illustres philosophes. La défense des fermiers de la poix dans la forêt de Sila, dont les agents avaient assassiné des citoyens de distinction, ne lui fut pas si favorable. Il plaida deux fois pour ses clients et fit ajourner deux fois la sentence. Mais c'est en dernier lieu à l'éloquence entraînante de ServiusSulpicîus Galba que les accusés durent leur acquittement. Disons à ce sujet quMI est fâcheux qu'il reste à peine quelques lignes des plaidoiries de Galba. En effet, on saurait à quoi s'en tenir sur l'éloge que fait Cicéron de la chaleur pathétique de cet orateur distingué, opposée à l'élégance de Lœlius. On verrait aussi comment tous les deux laissaient encore libre le champ du progrès à ceux qui voulaient' perfectionner l'art oratoire ; Sulpicius négligeant le style pour s'abandonner au feu passager d'une véhémence presque sauvage; Lœlius aimant les locutions antiques, les termes surannés, et ne dédaignant pas assez un genre de plaisanterie dont la lourdeur excluait souvent la grâce et la finesse.

Fils d'un père distingué par la noblesse de son caractère, et d'une mère de qui la fierté maternelle est devenue proverbiale, Tiberius et Caïus Gracchus reçurent une instruction toute romaine. Cornéiie en confia la direction à deux philosophes stoïciens, Diophane de Mitylène et Blossius de Cumes, qui leur inspirèrent l'amour de la vertu, fondé sur les principes inébranlables de la raison. Fécondé par cette culture solide et intelligente, développé par l'étude des lettres, leur génie naturel fit des deux frères les plus grands ora^ teurs de leur temps.

L'état de la République leur offrit l'occasion de faire briller leur éloquence. La classe moyenne, qui avait jusqu'alors maintenu l'équilibre entre l'aristocratie et la démocratie, ayant fini par être absorbée dans l'une

I,BS GRACGHB9. 19}

et dans Tautre, sous le nom de chevaliers, une lutte nouvelle s'engageait non plus pour établir l'égalité entre les patriciens et les plébéiens, mais pour amener la substitution du pauvre au riche, du prolétaire à l'optimate, de l'homme du peuple à l'homme de la noblesse, de Mari us à Sulla, de César à Pompée. Les deux Gracches furent les véritables promoteurs de cette révolution, en renouvelant la proposition des lois agraires de Licinius.

Avant miîme d'être élu tribun du peuple, Tiberius, traversant l'Italie pour se rendre en Espagne, avait vu les campagnes abandonnées, ou cultivées par des esclaves. Aux nombreux agriculteurs, agglomérés autrefois sur le sol de ces régions fertiles, avaient succédé des pâtres étrangers, gardiens de troupeaux, appartenant aux riches envahisseurs de vastes terrains {latifundia) devenus improductifs. L'aspect de cette dépopulation inspira de la douleur à Tiberius, et il l'exhala dans une de ses harangues.

« Les bêtes sauvages, dit-il, qui sont répandues dans l'Italie ont leurs tanières et leurs repaires, où elles peuvent se retirer. Ceux qui combattent et qui meurent pour l'Italie n'ont en partage que l'air et que la lumière qu'ils respirent . Sans mai^.on, sans séjour Hxe, ils errent çà et là, avec leurs femmes et leurs enfants. Les généraux mentent, quand ils les engagent à défendre leurs tombeaux et leurs temples, et à repousser Tennemi. Parmi tant de Romains, il n'en est pas un seul qui ait un autel paternel, ni un tombeau où reposent ses ancêtres. C'est pour protéger la mollesse et le luxe d'autrui qu'ils combattent et qu'ils meurent. On les appelle les maîtres de l'univers, et ils n'ont pas en propriété une seule motte de terre. *

Élu tribun (133), Tiberius fait entendre des accents non moins inspirés. Il adjure les riches de placer leurs intérêts au-dessous de ceux de la patrie, de ne pas compromettre les plus belles espérances de grandeur et de conquêtes, en refusant quelques maigres

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possessions à ceux qai sont, comme eux, les enfants de la République ; à ne pas disputer pour si peu, au risque de tout perdre, à se contenter, à titre de dédommagement du prélèvement et de la possession assurée de cinq cents arpents pour eux-mêmes, sans compter les deux cent cinquante attribués à chacun de leurs fils. Quand on lit ces paroles, ou le véritable ton de la discussion politique se mêle aux suggestions du sens commun, on éprouve le regret de n'en avoir, pour ainsi dire, que l'écho dans le grec d'Appien ou de Plutarque. Il eût été du plus haut intérêt de se trouver en présence de l'expression même dont Tiberius revêtait les idées positives ou les sentiments passionnés, qui le guidèrent dans sa vie militante, et qui hâtèrent le moment tragique de sa mort : le texte de ses discours a péri.

Il reste davantage des discours de Caïus Gracchus; mais il est difficile d'y retrouver, autant qu'on le souhaiterait, l'ampleur, les sentences frappées au coin de la sagesse et la gravité vantées par Cicéron, qui en recommande la lecture aux jeunes gens, comme un moyen d'aiguiser et de nourrir leurs aptitudes oratoires. On démêle cependant une sorte de reflet assez intense de ces qualités souveraines dans le discours Contre la loi Au/eia, prononcé par Caïus au sujet de la querelle survenue entre deux rois de l'Orient» Mithridate et Nicomède.

Citoyens, dit Catus, si vous voulez user de sagesse, de vertu et de réflexion, vous ne trouverez personne qui monte ici sans une vue d'intérêt. Nous tous qui parlons, nous demandons quelque chose, et personne ne paraît devant vous, si ce n'est avec une idée de profit. Moi-même qui vous parle, pour vous engager à augmenter vos revenus, afin que vous puissiez mieux gérer en vue de votre intérêt et de celui de l'Etat, je ne viens pas ici i titre gracieux ; mais je vous demande, sinon de ^argent, au moins de l'estime et de l'honneur. Ceux qui viennent vous conseiller de ne pas voter la loi, ne demandent pas de Tbonneur à vous, mais de l'argent à Nicomède. Ceux

LES GRACCHES. . 135

qui vous conseillent de la voter, ne vous demandent pas de l'estime, mais l'accroissement et la plus-value de leur patrimoine aux dépens de Mithridate. Quant aux bonïmes du même rang et du même ordre qui gardent le silence, ce sont les plus âpres au gain. Car ils demandent de l'argent à tout le monde, et tout le monde est leur dupe. Vous, qui les croyez éloignés de toutes ces pratiques, vous leur accordez votre estime. Les envoyés des rois, persuadés que ces genslà se taisent dans l'intérêt de leur maître, leur prodiguent présents et argent. Or ce fait me rappelle que, en Grèce, un illustre tragédien se montrant tout glorieux d'avoir reçu un grand talent pour une seule représentation, Démade, l'homme le plus éloquent de sa ville natale, lui dit : i Tu trouves étrange d'avoir reçu un talent, pour avoir parlé; moi, pour me taire, j'ai reçu dix talents de roi. » « Citoyens, c'est au même prix que ces braves gens gardent aujourd'hui le silence! »

Les deux tribunats de Caïus, marqués, le premier par des lois destinées à venger son frère Tiberius; le second, par une opposition très-habile de raristocratie, personnifiée dans Livius Drusus, permirent au jeune novateur de donner l'essor à son talent véhément, énergique, passionné ; sa pantomime était vive, animée : il parcourait* à grands pas la tribune, il emplissait de sa voix tout le Forum, à ce point qu'il avait derrière lui un joueur de Hûte, dont l'instrument d'ivoire le ramenait au ton et modérait ses éclats. Contraint de redoubler d'efforts et de talent, pour résister à ses adversaires et pour conserver sa popularité, il a des élans qui saisissent et qui touchent :

K Si je voulais, Romains, parler devant vous, si moi, le descendant d'une noble famille, moi qui ai perdu un frère pour vous, et qui, de la maison de Scipion l*Atricain et de Tiberius Gracchus, suis resté seul avec un enfant/ je vous priais de souffrir que je prenne maintenant du repos, afin que notre famille ne soit pas anéantie tout entière, et qu'il en survive quelques débris, je ne sais si vous m'accorderiez volontiers ma demande. »

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On voit, par ces paroles empreintes d'un douloureux pressentiment, que Caïus prévoit son sort. En effet, le peuple l'abandonne : il n'est pas réélu tribun, et le voilà livré, sans armes légales, à ses adversaires les plus acharnés. Son éloquence en est donc réduite à des cris de désespoir :

ff Puisque, après avoir tout perdu, il ne me reste que mon corps et mon âme, les seuls biens qne je possède, je vous les abandonne et je les remets en votre pouvoir. Usez-en, abusez-en impunément, comme il vous plaira; prononcez contre moi ce que vous voudrez; parlez, et j'obéirai.»

Et plus loin :

f Malheureux, oCi aller? oh me réfugier? Au Capitole? Il est encore teint du sang de mon frère I Dans ma maison ? Pour y voir les lamentations et le désespoir de ma mère ! »

« Ces paroles, dit Cicéron, prononcées d'une voix déchirante, étaient accompagnées de tels regards et de gestes si douloureux, que ses ennemis eux-mêmes ne purent retenir leurs larmes. » C'est alors que, abandonné de ses partisans, poursuivi par Opimius, il se jette dans le bois des Furies, où il reçoit la mort delà main d'un de ses esclaves. Il avait trente-deux ans.

L. Licinius Crassus, né l'an 140 avant J.-C, est un des orateurs latins les plus accomplis avant que Cicéron ait éclipsé tous ses devanciers. Son début dans la carrière oratoire est un plaidoyer contre Papirius Carbon, partisan de. Tiberius Gracchus. L'issue de ce procès fut douloureuse. Carbon, craignant une sentence défavorable, s'empoisonna, dit-on, avecdescantharides.

L'année suivante, Crassus appuie le projet de fonder une colonie à Narbonne, et fait réussir la proposition, malgré le sénat. Peu de temps après, il est nommé questeur en Asie, où il suit les leçons du rhéteur Métrodore. Elu successivement édile, tribun, consul, puis censeur avec Cn. Domitius Âhenobarbus,

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il fait rendre au Sénat un sénatus-consulte (92) relatif aux rhéteurs latins, dont il ferme les écoles. Il meurt en 91, âgé de quarante-neuf ans.

Aux yeux de Cicéron, Crassus est un orateur parfait. « On l'attendait, il arrivait préparé; on l'écoutait. Son geste était sobre, sa voix soutenue ; il ne marchait pas/ il ne frappait pas souvent du pied; sa parole était éloquente, correcte, abondante; il était orné et bref tout à la fois ; jamais il n'eut d'égal dans les répliques ; à une extrême gravité il joignait l'enjouement et la plaisanterie fine qui conviennent à l'orateur. » Ce sont ces qualités réunies qui font le charme et la force de la réponse que Crassus, plaidant pour Cn. Plancus, adresse à Marcus Brutus, accusateur plein de fougue et d'audace.

Le côté faible de Brutus, c'était d'avoir dissipé son patrimoine. Crassus, se faisant apporter les trois livres que le père de Brutus avait écrits sur le droit civil, y fait lire dans le premier : a Nous étions par hasard dans ma villa de Priverne, » « Tu le vois, Brutus, dit Crassus, ton père témoigne qu'il t'a laissé un domaine à Priverne. » On lit dans le second : « J*étais dans ma maison d*Albe avec mon fils Marcus» » « Cet homme, continue Crassus, cet homme sage entre tous les premiers de cette cité, connaissait bien le gouffre que voici ; il craignait que, en voyant son fils ne rien posséder, on ne l'accusât de ne lui avoir rien laissé. » Dans le troisième on lit : « Dans ma mai' son de Tibur, nous nous assîmes un jour, mon fils Marcus et moi, »

« Où sont donc, s'écrie Crassus, où sont ces domaines, Brutus, que ton père t'a laissés, comme il l'atteste lui-même par ces écrits publios? Situ n'avais été déjà en âge de puberté, il eût composé un quatrième livre, où il aurait marqué qu'il s'était baigné avec toi dans ses bains que tu as vendus ! »

Par un singulier hasard, au moment oii Crassus lançait contre Brutus ces traits spirituels et mordants^ le convoi de Junia, l'aïeule de son adversaire, vient a

passer sur le Forum. Aussitôt Crassus s'empare de cette circonstance, du genre de celles dont la coïncidence inattendue frappe toujours beaucoup l'imagination populaire :

« Eh bien, Brutus, s*écrie-t-îl avec une impétuosité mêlée de noblesse, pourquoi restes-tu immobile? Que veux-tu que cette femme respectable par son âge aille annoncer à ton père, i tous ces aïeux dont tu vois porter les images, à tes glorieux ancêtres, à ce Junius Brutus qui a délivré le peuple romain de la tyrannie des rois? Que racontera-t-elle de ta vie? A quelle occupation, â quelle gloire, à quelle vertu dira-t-elle que tu t'appliques ? Dira-t-elle que tu t'occupes à augmenter ton patrimoine? Un tel soin n'est pas digne de ta noblesse; mais admettons-le : il ne te reste rien de tes richesses ; tes prodigalités les ont toutes dissipées. — Que tu t'appliques au droit civil? Cette science est celle de ton père; mais elle dira que, en vendant sa maison, tu ne t'es pas même réservé, dans le mobilier, le siège de ton père. — Que tu cultives l*art militaire? Tu n'as jamais vu un camp. — Que tu t'adonnes i l'éloquence? Tu n'as aucun talent, et ce que tu possèdes de voix et de langue, tu le consacres honteusement au métier de calomniateur. Et tu oses voir la lumière du jour, regarder en face le tribunal, paraître dans le Forum sous les yeux de tes concitoyens? Tu ne frémis pas d'horreur à la vue de cette morte et de ces images glorieuses, toi qui ne peux les imiter, et qui ne t'es pas même réservé le moindre endroit pour les placer ! »

Cicéron, qui cite ce passage, conclut avec raison que de pareils mouvements sont dramatiques, sublimes. C'est là, en effet, de la grande, de la véritable éloquence, et Crassus a tiré de l'occasion soudaine offerte à sa défense, transformée en attaque, un parti aussi saisissant qu'inattendu.

Ami intime de Licinius Crassus, Marcus Antonius est comme lui un grand orateur. Cicéron ne les sépare point l'un de l'autre, et il les assimile aux Grecs qui se sont illustrés par ia parole. Tous les deux ont ce-

MARC us ANTONIUS. 129

pendant leur ^enre de talent. Crassus a plus de maturité et de solidité; Antonius, plus de pathétique et de feu. Né l'an 143 avant l'ère chrétienne, il paraît tout jeune sur le Forum, où il se forme à bien dire par l'audition des orateurs les plus distingués de son temps. A ces leçons toutes pratiques il joint les conseils techniques des rhéteurs Métrodore et Mnésarque. Questeur, préteur, soldat, consul, censeur, dans des circonstances analogues à celles où Crassus s'était fait une carrière honorée, il exerce ces diverses magistratures aux applaudissements de ses concitoyens. £n 87, à l'âge de cinquante-six ans, il est mêlé aux luttes sanglantes de la guerre civile et mis à mort par l'ordre de Marius et de Cinna. Sa tête fut suspendue à la tribune aux harangues. Il ne reste rien de l'éloquence politique ou judiciaire d'Antonius. Les éloges que Cicéron lui accorde avec une sympathie touchante, et l'analyse qu'il donne de quelques-unes de ses pièces oratoires, augmentent les regrets de cette perte. Un homme qui faisait pleurer Marius attendri, et dont les contemporains savaient par cœur les plus beaux passages oratoires, eût mérité de remuer encore les âmes par l'accent passionné qui vibrait dans ses discours.

Légistes : Àppius CUudius Caecus. — C. Flavius. — Sextus iClius Paetus. — Caton l'Ancien. — Les trois Scaevola. — M.Junius Brutas. — M. Manilius. — Sulpicius Rufus.

A Rome, le droit civil, soit public, soit privé, étant de la plus haute importance, il est tout naturel qu'on en ait fait, dès les premiers temps, l'objet d'une étude assidue, on peut même dire d'une culture toute particulière. Ainsi Papirius Sextus fut chargé par le sénat et par le peuple, sous Tarquin le Superbe, de recueillir les lois rendues sous les premiers rois. De plus, comme chaque Romain avait un grave intérêt à connaître l'ex-

XjO LITTERATURE ROMAINE.

tension ou la limite de ses droits de citoyen, dans les assemblées électorales, dans la recherche et dans l'obtention des magistratures, dans les luttes incessantes des patriciens et des plébéiens, plusieurs hommes dis* tinguéS) consultés sur le droit, soit chez eux, soit en se promenant sur le Forum, et nommés jure consulti, d'où le nom de jurisconsultes, donnèrent de bonne heure, à côté du Droit papirien, des avis motivés {responsa) sur les formes multiples de la procédure en matière d'actes judiciaires ou politiques, et les firent connaître dans des ouvrages spéciaux.

Vers l'an 300 avant J.-C, Appius Claudius Csecus, de son propre mouvement, ou son greffier Cneius Flavius, après les avoir dérobés à son maître, publia le Calendrier des jours fastes et le plus ancien recueil des Actions, Ce calendrier fit connaître aux plébéiens la date précise des jours où les causes importantes pouvaient être plaidées ou renvoyées : connaissance que les patriciens s'étaient jusqu'alors appropriée. Le recueil des Actions enseigna la formule suivant laquelle le préteur, occupé seulement du point de droit, renvoyait à un juge, désigné par lui, l'examen et la solution de la question de fait. Telle est l'origine du Droit fiavieny nom donné à la publication des formules secrètes, révélées par Flavius. A partir de ce moment, la jurisprudence obtient une faveur toujours croissante.

Quelques jurisconsultes publient de nouveaux codes ou formulaires de droit, par exemple, Sextus ^lius Fœtus, surnommé le Subtil (Catus), qui fait paraître, en 194., un livre de Droit, divisé en trois parties, des Commentaires sur le droit civil et sur les Lois des XII Tables^ contenant les textes, leur explication scientifique et leur interprétation. Le vieux Caton compose également des Commentaires de droit et des Réponses. Mais les jurisconsultes les plus éminents de cette période sont les trois Scasvola, M. Junius Brutus, Manius Manilius et Sulpicius Rufus.

P. "Mucius ScsBvola, tribun du peuple, préteur, puis

LES LEGISTES. Ijl

consul (133, l'année même où Tiberius Gracchus perdit la vie, se fit remarquer par sa profonde connaissance du Droit pontifical (Jus pontificium). Cicéron le cite comme un légiste distingué. Il avait écrit dix livras sur le droit civil,

Quintus Mucius Scaevola, augure et consul (116), est, comme orateur, un des maîtres de Cicéron, qui Va. choisi pour un des interlocuteurs de ses dialogues de l'Amitié, de l'Orateur et de la République, 11 était Yersé dans la connaissance des lois, mais on ne cite aucun écrit de lui.

Quintus Mucius Scaevola, fils de Publius, tribun, édile, consul et grand pontife, fut proscrit par le parti de Marins. L'élévation de son caractère, ses principes sévères d'équité, l'aménité de ses manières, ses talents comme administrateur, orateur et juriste, le placent parmi les hommes illustres de son temps. C'est le premier Romain à qui l'on puisse attribuer une conception scientifique et systématique du droit civil, qu'il réalisa dans un ouvrag en dix-huit livres.

M. Junius Brutus écrivit sur le droit civil des ouvrages où il mentionne les noms de ceux à qui sont adressés ses Responsa.

Manius Manilius a écrit trois livres de droit avec un traité des Actions des choses vénales et des Moni^ menta, espèces de Mémoires ou Tables de rappel,

Sulpicius Rufus se place au-dessus des autres jurisconsultes de cette période par la sagacité pénétrante de son jugement et par l'introduction de l'esprit philosophique dans la science du droit. C'était un disciple éminent d'Aristote. On sait par Aulu-Gelle qu'il avait écrit une Critique des chapitres de Scaevola, un traité Sur l'abolition des sacrifices privés, un traité des Dots, à l'occasion du premier divorce accompli à Rome par Spurius Carvilius Ruga (23 1), enfin un commentaire sur VÉdit des édiles curules.

Ij2 LITTÉRATURE ROMAINE.

Grammairiens : Cratès de Mallos. — Spurius Carvilius.

Cratès de Mallos, ville de Cilicie, n'est pas, à proprement parler, un grammairien latin : c'est un Grec. Il avait fondé à Pergame une école, rivale de celle d'Alexandrie, pour l'épuration du texte d'Homère, et ses Corrections (§iop6a)xixâ) sout souvent citées par les commentateurs. Mais envoyé à Rome par le roi Âttale {i66 av. J.-C.), il eut le malheur de se casser la jambe sur le mont Palatin ; et, condamné par cet accident à un séjour plus long qu'il ne l'avait cru, il ouvrit un cours de littérature, qui fut suivi avec empressement par la jeunesse romaine. Son exemple fut imité par des hommes de mérite, qui expliquèrent aux jeunes gens les œuvres d'Ennius, de Pacuvius et de Nœvius. L'un d'euXf Spurius Carvilius, se livra plus spécialement aux travaux de grammaire; il corrigea et régularisa l'alphabet, tandis que d'autres maîtres appliquèrent à l'idiome italique plusieurs des règles établies pour la langue grecque.

Économie rurale; morale pratique : Caton rÂncien.-— Véritable caractère de son opposition aux idées grecques.

Bien que les Travaux et Jours d'Hésiode soient une œuvre de simplicité naïve et rude, il y circule néanmoins un courant hellénique de poésie, qui relève par la grâce du style et par la variété des descriptions, les enseignements pratiques donnés à Perses. De son côté, VÉconomie de Xénophon est une œuvre pleine de charme et de finesse ingénieuse, même dans les détails techniques. On croit entendre, en lisant les paroles

caton l'ancien. IjJ

d'Ischomachos à sa jeune femme, quelqu'une de ces allocutions graves et touchantes, que les magistrats et les ministres de la religion adressent de nos jours à des époux. C'est la vraie raison parée de tous les charmes de la sensibilité et de la tendresse. Rien de semblable dans le De re rustica de Caton. Le vieux Romain, type de l'agriculteur, dur à lui-même,, impi* toyable aux autres, ne voit dans la possession du sol qu'un moyen de s'enrichir. Aussi, s'il est ami du travail, c'est à la condition expresse que le travail rapporte et rapporte beaucoup. Le domaine rustique embrasse un périmètre d'environ deux cent quarante arpents, soit un peu plus de soixante hectares. Le maître le fait lui-même valoir, avec l'aide d'un régisseur, de servants et d'esclaves. Les produits usuels en céréales sont l'épeautre ou froment, l'or<;e et le millet; puis viennent la rave, le raifort, l'ail, le pavot, et pour la nourriture des bestiaux le lupin, la fève, le pois et quelques plantes fourragères. Les semailles ont lieu à l'automne ou par exception au printemps. L'arrosement, le drainage et l'engrais s'effectuent avec soin. Les prairies artificielles sont améliorées par l'irrigation. Les légumes et spécialement le chou abondent dans le potager. L'olivier et la vigne garnissent les coteaux et la plaine, où s'élèvent de compagnie les figuiers, les poiriers, les pommiers, sans compter les peupliers, les ormes et les hêtres. Les gros animaux de labourage, les moutons et les porcs sont menés au pacage ou tenus à l'étable. Les garennes, les réserves et les viviers ajoutent aux plaisirs et à la richesse du maître.

A la tête du personnel se trouve le régisseur (villicus). C'est lui qui fait la recette et la dépense, les ventes et les achats : dépositaire de la puissance et des instructions du maître, il a partout la haute main, et il exerce le droit de punir. Caton le marie avec la ménagère {villica), chargée de tenir la maison, de surveiller la cuisine et le garde-manger. Tout gravite autour de ce couple, dont l'homme person-

nifie le cultivateur modèle. Caton en trace ainsi le portrait :

€ Le premier levé, il se couche le dernier; il est sévère pour lui-même autant que pour ses gens; il sait, avant tout, se faire respecter de la femme de charge ; ayant l'œil toujours ouvert sur les travailleurs, sur le bétail et surtout sur les bœufs de labour : mettant souvent, et de sa personne, la main aux tra> vaux des champs, mais sans jamais aller, comme le simple esclave, jusqu'à la fatigue; il est sur les différents points à toute heure, n'emprunte pas, ne prête pas, ne donne pas de festins, n'a cure d'autres dieux que de ceux de la maison ou des champs. Enfin il s'en remet Si son maître pour tout ce qui est du commerce avec les dieux et les hommes; gardant pardessus tout une attitude modeste- vis-à-vis de lui, et, en esclave fidèle, réglant simplement sa vie selon la teneur des instructions qu'il a reçues. »

Telle est la situation du villicus ; mais il est le seul de la, famille qui ait la perspective de l'affranchissement, si le bien prospère.

Les esclaves sont des choses plutôt que des hommes. Ils ne reçoivent qu'une maigre pitance d'aliments, blés, olives, poisson salé, huile et vin. La discipline qui les régit est sévère : ils ne portent pas de chaînes, mais, à la moindre mutinerie, ils sont mis aux fers et au cachot. Caton donne au chef de maison le conseil de vendre les bœufs en retour d'âge, les veaux et les agneaux sevrés, la laine, les peaux, les vieilles charrettes, les vieilles ferrailles, l'esclave vieux ou malade ; en un mot tout ce qui ne peut servir.

« Il faut, dit-il, que le chef de famille soit grand vendeur, petit acheteur. «

Parole sage; mais l'ordre de vendre le vieil esclave â révolté à .juste titre l'âme généreuse de Plutarque : « Pour moi, s'écrie-t-il^ je ne voudrais pas vendre

CATON L^ANCIEN. I j 5

même mon bœuf de labour, parce qu'il aurait vieilli; à plus forte raison n'aurais-Je pas le cœur d'exiler un vieux serviteur de la maison, où il a vécu longtemps, et qui est comme sa patrie ; de l'arracher à son genre dévie accoutumée, pour quelque monnaie, que me vaudrait la vente d'un homme aussi peu utile à celui qui l'aurait acheté, qu'à moi qui l'aurais vendu. »

Cependant, par une contradiction bizarre, Caton concilie cette dureté d'âme avec de grandes qualités morales, un sentiment profond du devoir et une pratique constante de la justice. La tendresse paternelle le dirige et le maintient dans cette voie. Il avait un fils, dont l'éducation fut l'une des affaires importantes de sa vie. « Estimant plus, selon l'observation de Plutarque, d'être bon mari et bon père que grand sénateur, » il restait auprès de sa femme, aux heures où elle allaitait, lavait et emmaillottait le petit ^arcus. Dès que l'enfant fut en âge de comprendre, il lui enseigna lui-même à lire, et fidèle à sa maxime que « chez l'adolescent mieux vaut dos basané que peau blanche, » il lui apprit la lutte, l'équitation, la natation, l'escrime, l'endurcissant au froid et à la chaleur. Mais il ne suffît pas à Caton de soigner le corps de son fils : il en veut aussi élever M'âme. Dans tout ce qu'il écrit, il a son fils en vue, et de sa main il transcrit, à l'usage de Marcus, en gros et lisibles caractères, son livre des Origines. 11 compose, en outre, des espèces de manuels et de guides pratiques, pour apprendre à son fils à se conduire dans la vie. On y lisait, entre autres maximes :

t La vie humaine est li peu près comme le fer. Servezvous du fer il s'use; ne vous en servez pas, la rouille le détruit. Nous voyons de même les hommes s'user parle travail; mais, si l'on demeure oisif, Tinertie et l'engourdissement font plus de mal que l'excès du travail même. »

Le jeune homme répondit aux espérances de son père. Seulement, sa vie fut courte, et le fer s'usa vite.

i}6 littératvrb romaine.

Après avoir combattu vaillamment à Pydna (168), sous la conduite de Paul Emile ^ et repris, sous des cadavreSf son épée^ que le coup d'un ennemi avait fait glisser de sa main, il épousa Tertia, fille de Paul Emile et sœur de Scipion, entra dans la carrière politique, écrivit des livres de droit cités par plusieurs jurisconsuhes, et mourut préteur en 152, a un âge peu avancé. ^\ n'est pas extraordinaire que le vieux Caton, attaché aux vieilles mœurs et aux vieilles idées par crainte de la corruption et des désordres inhérents aux nouveautés, se soit déclaré l'adversaire des lettres, des arts et des sciences importés de la Grèce. Cependant cette guerre n'e&t pas chez lui l'effet d'une passion aveugle et systématique. Il déteste les médecins grecs, fait iermer les écoles des rhéteurs et des philosophes, bannit de Rome le stoïcien Diogène, de fiabylone, le péripatéticien Critolaos, de Phasélis, et l'académicien Carnéade, d'Athènes, sophistes plus élastiques que serrés daus leurs principes, recommande à son àls d'effleurer seulement la littérature hellénique^ sans l'approfondir, parce qu'il y voit une menace immédiate de corruption, enHn il traite Socrate de perturbateur et Isocrate de parleur fastidieux ; mais il lit Thucydide et Démosthène, il copie des ouvrages grecs pour l'écation fie son fils, il fait une citation d'riomère à Po- Jybe. D'où vient alors qu'il appelle les Grecs une tourbe vicieuse et indisciplinable, dont les arts adoptés par les Romains guront bientôt tout perdu? C'est que, sans méconnaître l'utilité des influences et des inspirations morales de la Grèce, il croit téméraire, insensé, de jeter les .idées vraiment romaines dans le moule hellénique. Mû par le sentiment d'une nationalité fière et jalouse, il travaille à façonner la langue latine et à forcer l'instrument nécessaire aux prosateurs italiens. Peut-être subordonne-t-il parfois sa pensée à la supériorité littéraire des modèles grecs ; mais son hellénisme est autre que celui des Fabius, des Quinctius et des Scipions : il reconnaît le mérite du fond ; il ne veut rien céder sur l'intégrité toute latine de la forme.

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