‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 33 sur 80 · VARRON, ICI · texte numérisé non relu

VARRON, ICI

En m^tre contommédans son art, le poète explique le procédé dont il use pour flageller les sots, les pédants et les vicieux, qui lui échauffent la bile. C'est un genre spécial, unique, qui tient le milieu entre la poésie et la prose. On n'y trouve pas « le génie, le souffle divin et la bouche sonore », qui font les grands poètes ; mais Fauteur, convaincu qu' « il ne suffit pas de faire rire Pauditeur, quMI faut, en outre, de la concision pour que la pensée se hâte, sans charger et lasser les oreilles, que le discours doit être tantôt sérieux, souvent gai, offrant tour à tour le caractère de Porateur, du poète, de l'homme poli, qui ménage ses forces et se résout parfois à en faire le sacrifice, que la plupart du temps une plaisanterie tranche les grandes difficultés mieux et plus fortement qu'une parole acérée», prend pour modèles « les poètes de la vieille comédie grecque, se grattant la tête, se rongeant les ongles jusqu'au vif, retournant maintes fois son* style, afin d'écrire des choses dignes d'être lues, ne se mettant pas en peine d'être admiré de la foule, et se contentant d'un petit nombre de lecteurs. »

Dans un autre passage, il raconte comment il a reçu de son père une direction morale, d'une sagesse toute pratique et d'une application journalière, qui pénètre son cœur d'une gratitude empreinte de tendresse et de respect :

Ab hoc nunc Laus illi debetur et a me gratia major.

(Sat.vi, lib. I, V. 87).

Ailleurs, il initie ses lecteurs à sa vie quotidienne :

« Je vais seul, dit-il, partout où j'ai le désir d'aller; je m'informe du prix des légumes et du blé ; j'arpente le cirque, ce foyer de mensonges, ou le forum à la tombée de la nuit , je fais galerie aux devins, puis je me ramène chez moi devant urt plat de poireaux, de pois cbiches et de légers gâteaux. Trois esclaves servent le souper ; j'ai deux coupes et un cyathe

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sur une pierre blanche, et, auprès, un hérisson commun, une burette avec sa patère, toute vaisselle campanienne. Ensuite je vais dormir jusqu'au lendemain, à la quatrième heure ; puis je flâne, je lis, j'écris ce à quoi il m'a plu de rêver en silence; on me frotte d'huile, et, quand le soleil plus ardent m'avertit de conduire ma £fuigue au bain, je fuis le Champ de Mars et le jeu de la balle. Après avoir sobrement diné, juste ce qu'il faut pour ne pas rester tout le jour l'estomac vide, je me repose à la maison. Cette vie est celle des hommes exempts de l'ambition, ce fardeau de misères; c'est ainsi que je me console, vivant plus heureux que si, parmi les questeurs, je comptais mon aïeul, mon père et mon oncle. »

Prenant ailleurs pour thème cette triste vérité que « tout le monde est fou, stuitique prope omneSy » il démontre que « cette formule s'applique aux peuples comme aux grands rois », et, afin de rire des paradoxes stoïciens, il ajoute « sauf le sage ». Ou bien, louant les avantages de la sobriété et flétrissant le régime culinaire, où « les rdtis mêlés aux bouillis, comme les coquillages aux grives, tournent les douceurs en bile et en pituite épaisse, qui portent le trouble dans l'estomac », il conduit, par degrés, son lecteur à cette conclusion que la vraie vie est celle qu'il mène dans sa villa de la Sabine, et au délicieux apologue du Rat de ville et du rat des champs, dont le génie de La Fontaine ne donne qu'une pâle copie.

Enfin, se mettant lui-même en scène, non dans sa vie courante, mais dans une circonstance importante de l'histoire, il raconte un voyage à Brundusium, où, en société d'intimosamiSyCocceius, Fonteius Capito, Virgile et Varius, il accompagne Mécène, chargé de négociations délicates entre Octave et Antoine.

Les Êpitres ont une couleur plus philosophique et un tour plus littéraire que les Satires : le fond choisi par le poète l'exigeait ainsi. Horace y condense, pour ainsi dire, tout ce que le Portique et l'ancienne Académie ont de plus pur et de plus pratique en morale,

HORACE. ipj

sans s'égarer dans les détours et dans les distinctions des platoniciens et sans tomber dans les subtilités sèches et rebutantes des stoïciens.

Son seul guide est lalumière naturelle, qui éclaire tous leshommes;saphilosophie n'est jamais grimacière, elle est douce, familière, aisée, comme celle de Cicéron, dont Horace est le disciple assidu, l'imitateur constant, parfois même le copiste ingénieux. Son principe didactique est que les hommes ont moins besoin d'être repris qu'avertis avec douceur. De là tant de morceaux ravissants et sensés sur la justice, la fidélité la modération, l'amitié, la frugalité, l'amour de la patrie, la tolérance ; le tout éclairé de ce jet lumineux de la raison qu'on appelle esprit, ou mis en plus vive saillie par un exemple historique ou par quelque charmant apologue.

Tantôt il montre à son jeune ami Lollius qu'il n'est pas de meilleur guide de morale, enveloppée sous la forme littéraire, que VIliade et V Odyssée : « On y trouve, plus clairement et mieux que dans Chrysippe et dans Crantor, l'indication de ce qui est beau, honteux, utile, inutile»; tantôt il invite son ami Tibulle à la rêverie sous les ombrages et au rien faire des Epicuriens; ici, il engage Numicius, dans un style dont Régnier se souvient pour écrire sa seizième satire, à ne se passionner pour rien, afin de n'avoir rien à regretter: là, il déclare nettement à Mécène que,.si les bienfaits de son ami sont des liens qui enchaînent son. indépendance, il est prêt à lui rendre tout ce qu'il tient de son âme généreuse, et il lui raconte la charmante histoire de l'avocat Phiiippus et du crieur pu* blic Vulteius Mena, dont quelques traits n'ont pas été perdus pour le Savetier et le Financier de La Fontaine. L'épître à Fuscus Aristius, sur les délices de là campagne, ne contient pas seulement une allusion à U fs^AtàtB Deux pigeons, ce joyau de notre littérature; on y trouve en germe l'apologue du Cheval voulant se venger du cerf, VEpUre à Lamoignon^ de Boileati, et le fameux vers du Glorieux de Destouches, si sou-

ip^ LITTÉRATURE ROMAIKE.

Tcot, mais à tort, attribaé à La Fonudney à Boileao, à Molière :

Naturam expelUu furca, iawum usqm* returret.

Cbassez le naturel, il revient au galop.

Daos l'épître diz-neaTième, adressée à Mécène, et dans la première du livre second, adressée à Augoste, Horace rend fièremenl hommage à ses propres tra- Taax, s'honoraot d'avoir traité nn genre inconnu avant lui, de s'être mis au-dessus des préventions des lecteurs ingrats ou de la plèbe mobile, et d'avoir opposé aux partisans des anciens un poète nouveau, qui les surpasse sans les dénigrer.

Tels sont, du reste, les sentiments que résument les vers charmants qui terminent VÉpUre à son limre :

« Lorsque le tiède soleil groupera autour de toi de nombreuses oreilles, dis que, né d'un père affranchi, et n'ayant qu'un petit bien, j'ai étendu de grandes ailes hors de mon nid, • et ajoute autant à mes vertus que tu ôteras à ma naissance. Dis que j'ai plu aux premiers de la Ville, dans la guerre et dans la paix, petit de corps, blanchi avant l'âge, ami du soleil; prompt à m'irriter, et cependant facile i revenir. Si quelqu'un, par hasard, te demande mon âge, qu'il sache que j'avais ac» compli quatre fois onze décembres Tannée où Lollius eut Lépidus pour collègue. »

Ni Ronsard, dans ses vers à Hélène de Fonsèque^ dame d'honneur de Catherine de Médicis, ni Boileau, dans VÉpUre à ses vers, ni Béranger, dans la Bonne vieille f n'ont surpassé, sauf un peu plus d'émotion peut-être, ces accents de bonne et sympathique humeur, qu'Horace communique, sans jamais en rien perdre^ et qu'il garde sienne, en la faisant partager.

Quelques apologues se trouvent semés dans les poésies d'Horace ; mais la fable ésopique a pour véritable .interprète le Macédonien Phaedros^ ameoé de Tbrace

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