‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 34 sur 80 · PHÈDRE · texte numérisé non relu

PHÈDRE

comme esclave, affranchi par Auguste, naturalisé Latin sous le nom de Phaedrus, et connu en français sous celui de Phèdre. Son recueil, composé de quatre-vingt-dix fables, en vers iam biques {versibus senariis)j et divisé en cinq livres, est un monument précieux de la littérature latine, imprimé pour la première fois, en iS9<î, par les frères François et Pierre Pithou. On ne sait presque rien de la vie de Phèdre. Auguste, dît-on, l'avait en estime ; Séjan le persécuta^ mais il échappa à cette inimitié et parvint à un grand âge. La fable d'Esope est brève, concise; la conclusion morale semble avoir hâte de jaillir à l'esprit do lecteur ou de l'auditeur; l'apologue de Phèdre a du développement, de l'élégance, un tour à la fois bref, pittoresque et imagé. Cependant l'allure manque souvent de franchise spontanée, originale : on dirait la traduction contrainte et gênée d'un modèle grec, qui coûte des efforts au copiste latin. Quoi qu'il en soit, c'est un bon livre à mettre aux mains des jeunes gens qui étudient la langue et la littérature romaines; la pureté du style, l'énergie du trait et la portée morale de la sentence compensent fréquemment l'exiguïté du cadre^ la frugalité des détails et l'introduction de quelques formes abstraites ou trop littéralement grecques, étrangères au génie et au goût des grands maîtres du siècle d'Auguste.

POésiB PASTORALE

Poésie pastorale : Virgile : Les Bucoliques,

Ce serait commettre une erreur grave en critique que de considérer les œuvres pastorales de Virgile comme des compositions de débutant ; il avait près de trente ans quand il les publia. Églogtie veut dire choix : les Bucoliques sont donc un recueil de dix'

IÇ6 £ITTÉRATURf£ ROMAINE.

pièces cboisies, d'ane fine saveur, quelques-unes sous la forme de dialogues,

Alternis dicetis, amaut alterna camenae,

dont le théâtre est la campagne <t leg interlocuteurs des pfttres et des bouviers : les prés, les halliers, les bosquets, les rives ombreuses des ruisseaux y sont peuplés de divinités champêtres, Pan, Sylvain, les Nymphes des fontaines et des bois : les acteurs soidisant naïfs de ces petits drames se nomment Daphnis, Coryion, Mopsus, Tityre, Ménalque, Mélibée, Âlphésibée, Damon, Mœris; les filles, gracieuses ou espiègles, qu'ils célèbrent dans leurs chansons, s'appellent Amaryllisj Galatée, Phyllis, JEglé, Lycoris; puis le ton s'élève, «les forêts deviennent dignes d'un consul » ; PoUio et Gai lus y figurent, mais ils n'ont point à rougir du voisinage du bon Silène, ni le Romain, souverain du monde, d'un rapprochement avec le paysan Simulus, préparant son repas matinal. Pourquoi ? C'est qu'un parfum d'élégance ingénieuse donne à tous ces objets un air de famille et de fraternité. Ainsi jadis avait procédé Théocrite, le maître de Virgile; dans ses idylles, les propos des bergers et des pasteurs, le caquetage amusant des Syracusaines, se mêlent à l'hymne funèbre en l'honneur d'Adonis, aux plaintes amoureuses de Polyphème, à la lutte épique de PoUux et d'Amycos. Mais ce que Virgile ne doit absolument qu'à lui-même, c'est l'impression vivement ressentie des beautés physiques de son pays natal, c'est la description vraie, exacte, des paysages, en face desquels il a entendu chanter en lui la voix de la poésie : effusions passionnées du cœur, élans de la pensée philosophique, amour réfléchi de la nature, joie sérieuse, qu'elle prodigue aux âmes qui la comprennent et qui l'aiment. On a contesté avec raison la justesse esthétique d'un genre où le convenu entre pour une large part, où la nature a une enveloppe officielle et voulue, où des bergers font des allusions à la politiq4ie du

|our, OÙ Gallus est travesti en pasteur, Daphnîs et Octave simultanément élevés au rang des dieux ; mais ce qui ravit dans ces productions plutôt rafSnées que de premier jet, c'est la spontanéité du sentiment, c'est la fraîcheur de jeunesse d'une âme qui donne un libre essor à ses idées et à la forme rythmée de l'expression. Nul doute qu'on ne rencontre dans ces pièces de l'adolescence, retouchées par la main de Virgile homme fait^ les épanouissements ingénus d'un cœur de poète et d'artiste. Le touriste, qui parcourt la campagne de Mantoue, ne peut s'y méprendre. Les lignes n'ont pas l'ampleur xies horizons de la Campanie ni les variétés enchanteresses du sol napolitain, mais voici les bois de coudriers, les vignes sauvages, les roseaux et les peupliers du Mincio, les myrtes, les chênes et les saulaies où bourdonnent les abeilles, les ormes, alliés aux pampres, où gémissent les tourterelles et les palombes, les toits de chaume qne couronnent les spirales de la fumée du soir et les grandes ombres qui tombent des montagnes. Virgile a vu tout cela; on le voit après lui : on revit de la vie qu'il a vécue, et dont on suit les phases intimes, comme au temps où le jeune poète gravait sur les arbres le nom d'un objet aimé, comptait les chèvres, les agneaux et les génisses, qui rentraient, à la chute du jour, dans les étables de son père, ou regardait, ému, les milliers d'oiseaux frileux poussés par un v«nt d'hiver sous le dôme tiède des forêts.

POésiB ÉLéciAQ^UE

Poésie élégiaque : Catulle. — Cornélius Gallus. — Pedo Albinovanus. — TibuUe. — Properce. — Ovide.

Le génie poétique de Catulle ne s'est pas seulement appliqué à la poésie lyrique et à l'épopée : il brille

IpS LITTÉRATURE ROMAINE.

aussi dans le genre élégtaque. Qaoiqae ses distiques n'aient pas encore toute la correction métrique ni la ductilité rapide de ceax d'Ovide, quelques-uns possèdent déjà l'allure facile, leste et dégagée qui est le suprême mérite de ce genre. On y rencontre également, ce qrii vaut mieux encore, l'impression attendrie, la note émue et sincère, sans lesquelles l'élégie, au lieu d'être l'écho de la plainte et de la mélancolie, n'est qu'une pose ridicule, une lamentation sans valeur. C'est, en effet, un sentiment de douleur réelle et convaincue qui inspire à Catulle les vers où il déplore la mort prématurée de son frère.

« Porté à travers bien des nations et sur des mers sans fin, j'arrive^ mon frère, devant cette tombe infortunée; je viens t'ofifrir le dernier présent de mort et adresser de vains adieux à ta cendre muette. Hélas ! le destin t'a pris & ma tendresse par un trépas immérité ; mon frère m*a été indignement ravi. Ht cependant aujourd'hui, fidèle à Tantique usage de nos aïeux, je dépose ces tristes offrandes sur ta tombe. Reçois-les^ inondées des larmes de ton frère, et pour toujours, 6 mot» frère, salut et adieu!... Avec toi ont péri toutes les joies que ta douce affection nourrissait pour moi dans la vie ; ta mort» frère chéri, a brisé tous nos plaisirs ; avec toi mon Ame est tout entière ensevelie ! Depuis que tu n'es plus, j'ai chassé de ma pensée toutes les rêveries du poète, toutes les délices du cœur... Te parlerai-je? N'entendrai-je plus tes paroles? O toi, qui m'es plus cher que la vie, ô mon frère, ne pourraije plus te voir? Ah! du moins, je t'aimerai toujours. »

Montaigne, plongé dans la douleur par la perte de son ami La Boëtie, n'a rien trouvé de plus expressif que ces vers de Catulle, pour exprimer ses regrets: on ne peut faire un plus bel éloge du poète latin.

Il ne reste rien dé sûrement authentique des élégies de Corneliui Gallus, pour qui Virgile a composé sa dixième églogue, et dont l'éloge servait, dit-on, de conclusion au quatrième livre des Géorgiques^ avant que l'auteur y eût substitué l'épisode d'Aristée. Gallus

GALLUS. — TIBULLE. I pp

joua un rôle historique. Né à Fréjus 69 ans avant Jésus-Christ, chevalier romain, nommé par Octave au gouvernement de l'Egypte, il abusa de son autorité, prit une attitude opposante, qui déplut à ses chefs hiérarchiques, fut accusé de trahison, rappelé à Rome, condamné à Texil, et se donna la mort Tan 26 avant Jésus-Christ. Il avait traduit les œuvres du poète grec Euphorion de Chalcis, et Virgile lui fait un grand mérite de ce travail ; mais Quintilien se montre sévère à l'égard de ses élégies : il blâme la dureté du style qui fait tort, dans l'œuvre de Gallus, à la passion et à la chaleur du sentiment.

Pedo Âlbinovanus, dont nous avons parlé à propos de la poésie épique, avait écrit, dit-on, nne élégie sur la mort de Mécène, et une autre à Livia sur la mort de Drusus, Cette dernière se fait remarquer par un ton de sensibilité délicate, unie à une grande pureté de style.

Tibulle (Albius Tibullus), chevalier romain, est le type de l'élégance et de la suavité mélancolique du style en matière d'élégie : c'est le poète « des soupirs dictés par l'amour ». Ami d'Horace et d'Ovide, il mourut jeune, avant trente ans. Ses quatre livres se composent d'une quarantaine de pièces, où les impressions vives du cœur s'unissent à un goût passionné pour la campagne et pour les inépuisables beautés de la nature.

« Qu'un autre, s'écrie-t-il, amasse des richesses et des monceavix d'or fauve, qu'il possède nulle arpents d'un sol cultivé, que le voiunage de l'ennemi le tienne dans de continuelles alarmes, e^ que le bruit de la trompette martiale chasse loin de lui le sommeil. Moi, je demande que ma pauvreté m'assure une vie de loisirs et qu'un feu constant luise dans mon foyer. Je veux, hôte des champs, planter en temps voulu mes vignes délicates, et d'une main exercée mes grands arbres fruitiers. Puîssé-je, au gré de mon espoir, voir toujours s'amonceler mes récoltes et mes cuves se remplir d'un vin onctueux. .Car je salue avec respect le tronc qui s'élève isolé

dans les campagnes, et, dans un carrefour, la pierre antiquÊ, lleurie de guirlandes, puis tous les fruits nouveaux que me donne Tannée^ j'en offre les prémices au dieu du laboureur. Blonde Cérès, à toi une couronne d'épis de mon champ, suspendue aux portes de ton temple ; que dans mes fertiles vergers, gardiens à la face empourprée, Priape et sa faux redoutable soient Teffroi des oiseaux ! Et vous aussi, Lares, protecteurs d'un domaine jadis opulent et maintenant pauvre, vous avez vos offrandes. Alors une génisse immolée sauvegardait de nombreux troupeaux ; aujourd'hui , une modeste brebis est la victime offerte pour un modeste domaine ; cette brebis tombera en votre honneur, et autour d'elle retentiront ces cris de la jeunesse rustique : « lo î donnez- nous et moissons et bons vins ! »

Ailleurs, flétrissant les folies de la gaerre, il peint le cultivateur vivant et mourant tranquille au milieu des siens :

« Combien est plus digne d'éloges celui qui, entouré de sa postérité, est pris par une tardive vieillesse, dans son humble chaumière! Il suit ses brebis, et son fils ses agneaux, tandis que sa femme prépare l'eau chaude pour son corps lassé. Puissé-je vivre ainsi, et, voyant ma tête se couronner de cheveux blancs, raconter, vieillard, les choses du temps passé ! Cependant, que la paix féconde nos plaines ! C'est la paix, à l'âme pure, qui, la première, a conduit sous le joug recourbé les bœufs du laboureur. C'est la paix qui a nourri les vignes, recueilli le jus de la grappe, empli par la main du père l'amphore que videra le fils. Pendant la paix, le ho3'au et le soc sont en honneur, tandis que la rouille envahit dans les ténèbres les armes du cruel soldat ; et le villageois, de retour da bois, allourdi par le vin, ramène au logis, sur un chariot> sa femme et ses enfants. Viens Anous, paix bienfaisante, les mains pleines d'épis, et verse-nous une pluie de fruits de ton sein éblouissant! »

Ou bien encore, inspiré par le pressentiment de sa mort prématurée, il dit à Messaia, son ami :

TIBULLE. PROPERCR. 20I

« Hélas, la maladie m'enchaîne aux rivages inconnus des Phéniciens ! Mort, sombre mort, éloigne de moi tes mains avides; sombre mort éloigne-les de moi; je n*ai point ici ma mère, qui recueille mes ossements brûlés sur son sein gémissant, ma sœur qui verse sur ma cendre les parfums d'Assyrie et qui pleure sur mon tombeau, les cheveux épars. Délia n'est point là, qui, avant de me laisser quitter Rome, avait, dit-on, si bien (Consulté tous les dieux... Ah! qu'il m'arrive de revoir les pénates de mes pères, et de payer à mes Lares antiques le tribut mensuel de mes encens!... Que si, dès aujourd'hui, j'ai accompli les années que me donnent les destins, fais placer au-dessus de mes os une pierre où on lise gravé : « Ci-gît TibuUe, enlevé par une mort impitoyable, pendant qu'il suit Messala et sur terre et, sur mer. » Et toi, ma chaste amie, reste-moi fidèle ; gardienne de ta sainte pudeur, qu'une vieille attentive demeure assise à tes côtés ; qu'elle te fasse de doux récits, et que, prés de la lampe posée, elle tire les longs fils de sa quenouille pleine ; que ma Délia, attachée à sa lourde tâche, vaincue par le sommeil, laisse peu à peu échapper son ouvrage, alors j'arriverai soudain, personne ne m'aura annoncé d'avance; et je t'apparaitrai comme un envoyé du ciel. »

André Chénier, que Von a rapproché de TibuUe, n'a pas de plus ravissants tableaux.

Properce (Sextus Aurelius Propertius) naquit àMévania (Bevagnaj, ville de l'Ombrie, l'an $2 avant l'ère chrétienne. Son père, chevalier romain, fut proscrit et égorgé après la prise de Pérouse. Properce n'en devint pas moins un des protégés de Mécène et d'Auguste, et on est en droit de lui reprocher d'avoir accepté les faveurs du parti qui avait tué son père. Lié d'amitié avec Gallus, TibuUe et Ovide, il menait à Rome une vie de plaisirs, et il retournait se retremper dans sa contrée natale. Il y mourut, âgé d'une quarantaine d'années, à Hispellum, où l'on a retrouvé la pierre, de son tombeau.

properce a laissé quatre livres de poésies : les trois premiers portent le nom d'Elég-ies, et le quatrième

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celai de Chants (Carmina). Imitatear de Callimaqae et de Pbiléîas de Cos, doot il se dit Fémule, il a souvent plus d'art que de Daturel, plos de recherche ■que de moelleux dans l'expression : on sent le Romain caché sous une enveloppe grecque. Son érudition l'entraîne à des digressions mythiques, inoins aimables que curieuses, et qui le rendent plus précieux aux savants que sympathique aux âmes douées de sensibilité. De là deux courants dans l'œuvre de Properce, à savoir : les accents d'un poète tout au bonheur ou à la mélancolie, puis le plaisir laborieux d'un artisan de style, fier de jeter dans un moule latin les idées et la science de ses modèles.

Voici des vers touchants adressés à Hostia, femme qu'il aime, et dont il déguise le nom sous celui de Cynthia :

« Ainsi, lorsque, un jour, la mort clora mes yeux, écoute ce que tu dois observer pour les rites funèbres. Qu'une longue file d'images ne me fasse pas un cortège pompeux, et que les vains accents de la trompette ne pleurent point mon trépas ; point de lit mortuaire dressé sur un brancard d'ivoire, ni d% coussin attalique pour y poser ma dépouille mortelle ; loin de moi les rangées de bassins où fument les parfums. Je veux les modestes obsèques d'un convoi plébéien. Il me suffit, pour pompeux appareil, d'avoir mes trois livres de poésies, que je porterai moi-même, riche offrande, à Proserpine. Et toi, Cynthia, tu me suivras, la poitrine nue, meurtrie, tu ne te lasseras point de m'appeler par mon nom, et tu imprimeras un dernier baiser sur mes lèvres glacées, après avoir versé sur moi un onyx rempli d'arôme syrien. Puis, aussitôt que la flamme du bûcher m'aura réduit en cendres, qu'une petite urne recueille mes mânes, qu'un laurier, placé sur mon étroit tombeau, protège de son ombre la place où sont mes restes éteints, et qu'on y grave ces deux vers : a Celui qui git ici, triste poussière, fut autrefois l'esclave d'un seul amour. »

Ovide, «ans contredit le plus fécond et le plus facile des poètes latins^ semble avoir fait du distique élé-

ovioe: tristes, pontiq^ues. aoj

giaque sa propriété personnelle. Nul ne l'a manié avec plus d'aisance et de succès; il en sait toutes les finesses, il en pratique à merveille le tour ingénieux et Va." bandon : c'est même là son défaut ; on y voudrait moins d'abondance et plus de solidité, moins d'esprit et plus de cœur. La poésie, comme ailleurs la véritable richesse, ne consiste pas dans la prodigalité. Or Ovide est un prodigue. Sur quelque matière qu'il traite, il jette à profusion les diamants et les perles, sans songer à la disette du fond; il excelle dans le faux; il oublie que le mérite suprême, en fait d'art, c'est la mesure. Tel est l'excès par où pèchent les Amours, à l'exception peut-être de Tclégie sur la mort de Tibulle, VArt d'aimer, les Remèdes d'amour. L'auteur^ jeune et sans frein, ne sait point s'y borner.

Les HérotdeSf genre pour .lequel se sont bizarrement passionnés quelques poètes modernes, ont un bien autre défaut : la puérilité, l'enfantillage Cette prétendue correspondance entre les héros et les héroïnes de l'histoire fabuleuse peut attirer la curiosité de ceux qui aiment les tours de force et les jeux d'adresse : elle ne satisfait ni la raison ni le goût des amis sérieux de la bonne littérature et de la véritable poésie. Qu'avons-nous besoin de lire les lettres soi-disant échangées entre Déjanire et Hercule, etc.? Montrez-nous ia vie du cœur chez des êtres qui ont vécu, et non pas dans des fantômes créés par une imagination qui chevauche sur les nuages.

Les Tristes et les Pontiques ont, au contraire, une incontestable valeur : l'accent en est sincère. Ovide exilé fait confidence à sa femme, à ses amis, des cruelles dou* leurs qu'il éprouve, décrit la nature sauvage au milieu de laquelle une volonté implacable, inexorable, le condamne à vivre et lui impose la loi de mourir : il est donc juste qu'il provoque la sympathie pour des maux réels, et qu'il fasse même excuser la monotonie du sujet par la fixité logique d'une âme préoccupée d'une seule idée, le retour auprès des siens. Ainsi, l'on ne peut lire sans attendrissement tout ce qui a trait à sa

biographie, à ses premières années, à son commerce amical avec Macer, Properce, TibuUe, Gallus, Horace, Virgile mêms, qu'il ne fait qu'entrevoir ; et la pitié pénètre le lecteur plus profondément encore à la peinture de la dernière nuit passée à Rome par le poète, forcé de quitter le lendemain sa patrie :

« Trois fois je touchai le seuil, et trois fois je revins, et, d'accord avec mon âme, mes pieds m'opposaient leur lenteur. J'avais dît souvent adieu, et je ne pouvais mettre fin k mes paroles, et, comme si je partais, je donnais les derniers baisers. Je faisais sans cesse les mêmes recommandations, me trompant moi-même et reportant mes regards sur les objets chers à mon cœur. Et entin : « Pourquoi me hâter, m*écriai-je : c'est en Scythie qu'on m'envoie ; c'est Rome qu'il faut quitter; double cause d'un juste retard. Vivant, je perds pour toujours une épouse vivante, une famille, des êtres doux et dévoués qui la composent. Que je vous embrasse, pendant que je le puis encore; qui sait si jamais je le pourrai plus tard? c'est autant de gagné que l'heure qui m'est donnée.^ — C'en est fait ; il est temps ; je laisse mes paroles inachevées ; je serre sur mon cœur ceux qui sont le plus près de moi. Onm'arrrache; on eût dit que je laissais mes membres, et qu'une partie de mon corps était séparée de l'autre. Alors éclatent les cris et les gémissements des miens; les mains désespérées frappent les poitrines nues. Ma femme, s'attachant à mon cou au départ, mêle à ses larmes ces tristes paroles ; « Non, tu ne peux m'être ravi ; partons ensemble, oui, ensemble, partons tous les deux; je te suivrai; femme d'exilé, je m'exile; la route m'est ouverte aussi ; ma place est avec toi à l'extrémité du monde; je n'ajouterai qu'un léger poids au navire d'un proscrit.» Elle le voulait, elle l'avait déjà voulu de même sorte; à grand'peine laissa-t-elle retomber ses mains vaincues par la nécessité. Je sors, ou plutôt c'est un cadavre qu'on emporte, en désordre, les cheveux épars, la barbe hérissée, et elle, atterrée par la douleur, tombe inanimée, je le sais, les yeux voilés, au milieu de notre demeure. Quand elle revint à elle, les cheveux souillés de poussière, et qu'elle eut soulevé ses membres glacés, elle pleura sur elle sur nos pénates déserts, et redit

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