‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 38 sur 80 · SALLU9TE · texte numérisé non relu

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laste détestait, est laissé dans l'ombre avec une partialité qui n'est pas digne de l'histoire ; mais les portraits en raccourci de Caton et de César, mis en concurrence dans la délibération sur le sort des complices deCatilina, sont des œuvres de maître. Il en est même de leurs discours, qui sont des pièces de la plus grande valeur. On en peut dire autant du tableau de Rome au moment où les passions politiques poussent à l'usurpation les esprits inquiets de la scène nocturne, au milieu de laquelle Catilina, dans sa maison du Palatin, harangue les conspirateurs, et fait circuler, dit-on, de main eu main une coupe remplie de sang, que chacun porte à ses lèvres; de l'arrestation des députés allobroges sur le Pont Milvius; du supplice des conjurés, dans le TuUianum, et de la bataille dePistoia, où Catilina lutte et meurt en héros : tous ces épisodes sont d'un très grand effet dramatique.

La Guerre contre Jugurtha est traitée d'une main plus habile encore. L'idée de Salluste se manfcste nettement, sous son double aspect, dès la première phrase, qui peut servir de modèle à tous les historiens : Bellum scripturus sum, quod populus romanus cum Jugurtha, rege Numidarum, gessitiprimum, quia magnum et atrox variaque Victoria fuitj dein^ quia tune primum superbiœ nobilitatis obviam itum est. « Je vais écrire la guerre que le peuple romain a faite avec Jugurtha, roi des Numides : d'abord parce qu'elle fut longue et sanglante, et la victoire chèrement achetée ; ensuite, parce que c'est alors que pour la première fois l'on se mit à tenir tête à l'insolence de la noblesse. » Et l'auteur tient parole. Initié aux documents historiques de cette période par Hiempsal II, petit-fils de Masinissa et successeur de Jugurtha, qui lui explique* les livres écrits en langue punique, Salluste présente les faits sous un jour d'une vérité frappante, dessine fidèlement les contours et les détails des paysages africains, où se succèdent les différentes phases de la lutte, depuis l'arrivée de Metellus jusqu'à la bataille de Cirta, suit pas à pas les menées perfides et corruptrices du

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roi numide et met dans le relief le plus saillant cette physionomie tragiquement sinistre. Mais le véritable héros de ce drame, c'e«t Marius. Jamais figure n'a été touchée avec plus de vigueur et de naturel : la mâle éducation du vigneron volsque, devenu consul, la rudesse et la brusquerie de ses manières, son dédain des lettres et des arts, son mépris des nobles, sa fierté plébéienne pleine d'iusolence, sa personnalité affirmée par chacun de ses actes, par chacune de ses paroles, toutes les énergies, en un mot, de ce caractère unique, relevé d'un courage indompté, sont rendues vivantes, avec un rare bonheur d'expression, dans l'exposé des faits et surtout dans la harangue prononcée par Marius après son élévation au consulat : c'est la glorification imperturbable du moi, élevé au point culminant de l'orgueil.

On peut regretter que Salluste fasse précéder ses récits de préambules philosophiques, où, s'érigeant en parleur de vertu et de morale, il affecte une rigidité de principes en désaccord flagrant avec sa conduite, mais il mêle à ces réflexions, d'une sincérité plus qu'équivoque, des observations si curieuses sur l'état de Rome au moment où il écrit, qu'on est prêt à lui pardonner ces digressions faussement honnêtes, en raison des renseignements vrais qu'elles contiennent.

Cornélius Nepos. — C'est un fait assez bizarre qu'on ne sache presque rien de la biographie de Cornélius Nepos, qui est un biographe distingué. Il naquit probablement à Hostilia, près de Vérone, d'où il vintfixer 9on séjour à Rome, où il fut l'ami de Cicéron, de Catulle, de Pomponîus Atticus et de plusieurs autres personnages considérables. Versé dans les antiquités^ Ut géographie, l'histoire littéraire et l'histoire proprement dite, «il avait écrit, au dire de Catulle, une chronique universelle, composée de matériaux laborieusement amassés ; mais il ne reste de lui que les Vies des grands capitaines, avec la biographie de Caton l'Ancien et celle de Pomponius, ouvrage revu par ^milius Probus, qui vivait sous Théodose le Grand. Ce recueil contient la vie dç vingt capitaines grecs, l'énumératiou

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des rois les plus célèbres de la Grèce et de U Perse, la biographie d'Hamilcar et d'Hannibal. Chacun de ces morceaux, à part quelques erreurs, est remarquable par son exactitude et par sa concision : double qualité qui va même jusqu'à la sécheresse. Ainsi les trois chapitres de la biographie de Caton se bornent à l'énumération de toutes les fonctions qu'il a remplies, des diverses circonstances de sa vie politique et militaire, avec quelques lignes de portraits ei la table des matières du célèbre ouvrage intitulé des Origines : c'est trop peu.

La vie de Titus Pomponius Atticus,au contraire,est un morceau de maître, travaillé avec soin, disposé avec art, écrit avec beaucoup d'aisance et de charme: on y sent la main d'un ami. Les derniers chapitres, où se trouve le récit de la mort d'Atticus, mettant fin à ses jours par abstinence, sont d'un tour ferme, énergique, qui a vivement frappé Montaigne. Il le traduit en partie dans le treizième chapitre du second livre des Essais, et il en tire cette conclusion remarqnable : « Atticus ayant recogneu la mort tout à loisir, non-seulement ne se décourage point au joindre (au rapprochement); mais il s'y acharne ; car estant satisfaict en ce pourquoi il estoit entré en combat, il se picque par braveried'en veoir la fin : c'est bien loing au delà de ne craindre point la mort que de la vouloir taster et savourer ». Quelques réflexions judicieuses et d'une saine portée morale font regretter que Cornélius n'ait pas donné une plus large place à ce côté pratique et instructif da genre biographique. Plutarque yaexcellé. Aussi, quoique Cornélius Nepos ait le mérite d'être le premier auteur d'une' collection de biographies, à Plutarque revient la gloire d'avoir fait servir ses récits à l'éducation de ses ïectetirs'. Cependant, pour ce qui est du style, Cornélius Nepos a la supériorité : sa langu« est èlaire, élégante, pourvue^ au besoin, de nerf et de rapidité. On voit qo^if éRt en commerce quotidien et familier aTcc GicéroB>- et qu'il parle la même langue.

Parmi les fragments des autres écrits de Cornélius, il fetft fltenltionner oÉe tettre de- Gof iieHa, mère des

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Gracches, à son fils Caius ; les idées et le style sont en harmonie avec la fierté d'âme de cette femme célèbre. En somme, Tceavre biographique de Cornélius Nepos est très utile à la jeunesse, et Rollin la comprend avec raison dans la liste des auteurs à mettre entre les mains des jeunes latinistes.

Tite-Live, — Pline le Jeune raconte, dans une lettre à son ami Nepos, qu'un Espagnol, frappé de la glorieuse réputation de Tite-Live, accourut de Gadès pour le voir, et s'en retourna aussitôt après l'avoir vu. n C'était sans doute un fait bien extraordinaire, dit saint Jérôme à ce sujet, qu'un étranger venant à Home pour y chercher autre chose que Rome elle-même ». On s'en étonne moins, quand on lit l'admirable monument historique et oratoire que Tite-Live a élevé à sa patrie, et dans lequel il a égalé, par la grandeur de son génie, la noblesse du peuple dont il écrit les annales. Né à Padoue, l'an $o avant Jésus-Christ, il vient à Rome vers l'âge de vingt-quatre ans, y fréquente les écoles des rhéteurs, et compose des dialogues, des morceaux philosophiques et des récits qu'il dédie à Auguste. L'empereur, satisfait de ces travaux littéraires, confie à Tite-Live l'éducation du jeune Claude, le futur successeur de Néron. Investi de ce poste de confiance, Tite-Live partage son temps entre Rome et Napics, travaillant au grand ouvrage d'histoire romaine qui semble avoir occupé toute sa vie. L'amitié d'Auguste n'altéra point l'impartialité de l'historien, qui donna des louanges à Brutus, à Cassius et à Pompée, au point qu'Auguste l'appelait le Pompéien. C'est ainsi que Virgile et Horace ont loué Cicéron et Caton, au temps même où ils étaient admis dans l'intimité du successeur de César. A l'avènement de Tibère, Tite-Live revint se fixer dans sa ville natale, ou il mourut l'an lo de l'ère chrétienne. Ses concitoyens lui ont élevé, en iS49y dans la salle gigantesque du palais délia Ragione, un cénotaphe accompagné du buste en bronze du grand historien et d'une inscription latine.

L'histoire romaine de Tite-Live s'étend de la fou-

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dation de Rome à la mort de Drasus, petit-fils d' Auguste. Les commentateurs l'ont distribuée en Décades^ ou recueils de dix livres, jusqu'au chiffre de cent quarante-deux; il n'en reste que trente-cinq livres, dont le rare mérite redouble les regrets inspirés par la perte de ce qui manque. Henri IV disait qu'il donnerait une province par livre des Décades qu'on lui découvrirait.

L'idée mère de l'histoire de Tite-Live n'est pas de lui : elle lui est suggérée par les travaux des Grecs, et notamment par ceux de Polybe, qu'il traduit parfois textuellement. Mais ce qui est bien à lui, c'est l'application de son génie à l'immensité du tableau qu'il a voulu peindre, et la pensée, belle, généreuse, humaine, qu'il exprime dans sa préface, « d'offrir sur un grand théâtre des leçons utiles, de présenter à chacun des exemples à imiter, et pour soi-même et pour la patrie, de détourner des entreprises qu'il est honteux de commencer et de mener à fin ». Peu d'hommes ont aussi pleinement réussi dans cet heureux emploi de leurs facultés au service de l'œuvre qu'ils se sont proposée. Tite-Live, doué d'une imagination assez puissante, pour faire revivre le passé et les hommes qui s'y meuvent; d'une facilité pittoresque assez précise et présente, pour en dessiner au naturel les traits et les humeurs ; d'un tempérament oratoire assez fort et assez souple, pour leur prêter le langage qui convient à leur caractère et aux circonstances où ils parlent, Tite-Live est, en réalité, un auteur dramatique : dessin et décors vrais du théâtre, entente de la scène, production des personnages avec leurs figures et avec leurs passions, rien ne manque aux effets de théâtre qu'il veut produire : il y joint, deson âme, l'accent moral et sincère, qui touche et qui convainc. Admirons aussi la variété et la souplesse de ses émotions, selon les événements et les phases de l'histoire extérieure et intérieure de Rome ; triomphant, quand il raconte les victoires; plein de mouvement et de chaleur, lorsqu'il expose les luttes tumultueuses du

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Poram, il a, tour à tour, des élans, des retours attendris, des couleurs tragiques, des vues positives du réel^ des réflexions profondément sensées, des fiertés toutes nationales : on dirait les délicatesses et les nuances de sentiment d'un fils racontant la vie de sa mère.

Qu'on suive le tissu net et serré de ses narrations. Horace, Lucrèce, Mucius Scxvola, Virginie, les Gaulois, Camille, luttes des plébéiens et des patriciens à propos du tribunat, des mariages mixtes, des dignités communes, des lois agraires, Coriolan, les Samnites, Pyrrhus, les guerres puniques avec les grandes figures de Fabricius, d'Hannibal, de Fabius, de Paul- Emile, des Scipions, de Claudius, de Caton, ces récits ne sont-ils pas tous de la plus rare beauté ? Shakespeare et Corneille ont-ils rencontré un contact plus lumineux, mieux fait pour éclairer et pour échauffer leur génie dans Coriolan et dans Horace?

Qu'on lise ensuite et qu'où étudie les discours de Tite-Live, on verra qu'il u est éloquent, dit QuintîUen, au delà de toute expression, supra quant enarrari potest çloquentem ». On peut coqt ester ou approuver, dans les historiens anciens, l'usage des harangues; Voltaire les appelle avec raison « une fiction imitée d'Homère ». Nous voulons, en effet, nous modernes, dans l'histoire la vérité absolue. Nous n'admettons pas qu'un auteur, s'appelât-il Thucydide ou Tacite, prête à un personnage, quel qu'il soii, des paroles qu'il n'a point dites. Mais les anciens se plaçaient à un au* tre point de vue : ils exigeaient qu'un historien fit une œuvre qui fût sienne ; ils la voulaient subordonnée à l'unité d'invention et d'exécution ; vérité pour le fond, personnalité pour la mise en œuvre. Or, des harangues, marquées à des coins différents de dialectes ou de style, auraient introduit dans une histoire des disparates et des dissonances choquantes pour l'oreille et pour le goût. Tite-Live s'est donc conformé à ce procédé suivi par les Grecs, et son génie en a tiré de merveilleux effets. Nous ne concevons pas que ses personnages, tribuns^ capitaines^ sénateurs^ aient pu teiiir un

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