TITE-LIVE
autre langage que celui qu'il leur prête. Nous eotendons le vieil Horace disputant au bourreau la tête de son fils; Camille refusant de transporter à Véies le siège de l'empire; Canuleius luttant avec les patriciens pour l'obtention du consulat et pour la légitimité des mariages entre les deux ordres; le vieux Caton, reproduit tout vivant parle pinceau de Tite-Live, défendant sans succès, contre une émeute de femmes, la sévérité de la loi Oppia; Vibius Virrius engageant les sénateurs campaniensà un suicide héroïque; Fabius Maximus résistant à Scipion qui veut transporter en Afrique la guerre contre Hannibal. Et que dire de l'entrevue d'Hannibal et de Scipion avant la bataille de Zama; du discours adressé au peuple par Paul-Emile, vainqueur de Persée et en deuil de ses deux fils ; des frémissements expressifs de la foule répandue sur le Forum, lorsqu'elle apprend, durant la seconde guerre punique, qu'Hasdrubal va se joindre à son frère Hannibal, que le consul Claudius Nero, laissant son camp en vue du général carthaginois, va rejoindre dans le Picenum son collègue Livius Salinator, et lorsque, après la victoire du Métaure,elie salue, comme le vrai triomphateur, le cavalier, qui a traversé en six jours toute U longueur de l'Italie, défait Hasdrubal et jeté la tête du vaincu dans le camp de son plus redoutable ennemi. Il y a, dans tous ces récits, comme dans une grande épopée, une puissance, une autorité, une sorte de domination qui saisit et qui subjugue.
Le style en a sa part. Quoique Asinius Pollio re* proche à Tite-Live sa patavinité, c'est-à-dire son pro* TÎncialisme, défaut que notre compétence moderne aurait peine à saisir chez le grand historien, nous croyons juste l'expression de Quintilien qui le loue de son a abondance, comparable a un ruisseau de lait n^ autrement dit d'une facilité coulante, semblable à celle d'Hérodote, qui contribue singulièrement à l'expansion émue de la pensée, et qui se rapproche de l'exquise sensibilité de Virgile. « C'est, dit fort bien Hip* polyte Taille^ un enchaînement de phrases claires,
naturelles, variées, agréables, de mots simplet et vivants, ni abstraits, ni techniques, ni antiques, tous de la langue usuelle et moderne que chacun entend ; puis, quand arrive le torrent de la passion, celle-ci couvre le style d'expressions splendides et superbes, parure de diamants sur la pourpre du manteau, i»
éLOQ.UBNCE ET RMéTORIQ^UB
Éloquence et rhétorique : Hortensius. — Cicéron : Plaidoyers. — Discours politiques. — Ouvrages sur l'éloquence et sur l'art oratoire.
Hortensius. — Quintus Hortensius Ortalus, appartenant par la date de sa naissance aux années où brillèrent Licinius Crassus et Marcus Antonius et par quelquesunes de ses plaidoiries au temps où commence à fleurir le talent hors ligne de Cicéron, sert de transition entre l'éloquence des prédécesseurs du grand orateur romain et celle de l'auteur des Catilinaires, des Verrines et des Philippiques, Malheureusement, il ne reste rien des discours d 'Hortensius. On sait, par plusieurs passages du Brutus de Cicéron et par d'autres écrivains, le nom de vingt-deux des causes qu'il a plaidées; mais on ne peut juger que sur parole du mérite de ses plaidoyers. Né Tan 115 avant J.-C, d'une famille plébéienne illustre, il débute au barreau, à l'âge de dix-neuf ans, en qualité de défenseur de la province d'Afrique, opprimée par ses gouverneurs. Il obtient un grand succès. « Son génie, dit Cicéron, ainsi qu'une statue de Phidias, se fit voir et applaudir au même instant». Soldat dans la guerre marsique, puis tribun militaire et lieutenant de Sulla dans la guerre contre Mithridate, il plaide pour les biens de Pompée en société de Marcus Antonius et de L.Marcius Philippus. L'an 82 le met pour la première fois en concurrence
HORTBNSIUS. 22}
avec Cicéron dans l'affaire de Publius Quintias, cité en justice pour une possession de biens. C'était un adversaire redoutable, pourvu par la nature et par l'étude d'une éloquence passionnée et réfléchie^ touchante et raisonnée, forte de faits et embellie d'images et d'expressions nouvelles. Cicéron ne dissimule pas qu'il en a peur, i^ussi est-il fâcheux que ce plaidoyer soit perdu : on connaîtrait mieux la valeur des armes d'Hortensius. Pour lui, fort de la situation qu'il s'est créée au barreau, ami du luxe, du plaisir et de l'argent nécessaire pour se les procurer, il continue à se constituera défenseur des membres du parti aristocratique accusés de concussion et de péculat, M. Canuleius, Terentius Varron, et enfin du fameux Verres. Les plus brillantes familles de Rome, les Scipions et les Métellus, l'avaient supplié de sauver par l'autorité de sa personne et de sa parole l'honneur de l'ordre sénatorial, gravement compromis par les déprédations de l'ancien préteur de la Sicile. On sait comment la victoire dans cette affaire resta aux mains de Cicéron, rival heureux d'Hortensius : ses Verrines en font foi : cependant la postérité serait encore plus éclairée sur la conduite de Verres, si les Verrines d'Hortensius, mis en suspicion, n'avaient point péri.
Hortensius était, à cette époque, consul désigné {6ç); il entre en charge l'année suivante, et joue dès lors un rôle politique opposé à celui de Cicéron. II s'unit toutefois à lui, en qualité de confrère, dans plusieurs causes d'un grand intérêt, notamment dans le procès de Rabirius, accusé par César de haute trahison, dans celui de Murena, poursuivi comme coupable de brigue, et enfin dans l'atiaire de Milon, meurtrier de Clodius, puis dans celle de Publius Suila, à qui l'on reprochait d'avoir été le complice de Caiihna et de Pison. De cette association professionnelle naquit une estime réciproque entre les deux grands orateurs, et Hortensius manifesta la sienne en prenant, au péril de ses jours, la défense de Cicéron contre Clodius, en contribuant il son rappel de l'exil^ et en le faisant enti'er, de con-
cert avec Pompée, dans le Collège des augures, k 1a place du jeune Crassus, tué, avec son père, dans l'expédition contre les Parthes. Cicéron ne demeura point en arrière avec son ami, et il lui rend dans son BrutuM na toachant témoignage de sympathie et de regrets, provoqué par la nouvelle soudaine de sa mort. On peut dire d'Hortensius qu'il périt sur la brèche. Retiré vers la fin de sa carrière sur le mont Palatin, où il possédait nne somptueuse maison, qui devint plus tard le palais d'Auguste, il obtint d'abord un succès douteux, en défendant son neveu Valerius Messala, accusé de brigue; puis, voulant reconquérir quelque regain de sa vieille renommée, il mit sa parole au service d'Appius Claudius, accusé de brigue, mais il plaida avec tant de chaleur et d'action qu'il se rompit un vaisseau dans la poitrine et mourut peu de temps après, l'an 50^ à l'âge de soixante-cinq ans.
Le talent oratoire et le souvenir d'Hortensius ne disparurent point avec lui. Sa fille Hortensia, plus digne du nom de son père que son frère, qui ne se signala que par des folies, présenta devant le tribunal des triumvirs, Antoine, Octave et Lépîde, la cause des dames romaines, frappées d'un injuste impôt, et gagna leur procès. Son petit-fils, tombé dans la détresse sous le principal de Tibère, fournit à Tacite, en adressant à l'empereur une supplique vainement éloquente, l'occasion d'ajouter une flétrissure à toutes celles que la conscience indignée de l'historien inflige au successeur d'Auguste.
Cicéron, — Cicéron personnifie toute l'éloquence romaine. Inférieur à Démostbène, auquel il doit nne partie de ce qu'il est, il joint à l'énergie de son modèle Tabondance de Platon et l'élégance d'Isocrate. « Il semble, dit Quintilien, qu'un dieu l'ait créé pour essayer en Hii jusqu'où peut aller la puissance de la parole. Qui •ait, en effet, instruire avec plus de netteté, émouvoir aivec plus de véhémence ? Qui jamais eut plua de ciMrme et de douceur? Ce qu'il arrache à la conviotiofty ^oua diriez qa'oa le lui accorde de bonne grâce*
ClCERON. 225
Il transporte son iuge, et celui-ci a plutôt l'air de le suivre volontairement que de céder à une force qui l'entraîne. Il y a une telle autorité dans tout ce qu'il dit, qu'on rougirait d'avoir un autre avis que le sien : ce n'est pas un avocat qui plaide, c'est un témoin qui dépose, un juge qui prononce. Et toutes ces choses, dont une seule coiiterait à tout autre des soins infinis^ coulent chez lui sans travail et'sans efforts ! Et cette élocntion si harmonieuse, si ravissante à entendre, n'est que le fruit de la plus heureuse facilité ! Aussi est-ce à juste titre que ses contemporains le proclamèrent roi du barreau, et qu'il a obtenu de la postérité que son nom devint synonyme de l'éloquence. Ayonsle donc sans cesse devant les yeux, proposons-le-nous pour modèle, et que celui-là croie qu'il a bien profité, à qui Cicéron a su beaucoup plaire. »
Cette royauté du barreau, dont Quintilien accorde le sceptre a l'orateur romain, est justifiée par la lecture de ses œuvres oratoires. On peut les diviser en deux catégories ; 1° Plaidoyers ; ^^ Discours politiques.
I*» Plaiîioyers. — Avant Cicéron, l'éloquence judiciaire, à de rares exceptions près, était restreinte aux formules sèches du droit : il en agrandit le domaine : il en élève le ton. Ses éminentes qualités, développées au plus haut degré par l'étude et par les voyages, lui en fournissent les moyens. La souplesse merveilleuse de son intelligenee et de sa mémoire l'initie à toutes les connaissances répandues de son temps en Asie, en Grèce, en Sicile, en Italie. Il dit quelque part qu'un bon oratear doit tout savoir ; il sait tout. Observateur fin et pénétrant, railleur spirituel, maniant aisément l'ironie, h a la pratique des hommes, l'usage du monde, l'entregent; poète, il est mu par le sentiment de l'idéal, de l'image, de la couleur; philosophe, il incline vers Pidéalisme platonicien, c'est-à-dire vers le culte de la beauté intellectuelle et morale ; épris des beanx-arts, il en: parle en connaisseur et en collectionneur bien pourvu ; les chefs-d'œuvre de la statuaire et de la peinture grecques lai sont familiers, et il transporte dans ses dis-
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court et dans ses écrits les émotions qu'ils lui inspirent; jurisconsulte, il possède tout le répertoire des lois et les ajuste habilement aux intérûis et aux nécessités de sa cause ; poussant le souci de l'op nion jusqu'à la vanité et passionné pour la gloire, il a le feu sacré des artistes et des acteurs qui vivent de la sympathie et des applaudissements de la fouie: pour lui, la tribune est une scène, la toge, un costume; il a pour amis et pour maîtres le trajfjédien if'.sopuset le comédien Roscius ; artisan consommé dans l'art de bien dire et de bien écrire, parlatit le grec aussi courainment que le latin, lectcuraHsidu de Détuosthènc, d'Homère, d'iEscbyle et de Xénophon, il fait passer dans s.i propre langue les termes abstraits, les fînessts d'cxprcusioii, les sonorités rythmiques, les tournures ingénieuses, la dialectique serrée, la vigueur naturelle, le trait incisif des poètes et des prosateurs attiques : il met Athènes au service de Rome. Aussi est-ce h lui que le latin doit le caractère de perfection qui lui assI^Mic le second rang parmi les langues mortes : il crée l'instiumcnt dont Titc-Live, Horace et Virgile vont faire un si bel usage; il est le latin fait homme. Disons mieux, résumant en lui toutes les énergies de pensée et ue parole qui circulent dans les cœurs et dans les esprits de ses contemporains, il est le type vivant de son époq ic, il est Cicéron.
La première occasion qui s'offrit à lui de mettre en lumière le talent qui fait de lui l'orateur judiciaire par excellence, fut le procès inientii par Publius Qutntius à un certain NicviuR, détenteur illégitime des biens réclamés par le demandeur. Hortensius était le défenseur de Nœvius, à qui s'intéressait en outre Sulla et le parti aristocratique : Cicéron ne craignit pas de traiter N&'vius comme un misérable et il ^agnason procès» Son discours de débutant a déjà d'aainirables qualités.
On en rencontre encore davantage dans la défense de Sextus Roscius d'Améric, auquel Chrysogonos, affranchi de Sulla^ avait intenté une action de parricide : le plaidoyer de Cicéron est dcja presque un chef-d'œuvre. La discussion minutieuse des faits et la grflce
insinuante da style, unies à de beaux mouvements de sentiment et de passion, ravirent les juges, qui ren^ voyèrent Roscius absous.
Les Verrines mettent le comble à la gloire de Cicéron, entretenue durant une dizaine d'années par des procès de moindre importance. On désigne sous le nom de Verrines les discours et les mémoires dirigés contre Verres, le spoliateur éhonté, le déprédateur cupide et stupide qui avait traité la Sicile en pays conquis. Elles se divisent en deux parties : première et seconde action.
Dans la première, qu'on n'a pas tout entière, Cicéron se borne à faire comparaître les témoins, à produire les pièces, à éclairer les faits par des réflexions judicieuses. La seconde action comprend les plaidoyers. Ils sont au nombre de cinq : 1° De la pré' ture urbaine; 29 De V administration de la justice en Sicile (Cicéron y avait été questeur); 30 Des affaires de blé; 4* Des statues et œuvres d*art; 5° Des supplices.
A de nombreux égards, il est peu de lectures aussi intéressantes qne celles de ces plaidoiries, occasion d'un brillant tournoi entre Cicéron, défenseur de ses anciens administrés, et Hortensius, qui n'avait pas reculé devant les présents mal acquis de Verres. La peinture de la vie politique et privée de l'accusé est d'un biographe consommé autant que d'un avocat. Les méfaits de Verres dans la gestion des affaires, ses accaparements^ ses dilapidations, ses spoliations sont percés à jour et stigmatisés comme ils le méritent. Le quatrième plaidoyer, De signiSy offre un vif intérêt au point de vue de l'histoire de l'art. Un auteur moderne, l'abbé Tréguier,en a tiré le sujet d'un mémoire très curieux intitulé Galerie de Verres. Le cinquième, où l'avocat énumère les condamnations capitales et les meurtres dont Verres s'est rendu coupable, étincelle de beautés qui vont parfois jusqu'au sublime de l'éloquence : l'empreinte de la flétrissure en restera toujours marquée au front du criminel.
GaviuBy citoyen romain, jeté dans les fers par Vereèsy réclame en vertu de son titre : Verres lui fait arracher ses vêtements et ordonne qu'^m le frappe de verges. « Je suis citoyen romain », s'écrie Gavius, et la lanière sanglante s'abat sur son dos » ; Je suis citoyen romain », répète-t-ii d'une voix brisée, et les coups de lanière scandent chacune de ses syllabes; « Je suis citoyen romain », murmure-i-il d'une voix mourante, et comme il n'expirait pas assez vite au gré de son bourreau, Verres le fait attacher sur une croix, le visage tourné par dérision du côté de Rome. Gavius rend enfin le dernier soupir, en laissant échapper, avec son dernier souffle, cette protestation suprême : u Je suis citoyen romain ! »
Quel tableau ! et quelle tempête vengeresse aurait soulevée parmi le peuple la parole vibrante de Cicéron, si Verres, frappé d'une amende préalable de sept cent cinquante mille drachmes, en compensation des dix millions qu'il avait volés, ne se fût dérobé par la fuite à une condamnation certaine^ et n'eût laissé à l'orateur d'autre ressource que d'écrire ses plaidoyers.
Les discours pour le propréteur Fonteius, pourCscina, Murena, P. Sextius, P. Vatinius, Cœcilîus, Ru* fïis, Cornélius Balbus, Rabirius, Claudius Marcellus, Ligarius, le roi Dejotarus, sont autant de morceaux où Cicéron fait briller son habileté à gagner les esprits des juges, à plaisanter avec finesse les doctrines trop absolues des stoïciens, à passer de l'adresse aux mouvements les plus pathétiques, à toucher l'âme des auditeurs prévenus, fussent-ils Jules-César.
Le plaidoyer Pro Cluentio est un chef-d'œuvre, Cluentius était accusé par sa mère Sassia, femme dénaturée, d'avoir empoisonné son beau-père et corrompu ses juges ; dernière allégation fondée. Les re* doutables difficultés de cette cause publique, portés devant un tribunal composé, pour la première fois, de sénateurs, de chevaliers et de tribuns du trésor, aemblent avoir accru le génie oratoire du défenseur. Claentius fut acquitté. Çicéron se montra très fier de
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cette victoire. Quintilien cite des passages de ce plaidoyer, pour appuyer ses préceptes de rhétorique ; et Blair, auteur écossais de judicieuses leçons de littérature, le regarde comme une des plus sages, des plus correctes et des mieux argumentées des plaidoiries de Cicéron.
Il y a des détails de style d'une merveilleuse adresse, dans le plaidoyer pour Cœlius, une des causes les plus épineuses qu'eut à défendre Cicéron, et dont il se. tira victorieusement. A force d'esprit et de charmante. raillerie, il fit absoudre son client, qui devint un de ses correspondants attitrés, jusqu'au moment oii ce jeune homme fut tué à trente-quatre ans, par des cavaliers espagnols et gaulois, qu'il essayait d'entraîner vers une nouvelle guerre sociale.
Le célèbre comédien Roscius, ami de Cicéron, ayant été cité en justice par un certain C. Fannius Cherea, qui réclamait un solde d'intérêts, l'illustre, orateur prit, avec talent et avec succès, la défense de l'artiste dont il disait : « Roscius joue si bien, qu'il ne devrait jamais cesser de paraître sur le théâtre ; il a tant de probité et de vertu, qu'il n'aurait dû jamais y monter »
Le plaidoyer pour Licinius Archias, poète grec, à qui l'un de ses ennemis contestait le droit de cité, dont il jouissait depuis vingt-huit ans, est un des morceaux d'éloquence où Cicéron donne la preuve la plus brillante de son goût littéraire. En effet, on y trouve, selon la remarque d'un traducteur, tout ce que le talent peut répandre de fleurs sur un sujet aride. L'éloge de la poésie et des lettres, confirmé par les noms des auteurs les plus renommés, a plus fait pour la gloire d'Archias que son poème sur la guerre des Cimbres, et les vingt-cinq épigrammes grecques, conservées sous son nom.
Discours politiques. On ne doit pas s'attendre à trouver dans les harangues politiques de Cicéron l'expression véhémente, les mouvements passionnés, les élans de patriotisme, les cris de douleur et d'indi-
ajO LITTERATURE ROMAINE.
gnation de Démosthène, disputant sa patrie aux étreintes du roi de Macédoine. Son caractère est dépourvu de cette trempe vigoureuse : il possède les merveilles incomparables du style, dons de Tesprit : il n'a que par instants la conviction ardente, la foi inébranlable dans une idée, dons du cœur. Il serait cependant injuste de dire que Cicéron manque absolument de ces transports de l'âme qui font les grands écrivains : Pectus est quod disertos facit : les Catilinaires et les Philippiques attestent le contraire.
Le premier discours politique de Cicéron n'existe plus : c'était une harangue adressée par lui aux Siciliens, à l'expiration de sa qaesture (74). Mais sept ans plus tard, le triban Manilius ayant présenté une loi ^our que Pompée fût investi du commandement de toutes les armées romaines en Orient, Cicéron prit la parole, afin d'appuyer cette proposition. Il descendit donc de sa maison du Palatin, d'où la vue s'étendait sur tous les quartiers de la ville, et il monta pour la première fois à la tribune du Forum, aux rostres de laquelle la barbarie d'Antoine devait un jour faire clouer sa tête et ses mains. Un panégyrique enthousiaste de Pompée forme la partie la plus considérable du discours Pro lege Manilia ; le travail de la phrase y va jusqu'à l'abus : précieuse pour l'historien, c'est une harangue par trop cicéronienne : le goût se lasse à suivre les détours de tant de périodes savantes, les balancements d'un si grand nombre d'antithèses, tant de chutes et d'assonances si industrieusement combinées : le fameux esse videaturs'y montre jusqu'à la profusion. On soutfre aussi d'entendre l'organe du peuple, devenu le souverain du monde, entonner un hymne sans fin en l'honneur d'un homme qui aspire à concentrer dans sa main tous les pouvoirs publics ; car l'on songe au vers de Laberius, pour qui Cicéron se montra plus tard durement impoli :
Porro, Quirites, libertatem amisimus ! Rome, en effet, s'accoutumait à la servitude.
Deux ans après, Cicéron, voulant arriver au consulaty combat violemment les manœuvres de Catilina, son compétiteur, et prononce à cette occasion, dans le Sénat, un discours intitulé Dans la toge blanchey c'est-à-dire Discours de candidat. Il n'en reste que peu de chose, mais les injures à l'adresse de son rival se pressent sur les lèvres de l'orateur.
Viennent alors les Caiilinaires, On sait dans quelles circonstances ces quatre haran<^ues ont été prononcées. Le récit deSallusteen fait connaître tous les détails. Catilina, sur le point de quitier Rome, a résolu d'y mettre le feu et de faire égorger le consul. Cicéron, qui tient dans ses mains tuus les fils de la conjuration, convoque le Sénat, le 8 novembre 64, dans le temple de Jupiter Stator. Catilina vient à la séance. Cicéron l'écrase de sa parole fiévreuse, foudroyante, passionnée; il est instruit de tout; il faut agir; il est à bout de patience : Quousque tandem, Catilina, abutere patîentia nosira?... Non, Catilina ne peut plus rester dans Rome, la patrie elle-même lui enjoint de s'éloigner, son exil importe à la sûreté publique; qu'il parte, victime promiss à Jupiter, lui et tous ces voleurs de l'Italie, associés dans leur complot par un lien sacrilège ! Catilina ne perd pas contenance; il ose répondre à Cicéron; mais les cris d'u ennemi public », de « parricide» retentissent à ses oreilles. Il s'élance hors du Sénat et court se renfermer chez lui ; puis, prenant un parti décisif, il se rend en Etrurie, à Fesulse (Fiesole), où est établi le camp de Mallius. Ses amis répandent le bruit qu'il s'est retiré à Marseille, fort de son innocence, et que Cicéroa est un calomniateur^ qui s'est joué du pe.ple, tandis que les citoyens, menacés par Catilina, accusent le consul de faiblesse et prétendent que Catilina va revenir à la tête d'une armée,
Cicéron, dans un discours prononcé le lendemain du premier, réfute ees assertions contradictoires. 11 dit aux complices du conspirateur : a Sortez de Rome, rejoignez votre chef; depuis son départ, la ville res-
aja LITTÉRATURE ROMAINE.
pire soulagée. » Il dit aux citoyens effrayés : « Ne craignez rien, nous connaissons tous les traîtres ; nous savons quelles sont les six classes de scélérats et de mécontents égarés, qui rêvent et qui préparent la ruine de la patrie et la mort des honnêtes gens; leur répression se passera sans tumulte. » On le croit; les conjurés courent se ran<;er sous les drapeaux de Catilina; les bons citoyens se rassurent ; Cicéron veille et prend les mesures nécessaires au salut de la République. On arrête les députés aliobroges, qui. ont averti Sanga, patron de leur cité, de l'explosion imminente du complot. Sur la foi de leurs aveux, les conjurés, restés dans la ville, sont arrachés de leurs maisons et remis séparément à la garde d'un citoyen désigné par le Sénat.
La troisième Catilinaire, prononcée sur les rostres, le 3 décembre, vin^t quatre jours après la seconde, est le compte rendu de ces divers incidents.
La quatrième, prononcée le $ décembre, est le couronnement de c.tte campagne oratoire. Supérieure aux deux précédentes, elle se rapproche de la première par la vivacité du style, et ell.: la surpasse par un accent de gravité et de fermeté résolue, dignes d'un consul, inyesti d'un pouvoir souverain. La conjuration est découverte, mais non punie, la peine est l'exil ou la mort. Silanus, consul désigné, propose la mort. Tlberius Nero, aî.:ul de Tibère, demande que le ji^ement soit différé jusqu'à la défaite de Catilina. César, suspect de complicité, plaide les circonstances atténuantes et propose la détention. On inclinait vers cette sentence indulji{ente. Cicéron se lève, il exhorte tes sénateurs, qui craignent pour sa vie, à ne s'occuper c|iie du salut public : il faut que TEtat soit sauvé. RéfatftRt alors avec une rare adresse les objections de César, il démontre que le supplice des conjurés, justifié par la raison politique et par la sanction morale, if est autre que la peine de mort. Il n'y a pas d'hési- Wfion possible; tout est prévu, les ordres sont donnés. SI poartaiK les haine» implacables qu'a soulevées con-
tre lai 8on dévouement à la chose publique prévalent contre la protection du Sénat et des lois, il s'en consolera par la gloire. Mais il recommande aux amis de la patrie son fils au bercean. Qu'ils prononcent donc résolumeiit un arrêt digne de leur courage et dont lui, consul, accepte pour toujours la responsabilité! Les discours de Catulus et de Caton appuient ces conclusions ; la sentence est portée, et Cicéron la fait exécuter.
La Milonienne ou discours pour Miloa ($3), accusé d'avoir tué Clodius, tient le milieu entre le genre judicijiire et le genre politique. C'est une des oeuvres que Cicéron a le plus travaillées. Comme l'appareil formidable dont Pompée s'était entouré pour présider le tribunal, fit perdre à Cicéron ses moyens oratoires, au sortir de la litière qui le déposait- au Forum, il écrivit chez lui, tranquille et de sang-froid, le discours qu'il avait prononcé d'une voix faible et bési* tante, aux dépens de son client. Il y déploie toutes les ressources de l'éloquence : modestie et douceur de. l'exorde, énergie et chaleur de la réfutation, adrease. et netteté du récit, méthode, clarté, force de raisonnement dans la première partie; véhémence, mouvements oratoires , pathétique dans la péroraison. La narration surtout est considérée comme un modèle achevé : les faits y sont présentés de manière que Milon, qui voyageait escorté de gladiateurs, comme son rival Clodius, a l'air d'un bon bourgeois qui se rend à une fête de Lanuvium, sa ville natale, nu tête et sans armes, et dont les esclaves ont fait le coup sans qu'il s'en soit mêlé. On dit que Milon, Usant dans son exil cette harangue que lui avait envoyée Cicérou, s'écria : u Quel bonheur que mon avocat n'ait pas prononcé ce beau discours; s'il eût parlé aussi bien qu'il a écrit, je ne mangerais pas d'aoui bon poissou à Marseille ! »
L'an 63 avant Jésus-Christ, le tribun P. Servilius Kullus ayant proposé une loi agraire, qui tendait à fdire vendre une partie des terres du domaine public
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dans les provinces, afin d'acheter en Italie des terres pour les di8trit>ujr aux citoyens pauvres, Cicéron attaqua cette loi dans quatre harangues «t la fit rejeter par le peuple. Son troisième discours est un des plus énergiques qu'il ait prononcés.
L. Roscius Otho, tribun du peuple, ayant assigné à l'ordre équestre les quatorze premiers bancs du théâtre « après ceux des sénateurs», le peuple prit ce fait pour une injure. Au moment où Otho paraît dans le théâtre en bois, élevé pour la représentation, il est accueilli par des huées et par des sifflets ; les chevaliers répondent par des applaudissements; de là on passe aux injures. A la nouvelle de ce désordre, Cicéron, alors consul, arrive, convoque le peuple dans le temple de Bellone, voisin du Cirque Maxime, lui adresse des reproches, mêlés de paroles persuasives, et le ramène ensuite au théâtre, où ils applaudissent Otho de toutes leurs forces et disputent avec les chevaliers à qui lui rendra le plus d'honneurs. Il ne reste que quelques mots du discours de Cicéron; mais l'antiquité s'est plu à constater et à louer ce puissant effet de la parole. Pline l'Ancien y fait allusion, quand il dit dans une apostrophe éloquente à Cicéron : « Tu conseilles, et les tribus pardonnent à Otho Roscius, auteur de la loi théâtrale, injurieuse pour elles; » et plusieurs commentateurs de Virgile, à propos de VEnéide (I, v. 148 et suivants), où le poète compare Neptune calmant les vents à un citoyen respecté apaisant une sédition populaire, sont d'avis que Virgile fait allusion au triomphe du grand orateur.
Sous la dictature de César, Cicéron s'était tenu éloigné des affaires publiques; il y rentre avec les quatorze harangues, prononcées ou écrites contre Antoine, et auxquelles il donne le nom de Philippiques, à l'imitation de celles de Démosthène. Quoique toutes ces compositions offrent un intérêt incontestable à quiconque veut connaître à fond cette époque tourmentée, six d'entre elles cependant ont une valeur pilus tranchée; ce sont les- a% 5*, 7%. 10" .et i^*. Ainsi Ju-
CICBRON. 2J5
vénal salue du nom de divine la seconde philippîqué, parce que, tout en n'ayant pas été prononcée par l'auteur, elle peut être considérée comme un modèle d'invectives émanant d'une âme justement indignée. Cicéron dénonce au monde eniier toutes les actions odieuses et infâmes dont Antoine s'est rendu coupable. C'était signer son propre arrêt de mort : de ce jour, sa tête fut vouée au fer des assassins.
La cinquième philippique expose à quelles conditions Antoine peut obtenir la paix : il faut qu'il mette bas les armes et qu'il s'incline devant la volonté du peuple.
La septième, développant la même idée, fait voir toute l'infamie qu'il y aurait à traiter de la paix avec un misérable tel qu'Antoine.
La dixième est une éloquente apologie de Brutus contre les imputations du sénateur Calenus, une des créatures du triuinvir.
La quatorzième philippiqne peut s'appeler le chant du cygne, suivant le mot dont Cicéron caractérise luimême le dernier discours de Crassus. Elle fut prononcée à l'occasion de la victoire remportée sur Antoine par Hirtius et par Octave; c'est un des meilleurs discours de Cicéron. Antoine, réconcilié avec Octave, se vengea do cette vigoureuse sortie en mettant à prix la tête de son impitoyable accusateur.
Ouvrages sur Véloquence et sur Vart oratoire, — Cicéron n'est pas seulement le plus grand orateur des Romains, c'est aussi un théoricien d'une sûreté de raison et d'une finesse 'de goût incomparables. Ses traités de rhétorique en font foi; il joint le précepte à l'exemple; il montre comment doit s'y prendre celui qui veut faire ce qu'il a fait. Seulement il a soin d'avertir que ce n'est pas l'éloquence qui naît de l'art, mais l'art qui naît de l'éloquence. Ce qui revient à dire que, si l'art n'est pas pour l'orateur d'une absolue nécessité, c'est du moins une connaissance digne d'orner son esprit. Telle est l'idée qui semble l'avoir dirigé' dans l'exposé des règles et dans les appréciations
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critiques qu'il a empruntées aux livres de Platon et d'Aristote, ces deux grands maîtres de la critique et de la pensée, ou qu'il a tirées de son propre fonds. Envisagées de ce point de vue, ses traités ont une var leur inappréciable, comme source de renseignements pour l'histoire de l'éloquence romaine et même pour celle de l'éloquence grecque.
Des huit ouvrages de Cicéron sur la faculté et sur l'art de bien dire, il en est quatre qui méritent spécialement de fixer l'attention :
I® Rhétorique à Herennius, en quatre livres. Simple, sobre et concis, ce livre utile pèche cependant par un défaut de méthode et de clarté : il est d'une main jeune, encore inexpérimentée dans la transmissio<i des conseils.
3* De l'orateur^ en trois livres. C'est un dialogue écrit par Cicéron à l'adresse de son frère Quintus. On y reconnaît la supériorité d'un talent perfectionné par trente années d'expérience et de succès. Aussi est-il du plus haut intérêt de voir un homme de génie tracer les règles d'un art qui lui vaut l'immortalité, et placer les idées justes et brillantes qu'il exprime dans la bouche d'Antoine et de Crassus, les plus illustrès orateurs de son temps, entourés d'un auditoire d'élite, sous les ombrages de Tusculum. Le charme tout particulier de cet exposé fictif, mais dont le fond est réel, c'est que les deux principaux interlocuteurs, âdèlesà leur caractère historique, tiennent un langage en harmonie avec leurs procédés oratoires, et avec les différentes causes quMls avaient eu l'honneur de plaider. Par là, ils ne déterminent pas seulement les règles de bien dire, telles qu'elles sont communes à tous les orateurs, ils donnent aussi la mesure de leur talent respectif. Ce cadre ingénieusement tracé pennet, en outre, à Cicéron de rendre un hommage éclatant aux mjUtres, dont les conseils avaient encoiira^é sa jeunesse et celle de son frère, et, suivant ses çrçig|-ea paroles, « de préserver d'un injurieux oubli ^^r mémoire, qui semblait déjà s'eff^^ du soi)Ye;|j[f 4e«
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hommes u. C'est à ce sentiment de pieuse gratitade qu'on doit plusieurs morceaux empreints d'un véritable intérêt historique, entre autres le début du troisième dialogue, où, regrettant la mort soudaine de Crassus, au milieu des tourments politiques et des discordes civiles, Cicéron s'écrie avec une sorte de pressentiment de sa propre destinée :
« O trompeuse espérance des bommes, fragilité de la for* tune et vanité de nos prétentions I C'est souvent au nûlieii même de la carrière qu'elles sont brisées, anéanties, englouties dans leur trajet, avant d'avoir vu le port. Tant que la vie de Crassus fut occupée aux labeurs de l'ambition, il brilla de cette fleur de génie que donne le dévouement aux intérêts des particuliers, recueillant les fruits de sa grandeur souveraine et la gloire de gouverner l'État. Et l'année même où, pour la première fois, l'accès lui fut ouvert, par les suffrages de tous, de la gestion des honneurs à l'autorité suprême, la mort vint renverser toutes les espérances et tous les projet^ de s^ vie ; perte cruelle pour sa famille, douloureuse pour la patrje, pé> uible pour tous les gens de bien. Mais tel a été, après lui, le sort de la république, que les dieux immortels, au lieu d'arracher la vie à Crassus, semblent lui avoir fait don de la inort. Il n'a point vu l'Italie embrasée par la guerre, le Sénat en proie aux feux de la haine, les premiers citoyens accusés d'un crime odieux ; il n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite désastreuse de Marius, le carnage et les horreurs qui suivirent son retour, enfin il n'a pas vu flétrir et dégrader de toutes parts cette république, où il était monté, florissant» au comble de la gloire! ... Âh ! celui à qui le spectacle de telles atrocités a été épargné, ne semble-t-il pas avoir vécu e| être mort avec la république ? Crassus n'a pas vu s(on proche parent, Publius, cet homme d'un si grand cœur^ forcé de se tuer de sa propre main ; ni le grand pontife Scœvola, son coU lègue, rougir de son sang la statue de Vesta. Cette âme ^né^ reuse, qui ne respirait que l'amour de la patrie, aurait donn^ des pleurs à la mort même de C. Carbon, son plus grand ennemi, massacré aussi dai)S cette affreuse journée. Il n'a pas vu la triste et déplorable destinée de ces deux jeunes gens qui |)*é->
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taient attachés à lai ; Cotta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours après la mort de Crassus, exclu, repoussé du tribunat par la cabale de ses ennemis, est, quelques mois plus tard, banai de Rome ; quant à Sulpicius, dévoré par les feux de la même cabale, il essaye, tribun, de dépouiller de toute dignité ceux avec lesquels il avait vécu, simple particulier, dans une même intimité des plus étroites; de sorte que, au moment où il âorissait pour la gloire de l'éloquence romaine, la vie lui fut enlevée par le fer, et il fut puni de sa témérité, en causant k la république une perte irréparable.
• Pour moi, Crassus, je crois que Téclat de ta vie et l'heureux à propos de ta mort étaient dans les desseins du ciel, arbitre de u naissance et de ton trépas. En eflfet, la vertu et la consunce de ton âme t'auraient fait expirer sous le fer cruel des discordes civiles, ou, si la fortune t'avait soustrait à ce meurtre détestable^ elle t'eftt rendu témoin, malgré toi, des funérailles de ta patrie ; et c'est non seulement la tyrannie des méchants, mais la victoire des honnêtes gens achetée par le massacre des citoyens qui t'aurait plongé dans la douleur. »
Ce mouvement oratoire, imité par Tite-Live et par Tacite, est justement célèbre ; et on le retrouve avec intérêt dans une composition littéraire, où Micbelet, encore étudiant, faisait pressentir son talent d'historien.
3" UOrateur, dédié â Brutus, est consacré à peindre le portrait du parfait orateur et à retracer les qualités du meilleur style oratoire. Â part la dernière partie du livre, qui est trop technique, c'est un travail d'un très grand mérite. Nulle part la théorie platonicienne de l'idéal n'a trouvé un interprète plus clair et plus éloquent. Cicérou le sent bien : aussi recommande-t-il son traité comme une œuvre de valeur, composée à loisir, dans un âge mûr, et résumant tout ce qu'il a lu ou mis en pratique dans sa brillante carrière.
4" Brutus ou des Orateurs illustres, est un livre d'histoire et de critique du plus vif intérêt. Les rê-
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présentants les plus glorieux de l'éloquence grecque et latine y défilent sous les yeux du lecteur, appréciés d'une façon judicieuse et piquante. C'est, suivant une fine remarque, une galerie de bustes d'une ressemblance parfaite, alignés sur deux rangs parallèles, et aboutissant à une statue qui sert de couronnement à l'œuvre totale, et qui est celle de Cicéron lui* même. Les livres de critique ancienne sont rares : celui-ci est un des plus achevés. Les détails et les raccourcis, les préceptes et les exemples, les pointes discrètes de l'ironie et les élans émus de la sensibilité, tout s'y rencontre dans une mesure heureusement proportionnée et sous une forme charmante. Citons-en un passage :
u En quoi l'emporte un orateur intelligent sur un parleur inhabile ? En une chose grande et difficile, car c'est un grand point de savoir comment on effectue ou comment on perd ce je ne sais quoi, qu'il faut effectuer ou qu'il ne faut pas perdre quand on fait métier de parler. D'autre part, un auditeur instruit l'emporte sur un ignorant, en ce que, souvect, quand il y a deux ou plusieurs orateurs approuvés par les suffrages du peuple, il comprend quel est celui qui, dans son genre, a la supériorité . Et, de fait, ce qui n'est point approuvé par le peuple, ne peut l'être par un auditeur intelligent. Car de même que le son des cordes d'une lyre permet de comprendre avec quel talent elle est maniée, ainsi l'émotion des âmes fait voir comment l'orateur pratique l'art de les toucher. Un homme intelligent, qui se connait en parole, n'a pas besoin de s'asseoir ni d'écouter avec attention ; souvent un coup d'œil lui suffit, en passant, pour juger d'un orateur. Il voit le juge bâiller, causer avec son voisin, se lever même parfois et circuler, envoyer savoir l'heure, prier le président de remettre la cause, il comprend qu'il n'y a pas dans cette affaire un orateur capable d'imposer sa parole à l'âme des juges, comme on met la main sur des cordes. Mais si, en passant, il voit les juges la tête droite, le regard fixe, voulant s'instruire de l'affaire et le témoigner même par leur visage, ou bien, comme un oiseau captivé par un chant, tenus en suspens par le discours, ou enfin, ce qui est le point essentiel, violem-
ment agités par la pitié, par la haine, par quelque mouvement de l'âme, s'il voit tout cela, en passant, comme je l'ai dit, ci sans rien entendre, il comprend aisément qu'il y a un orateur dans l'affaire et que l'effet oratoire va se produire, s'il n'est déjà produit.' »
GENRE ÉPI8TOLAIRE
\ Genre épistolaire : Cicéron et ses amis.
Grammaire et science du langage : M. Terentius Varron, —
Verrius Flaccus.
Correspondances, — La correspondance littéraire, amicale et politique de Cicéron a un double intérêt : c'est le premier recueil de lettres que présente l'histoire de la littérature latine; et puis c'est un jour précieux jeté sur la société romaine durant cette période tourmentée. Aussi éprouve-t-on, à les lire, une impression semblable à celle dont on est saisi^ quand oh a sous les yeux le Moniteur publié pendant la Révolution française : lç8 lettres de Cicéron sont un vrai journal. Comme il excelle à faire voir, éclairés d*un style transparent et pittoresque, les hommes et les événements qui ont agi sur son âme mobile et passionnée ! Il n'est pas seulement spectateur des faits qu'il raconte, il en rend les autres témoins; il anime du souffle de son imagination chaude et vivante la sincérité impartiale ou la finesse enjouée de ses tableaux et de ses récits. Suivant les divers mouvements que provoquent en lui la variété des circonstances ou les oscillations de la lutte engagée entre César et Pompée, son cœur se dilate ou se resserre, sa plume s'épanche ou se contient, sa langue déborde ou se fait dfscrète : c'est une ftme en négligé, sans autre parure que les simples atours d'une familiarité confiante : les productions spontanées se passent d'ornements.
On doit à Tiroii; affranchi et secrétaire intime de Cicéron, la publication de cette volumineuse et précieuse correspondance, composée de plus de huit cents lettres, soit de son maître, soit de Brutus, de César, de Pompée, d'Antoine, de Pomponius Atticus, de Curion, de Caton d'Utique, de Quintus Cicéron, de Matius, de Lucceius, d'Oppias, de Varron et de quelques autres. Elles parurent dans les années qui suivirent la bataille d'ActIum. Il est fâcheux que l'ordre chronologique n'y soit pas strictement observé ; mais, telles qu'elles sont, elles se divisent régulièrement en quatre parties distribuées ainsi: 1® Lettres familières {16 livres, 410 lettres); 2" Lettres à Atticus (i (5 'livres, 37$ lettres); 3® Lettres à Quintus (3 livres, 28 lettres); 40 Lettres à Brutus (i livre, 7 lettres).
Le caractère général de cette correspondance est une justesse parfaite de pensées,, et, de part et d'autre, le langage familier de la bonne compagnie, ce que les Latins appellent l'urbanité : nulles dissertations pour la montre, nuls morceaux à effet. Le tout se meut dans une sphère loyale et franche, avec des sous-entendus, il est vrai, dont nous n'avons pas toujours la clef, mais dont les divers correspondants, en se faisant leurs confidences, possèdent assurément le secret. Considérées d'un point de vue moins étendu, deux de ces quatre parties ont une importance plus marquée : d'abord les Lettres familières, en raison de leur variété et de leur couleur politique : on y suit en pleine lumière les espérances, les craintes, les fluctua^ tions, les vœux de Cicéron et de ses amis, mêlés aux agitations des troubles civils; puis les Lettres à Atticus, épanchements sans détours et sans arrière-pensée de deux cœurs dévoués l'un à l'autre, de deux confidents éprouvés. Qui veut connaître Cicéron, homme privé, dépourvu de sa toge officielle, le trouve là tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, ses irrésolutions, ses accès de vanité et ses défaillances, rachetées par l'inaltérable probité de sa conscience.