‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 40 sur 80 · GRAMMAIRE ET SCIENCE DU LANGAGE · texte numérisé non relu

GRAMMAIRE ET SCIENCE DU LANGAGE

Terentius Varron. — Verrius Flaccus.

Terentius Varron. — Terentius Varron, dont nous avons apprécié les Satires ménippées, était un savant universel, un véritable encyclopédiste. Poésie, philosophie, rhétorique, critique littéraire, grammaire, archéologie, géographie, histoire, biographies illustrées d'images et de portraits, sciences mathématiques, physiques et agricoles, il a des notions de tout, et il écrit sur tout. Des quarante ouvrages qu'il avait composés, le plus grand nombre est réduit à de courts fragments; seul le traité De Re rustica, en trois livres, est complet. Vient ensuite, parmi les moins mutilés, le traité de la langue latine, dédié à Cicéron, composé de vingt-quatre livres, dont il ne reste que les s", 6', 7*, B^, V* et 10®, qui, malgré les lacunes, ne sont pas dénué» d'intérêt.

Varron s'était proposé, comme il le dit lui-même, d'expliquer en six livres l'origine des mots latins. De ces feix livres, trois relatifs à l'étymologie avaient été antérieurement adressés à Septimius. Dans les trois livres écrits pour Cicéron, l'auteur traite encore de l'origine des mots latins, mais il considère surtout ceux qui sont en usage chez les poètes. Il commence donc par passer en revue, en essayant de rendre compte des altérations qu'ils subissent, les noms de lieux, des différents aspects topographiques, les accidents de terrain que présente Rome au dehors et au dedans de la ville, les noms de divinités, d'hommes, d'animaux, d'arbres, de plantes, d'édifices» de meubles et d'ustensiles. Ces détails, souvent très curieux, à cause des conjectures hasardées, et quelquefois puériles, auxquelles Varron se laisse aller, occupent tout le cinquième livre. Le sixième traite du temps et de ses di-

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visions, remplies par les trois fonctions essentielles de l'espèce hamaine, sentir, exprimer sa pensée, agir. Après quoi vient une explication intéressante de plusieurs termes relatifs à la gestion administrative des censeurs, suivie d'une liste de mots que les Latins ont empruntés aux Grecs ; par exemple, «rovfrfere, prévoir, de icpoi6&iv ; putare, penser, de irjééaÔai ; runcinare, raboter, de ^xàvY), rabot.

jusqu'ici Varron n'a parlé que des prosateurs. Dans le septième livre, il s'occupe exclusivement des poètes qui, par leurs métaphores, ont souvent modifié la signification primitive d'un grand nombre de mots. Des citations empruntées à Ennius, Pacuvius, Accius, Ati- Hus, Naevius, Plaute et Dossennus rendent ce livre très curieux à consulter. Le huitième livre est consacré à la déclinaison, dont Varron fait comprendre judicieusement l'utilité et la nécessité. Sanselle, eu effet, le nombre des mots excéderait l'étendue de la mémoire, tandis que, à l'aide de la déclinaison, qui permet de distinguer à la fois l'identité et la différence, les mots, quels qu'ils soient, rentrent dans un nombre restreint de paradigmes. Les livres neuvième et dixième roulent sur l'analogie et sur l'anomalie, cette double application de l'usage, qui tantôt s'enferme dans la règle et tantôt s'échappe à travers l'exception. Varron déploie dans l'analyse de ces deux procédés contradictoires une finesse d'observation et une sagacité de conseils, dignes d'un esprit de la plus haute valeur.

« Le forum, dit-il, rejette parfois des locutions qu'un sentiment délicat de l'analogie veut introduire dans l'usage; mais alors c'est aux poètes, qui ont en cela beaucoup d'influence, et surtout aux poètes scéniques, d'accoutumer les oreilles du peuple à ces réformes du langage. En e£fet, l'essence même de l'usage est la mutabilité, condition absolue du mouvement, et par cela même principe de perfectionnement ou de corruption. Cela étant, l'introduction d'un mot nouveau, avoué par la raison et par l'analogie, ne doit pas être rejetée. Voit-on que, dans les vêtements, dans les édifices, dans les meubles, la

longue habitude soit un obstacle à la nouveauté? Qui a jamais aimé les vieux habits au point de n'en vouloir point changer? Les anciennes lois ne sont-elles pas souvent abrogées et remplacées par d'autres? La forme nouvelle des vases grecs a remplacé la forme ancienne de nos pots et de nos tasses ; pourquoi se refuserait-on à adopter des mots nouveaux, conseilléspar la raison? En quoi le sens de la vue est-il si difiérent du sens de Touïe, qu'il soit permis à l'œil de se récréer par la nouveauté, et que ce plaisir soit refusé à l'oreille? Où sont les maîtres qui donnent aujourd'hui à leurs esclaves des noms tombés en désuétude? Où est la femme qui> en parlant de sa parure et de ses bijoux, se sert des noms de l'ancien temps? Suivons donc ceux qui nous convient à l'usage, du moment que cet usage est bon.

Horace et Quintilien ne se servent pas d'autres arguments, quand ils protestent contre les adversaires du progrès.

Verrius Flaccus, — L'empereur Auguste avait confié l'éducation de ses petits-fils, Caïus et Lucius Agrippa, au grammairien Verrius Flaccus, affranchi d'un jurisconsulte du même nom, et dont l'école était fréquentée par les jeunes gens des premières familles de Rome. Son talent pédagogique et ses écrits justifient cette confiance. Habile à exciter l'émulation de ses disciples, en ouvrant des concours, où les vainqueurs recevaient des prix, il avait composé plusieurs ouvrages. Le plus important avait pour titre: De la signification des mots, abrégé par Sextus Pomponius Festus, grammairien du iv^ siècle après Jésus-Christ, et recueil d'une très grande utilité pour la connaissance de la langue latine et des antiquités romaines.

PHILOSOPHIE

Philosophie : Cicéron.

Hommes d'action, génies pratiques, les Romains n'eurent jamais un goût prononcé pour les spéculations de la philosophie. Cependant VEpicharme d'Ennius, sa traduction d'Evhémère et le poème de Lucrèce les avaient initiés aux doctrines professées par les plus illustres penseurs de la Grèce. Cicéron, qui avait fréquenté, soit à Rhodes, soit à Athènes, les écoles dirigées par des académiciens ou par des stoïciens, profita des loisirs que lui créait l'extinction de la vie politique à Rome, pour traiter des questions de philosophie et pour transporter sur le sol romain les théories qui font un si grand honneur au génie des Grecs. Ce sont particulièrement les idées de Platon, modifiées par le péripatétisme et par la Nouvelle Académie, et celles de Zénun, dégagées de quelques-unes de leurs tendances paradoxales, qui fournissent un aliment éclectique à ses méditations et à sa plume. Imitateur un peu timide du dialogue socratique, il fait pourtant de ses écrits un précieux recueil de discussions intéressantes sur Dieu, le souverain bien, les devoirs moraux, la destinée, la divination, les lois et les constitutions des États. Charmés par la clarté lumineuse des idées et par l'élégante fermeté du style, tous les siècles sont venus puiser une instruction solide à cette source d'une limpidité parfaite, oiî se reflètent le bon sens et la droiture de l'écrivain. A défaut d'originalité, de profondeur et de critique, c'est une excellente école d'honnête conduite, fondée sur des principes certains, qu'une forme attrayante contribue à graver davantage dans le souvenir. Les ouvrages philosophiques de Cicéron peuvent se diviser en cinq classes :

I® Morale générale : Des devoirs (de Officiis); Des vrais biens et des vrais maux (de Finibus bononim et majorum), — Le traité des devoirs^ imité de Panaetio8, est un des beaux titres de Cicéron au nom de philosophe. Bien qu'il semble restreint dans sa portée, puisqu'il est écrit pour le jeune Marcus, fils de Cicéron, qui étudiait alors à Athènes, il ne renferme pas seulement une sorte de code de morale politique à l'usage des citoyens d'un État libre, il s'élève plus haut; il traite de la distinction et du choix à faire entre l'honnête et l'utile, entre le devoir et l'intérêt. Ce fond nettement déterminé, le premier livre s'occupe séparément de l'honnêteté, et embrasse la généralité des devoirs ; le second livre fait connaître quel est le véritable intérêt des hommes dans le cours de la vie ; le troisième, partant de la supposition d'un conflit entre l'honnête et l'utile, trace la règle à suivre dans ce choix embarrassant. On remarque, au troisième livre, une charmante anecdote, où Cicéron s'est plu à répandre la finesse enjouée de son style : c'est un vrai mets de délicats, la voici :

« Caius Canius, chevalier romain, homme d'esprit et assez lettré, s'étant rendu à Syracuse, non pour affaire, comme il avait coutume de le dire lui-même, mais pour ne rien faire, allait répétant qu'il voulait acheter des jardins, où il lui fût possible d'inviter ses amis et de se divertir loin des fâcheux. Le bruit s'en étant répandu, un nommé Pythius qui faisait la banque à Syracuse, lui fait dire que ses jardins, il est vrai, ne sont pas à vendre, mais qu'il peut, lui, Canius, en user comme s'ils étaient siens, et en même temps il invite notre homme à venir y diner le lendemain. Canius promet. Alors Pythius, qui, en sa qualité de banquier, était en bonne odeur dans toutes les classes, fait appeler chez lui des pêcheurs, les prie de venir pêcher Je lendemain devant ses jardins et leur indique ce qu'ils ont à faire. A l'heure dite, Canius arrive au repas. Pythius avait préparé un festin richement servi, avec une foule de barques sous les yeux ; chaque pêcheur apportait ce qu'il avait pris ; les poissons étaient jetés aux

pieds de Pytlîius. Alors Canius : « Dis-moi, je t'en prie, Pythius, qu'est-ce que cela? Tant de poissons! tant de barques! » Et Pythius : « Rien d'étonnant, dit-il, tout ce qu'il y a de poissons à Syracuse se trouve ici; c'est une aiguade; ces gens-là ne peuvent pas se passer de ma villa. » Tout chaud de son désir, Canius supplie Pythius de la lui vendre. Pythius commence par faire le renchéri. Bref, Canius l'obtient. Passionné et opulent, il achète les jardins aussi cher que le veut Pythius, et il les achète tout meublés. Il donne caution ; l'afifaire est faite. Le lendemain, Canius invite ses amis, il vient lui-même de bonne heure. Pas une seule barque en vue. Il demande à son plus proche voisin s'il y a quelque fête de pêcheurs, de ce qu'il n'en voit pas un. « Aucune que je .«ache, dit l'autre; mais personne ne pêche jamais ici, aussi étais-je tout étonné hier de ce qui arrivait. » Canius entre en fureur; mais que faire? Aquilius, mon collègue et mon ami, n'avait pas encore formulé sa définition du mauvais dol, d'après laquelle, lorsqu'on lui demandait ce que c'était qu'un mauvais dol, il répondait c'est quand on simule une chose et qu'on en fait une autre; excellente définition, émanant d'un homme qui s'entendait à définir. D'où il suit que Pythius et tous ceux qui, faisant une chose, en simulent une autre, sont des perfides, des fourbes, des méchants.

On sait que les anciens se faisaient IMdée d'un bien suprême^ auquel doit aspirer toute créature humaine. Les Grées nommaient xéXoç, fin, cette limite souveraine des désirs et des efforts. Si l'activité de l'âme tend vers le bien, elle peut arriver au terme même de tous les biens, finis bonorum ; mais si l'activité de l'âme, contrairement à la nature, tend vers le mal, elle doit arriver au terme même de tous les maux, ^nis malorum. Tout philosophe enseigne l'art de prendre parti pour telle ou telle fin, de choisir entre le bien et le mal, la vertu ou le vice, et de subordonner les actes de la vie au choix qu'on a fait. Depuis Socrate, plusieurs écoles prétendaient à l'honneur de conduire leurs adeptes à ce bien suprême. Cicéron veut éclair-

cir le point de savoir si Tune d'entre elles y parvient mieux que ses rivales. C'est là l'objet de son livre : Des vrais biens et des vrais maux (deFinibus bonorum et malorum). II en écrit ainsi lui-même le plan à son ami Âtticus : « Dans les cinq livres nept TéXa)V, que je viens d^achcver, je fais expliquer la doctrine des Epicuriens par L. Torqaatus, celle des stoïciens par M. Caton et celle des péripatéticiens par M. Pison. » L*ouvrage, sous forme de dialogues platoniciens, est adressé à Brutus, le meurtrier de César. Les deux premiers dialogues ont lieu à Cumes, dans la villa de Cicéron; le troisième et le quatrième à Tusculum, dans la bibliothèque de la villa de Lucullus; le cinquième à Athènes, dans l'Académie. Chacun de ces dialogues a une importance qui ressort de son objet même; mais comme modèle de discussion de morale pratique, les trois plus remarquables sont, à notre avis, le second, qui renferme une réfutation victorieuse de la doctiine d'Epicure, puis le troisième et le quatrième, où se trouve un exposé des principes du stoïcisme, mitigés par des tempéraments qui en corrigent l'excès et qui en modèrent la rigueur.

n^ Morale individuelle. — Le traité i^ la Vieillesse (Cato Major sive de Senectute) fut composé par Cicéron, âgé de soixante-trois ans (43 avant Jésus- Christ). II est adressé à Pomponius Atticus. Caton le censeur, ce type du vieux Romain, y disserte sur la vieillesse avec Scipion et Laelius, combat les reproches dont elle est ordinairement l'objet, et leur oppose le tableau des avantages qui lui sont particuliers. Cet ouvrage, comme on l'a dit, « ne fait pas seulement appétit de vieillir », il exprime une joie du cœur qui s'épanouit sous le coloris de riantes images, d'exemples nombreux présentés avec à propos et avec goût, de peintures de la vie champêtre, où glisse, en dernier lieu, une sorte de rayon d'immortalité. Ce morceau imité de Xénophon, et qui consiste en une allocution adressée à ses enfants par Cyrus, près de mourir, est

un écho des plus belles inspirations de l'école socratique, une pensée consolante répondant aux réflexions douloureuses qu'inspire à Caton la brièveté de la vie.

« Le jeune homme espère qu'il vivra longtemps : il a tort de l'espérer. Qu'y a-t-il, en eflfet, de plus insensé que de prendre l'incertain pour le certain, le faux pour le vrai? Le vieillard est, sous ce rapport, dans une condition meilleure que le jeune homme ; ce que celui-ci espère, il l'a en sa possession : le jeune homme veut vivre longtemps; le vieillard a longtemps vécu, si l'on peut dire, ô bonté des dieux, que le mot longtemps est fait pour la vie humaine. Aussi, quand on arrive au terme, tout le passé s'évanouît, et il ne reste, en réalité, que ce qu'on a fait d'actes justes et vertueux. »

3" Morale sociale. — Lœlius ou de l'Amitié (Laelius sive de Amicitia) est un opuscule composé quelque temps après celui de la Vieillesse. Lœlius, dans la bouche duquel Cicéron met toutes ses idées sur l'amitié, converse avec Fannius et Scaevola, et, après leur avoir exprimé le chagrin profond que lui cause la mort de Scipion, son ami, il définit l'amitié, ses caractères, ses avantages, sa conformité essentielle avec le juste, le bien, le désintéressement, l'abnégation de soi-même en vue d'autrui. Envisagée ainsi, Pamitié est le charme, l'appui de la vie humaine, un hommage rendu à la vérité et à la franchise, qui sont les liens les plus étroits de la société, de sorte que l'amitié sincère n'est pas seulement la consolatrice de notre existence, elle est la conservatrice de la vertu et participe à sa sainteté : « Virtus, virtus, inquam^ et conciliât amicitias, et conservât ! yt

Le traité de la République était l'œuvre de prédilection du grand orateur romain ; c'est aussi une des productions les plus remarquables de son génie : il y travailla toute sa vie, et il fut payé de sa peine par un succès, auquel il fait lui-même allusion dans plusieurs de ses ouvrages. Ce succès lui survécut. L'antiquité et les écrivains chrétiens, entre autres Lactance et

saint Augustin, abondent en allusions et en citations relatives au livre de Cicéron, qui joint à l'intérêt tout particulier des idées le mérite d'un style neuf, original. On est en droit de regretter qu'il offre de fréquentes lacunes ; mais, tel qu'il est, on y peut suivre, sans de trop brusques interruptions, la trame et l'enchaînement des pensées, que relève le charme merveilleux de l'expression.

C'est à Platon que Cicéron est redevable de la conception première et du titre de son livre. Seulement, il a tempéré l'idéalisme platonicien par les doctrines plus positives d'Aristote en matière politique, et par les applications que Xénophon en avait faites dans la Cyropédie. De cette manière, les théories émises par Scipion l'Africain se distinguent des systèmes imaginés ou exposés par les philosophes grecs, en ce que Cicéron leur indique un but pratique comme dans Anstote et dans Xénophon, et qu'il leur conserve cependant une tournure contemplative et même une teinte un peu mystique comme dans Platon.

La République, dédiée à Atticus, est divisée en six livres. C'est un dialogue, que l'auteur suppose raconté par P. Rutilius Rufus, l'un des interlocuteurs, et auquel prennent part Scipion l'Africain, fils de Paul- Emile, son neveu Quintus Tubero, l'ancien consul Fur^us Philus, P. Rutilius Rufus, célèbre depuis par son exil et par ses vertus, Sp. Mummius, frère du vainqueur de Corinthe, Laelius, l'ami intime de Scipion, avec ses deux gendres, C. Fannius et Q. Scaevola, et enfin le jurisconsulte M. Manilius. Tous ces illustres personnages, profitant du loisir des Fériés latines, se livrent à une longue discussion sur la meilleure forme de gouvernement, l'année même de la mort de Scipion, et fort peu de temps avant cette tragique aventure (129).

Dans le premier livre, Cicéron établit pour point de départ à toute ingérence dans les affaires publiques le dévouement absolu à la patrie. Après quoi, il passe en revue les différentes formes de gouvernement, monar-

chie, aristocratie, démocratie, et il aboutit à cette conclusion que la perfection de Tordre public ne consiste pas dans un nivellement chimérique des rangs et des fortunes, mais dans l'impartialité de la loi et dans la jouissance, égale pour tous, des droits civils. A le prendre ainsi, il lui semble que, de tous les gouvernements, il n'en est pas un qui, pour la constitution et pour la discipline des mœurs, puisse être comparé avec celui que les vieux Romains ont transmis à leurs descendants.

Il suit de là que le second livre, partie capitale de l'ouvrage de Cicéron, offre un tableau largement tracé de l'ancienne constitution romaine, et vivifié, en quelque sorte, par cette pensée féconde, dont se sont inspirés plus tard Bossuet, Montesquieu, Michelet, Mommsen, à savoir que, si le gouvernement de Rome l'a rendue souveraine des autres cités, c'est que sa politique a toujours été l'œuvre du génie non d'un seul, mais de plusieurs, et qu'elle s'est affermie, non par un seul âge d'homme, mais par la continuité de plusieurs générations et de plusieurs siècles. L'enchaînement des faits historiques le démontre. Peut-être est-on en droit de reprocher à Cicéron une crédulité trop prompte a considérer comme vraies les traditions légendaires des premiers temps de Rome. Mais il a des aperçus ingénieux et fins sur quelques points d'une réelle importance. De ce nombre est le passage sur l'heureux choix de l'emplacement de Rome déterminé par Romulus. Convaincu que les sites les plus voisins de la mer ne sont pas les plus favorables a l'accroissement des villes, le fondateur de la cité, souveraine future de Punivers, établit sa capitale à quelque distance de Pembouchure du Tibre, de manière à éviter les invasions soudaines, les débarquements inattendus, qui surprennent souvent les villes maritimes. Indépendamment de ces dangers, les lieux de commerce et de mouillage sont exposés à la mobilité et à la corruption des mœurs ; c'est un mélange do langues et d'habitudes nouvelles ; on y importe noii seulement des marchandises, mais des usa-

ges étrangers, de sorte que rien n'est stable dans les institutions nationales. De plus, ceux qui habitent ces villes ne s'attachent point à leurs foyers; une espérance, une pensée volage les ravit hors de leur patrie, et lors même qu'ils y demeurent de corps, leur esprit court et voyage à l'aventure. Nulle autre cause, après avoir longtemps miné Carthage et Corinthe, n'a fini par les ruiner un jour, que cette vie errante, cette dispersion des citoyens, à qui la passion du commerce et des courses maritimes faisait abandonner le soin des champs et des armes. La mer fournit encore de dangereux attraits au luxe des villes par les objets qu'on reçoit ou qu'on importe; et l'agrément même du site offre aux passions un grand nombre de délices somptueuses ou énervantes. Scipion les énumère avec une certaine complaisance qui touche parfois au paradoxe. Puis, il raconte les faits principaux de l'histoire de Rome, à partir de l'origine de la ville jusqu'au meurtre de Virginie, énonce des réflexions générales sur la nature du pouvoir régulateur des cités, et finit par comparer l'homme d'Etat à un Indien ou à un Numide, qui, assis sur le cou d'un éléphant, maîtrise et gouverne ce colosse et le conduit où il veut.

Un préambule, où Cicéron parlait en son propre nom, servait d'introduction au troisième livre De la République, Tout muiilé qu'il est, ce morceau renferme de grandes et belles pensées. La base de tout ordre social, c'est la justice; mais la justice a son principe originel dans le cœur même de l'homme. Cicéron est donc amené à rechercher les premiers développements de l'intelligence humaine : ce qu'il fait, en traçant la peinture de l'homme nu, frêle et débile, aux portes de la vie, ayant toutefois dans son âme une étincelle de feu divin, la raison. La raison le conduit à l'usage de la parole, à la connaissance des nombres, à celle de l'astronomie, en même temps que la sociabilité donne naissance à la science morale, qui formule des préceptes et des règles de conduite, et qui en détermine l'application.

CIGERON. 253

L'état de mutilation du quatrième livre en restreint l'étendue à un petit nombre de pages sans suite suffisamment claire. On y voit cependant que, après avoir traité de la justice comme première condition delà vie sociale, Cicéron prenait pour sujet de son dialogue l'état et les mœurs des femmes, l'éducation des enfants, le luxe, les jeux publics, le théâtre. Sur ce point, il lui semble que rien n'est plus dangereux que la poésie dramatique, et, bien que le théâtre soit l'imitation delà vie, le miroir de la coutume, l'image de la vérité, il présente à l'esprit tant de fausses images, suggère tant de craintes, enflamme tant de passions, que tragédie et comédie doivent être admises avec une sévère discrétion.

L'état du texte du cinquième livre ne permet guère que des conjectures. I) est présumable qu'il avait pour objet de retracer les vertus antiques et les institutions qui résistent à l'invasion de la corruption naissante. Cicéron, en indiquant la source de ces vertus, montre qu'elles s'alliaient, à Rome, avec la gloire de la patrie^ ainsi qu'en témoigne ce beau vers d'£nniu8 :

Moribus antiquis res stat romana virisque, « Les mœurs de ses héros font la grandeur de Rome. »

Et maintenant qu'eu reste-t-il? A peine une image, un tableau qui commence à vieillir, parce que non seulement on a négligé d'en renouveler les couleurs, mais on ne s'est même pas occupé d'en conserver le dessin et les derniers contours.

Les fragments, ajoutés, en 1822, par le cardinal Angelo Mai à la partie intacte du sixième livre, ne sont pas assez étendus pour qu'on saisisse exactement le fil des idées qui mène au Songe de Scipion, Cependant on peut voir que l'auteur, en 'rattachant le principe du sentiment religieux à celui de la justice, fait de l'immortalité de l'âme un des germes les plus puissants et les plus féconds de la vie sociale. Nous y insisterons plus loin.

2$^ i^lTTÉRATURE ROMAINE.

En rétamé, Tidée de la République de Cicéron est simple, facile à saisir : « Quelle est la meilleure forme de gouvernement ? » Pour répondre à cette question, Fauteur examine en premier lieu l'état constitutif des sociétés humaines et la nécessité qui les soumet à une loi de naissance, de développement, de progrès et de continuité. Il résulte de cet examen qu'il y a trois natures de gouvernement : Royauté, Aristocratie, État populaire. Chacune d'elles a ses avantages et ses inconvénients. On ne doit donc pas s'attacher exclusivement à une forme plutôt qu'aune autre; mais il est permis d'incliner pour une quatrième forme politique, composée de l'essence et de la réunion des trois autres. Quels que soient d'ailleurs le principe du gouvernement et la constitution de la cité, il n'y a point d'agrégation sociale qui puisse durer sans la justice et sans le droit, non pas le droit civil et mobile qui varie suivant les intérêts et les passions, mais le droit strict et absolu qui émane d'une justice souveraine, indépendante de la force et du nombre, et visible image, ici-bas, de la vérité qui réside en Dieu. Une pareille forme de gouvernement est-elle réalisable? Oui, puisqu'elle a été réalisée dans la constitution romaine.

Tel est le but national et philosophique du livre de Cicéron. D'une part, il cherche à ranimer l'amour des traditions antiques et à conjurer les catastrophes dont Rome est menacée; de l'autre, en affirmant, avec toute l'énergie d'un cœur droit et toute l'autorité d'un génie incomparable, qu'il n'y a de gouvernement possible qu'avec une suprême justice, il établit sur une base inébranlable les principes absolus et souverains de tous les gouvernements. En effet, cette loi du vrai et du juste, cette loi des lois, dont Dieu lui-même est l'auteur et le promulgateur, étant une fois placée en tête du pacte social, il est impossible ensuite de la violer, ni même de l'infléchir. Mais ce n'est pas tout. La loi doit être appliquée par un homme ou par plusieurs hommes. Quel sera le caractère du représentant de la loi? Comme le créateur des mondes, source éter-

nellc de tout droit, de toute justice, de tout ordre et de tout mouvement, l'homme d'Etat doit régir la cité par les mêmes lois, avec la même sollicitude, avec la même bonté que Dieu gouverne et protège l'univers. En second lieu, il faut à la loi une sanction, une peine affectée au mal et une récompense aux efforts de quiconque a consacré sa vie à veiller sur les sociétés humaines, en leur appliquant les principes immuables de l'équité. Cette sanction, cette récompense, Cicéron en proclame la certitude et en indique le mode par le récit du songe de Scipion.

Il y a, dans le troisième livre de la République, un fragment justement célèbre, qui, avec un passage des Mémoires de Xénophon sur Socrate (liv. 4, chap. iv) et les vers que Sophocle fait prononcer par Antigone {Aniigone, vers 450 et suivants), compose une dts plus belles manifestations de la raison humaine en l'honneur de la loi naturelle et delà loi civile. Le voici:

« Il est une loi véritable, la droite raison, conforme à la nature, répandue parmi tous les hommes, consunte, éternelle, dont Tordre appelle au devoir, et la défense détourne du mal, et qui toutefois n'ordonne ni ne défend rien aux bons, et ne touche point les méchants par ses ordres ou ses défenses. Cette loi ne saurait être contredite par une autre ; on n'y peut déroger, on ne peut l'abroger tout entière; ni le Sénat ni le peuple ne peuvent nous en affranchir; il n'en faut point chercher un nouvel organe, ni un nouvel interprète ; elle ne sera pas autre à Rome, autre k Athènes, autre aujourd'hui, autre demain; mais une, éternelle, immuable» elle régnera sur toutes les nations et dans tous les temps> C'est le maître unique et commun des êtres, c*est Dieu, souverain de l'univers, qui a inventé, promulgué, porté cette loi ; celui qui refusera d'y obéir se fuira lui-même, méconnaîtra la nature de l'homme, et, par cela seul, subira les expiations les plus sévères, lors même qu'il éviterait tout ce qu'on appelle supplices. »

Ce passage contient en germe le dialogue philoso-

phique de Legibus (Des lois), que Cîcéron écrivit entre l'an 53 et Tan 47 avant Jésus-Christ. Il était composé de cinq oa six livres. Il n'en reste que les trois premiers. Les interlocuteurs sont Atticus, Cicéron et son frère Quintus; le lieu de la scène, les environs d'Arpinum et une petite île, au confluent du Fibrène et du Liris. Dans le premier livrer, l'auteur établit l'origine du droit, et, conséquemment, la légitimité de la loi, le droit positif émanant d'une loi suprême, fixe, immuable, que Dieu révèle à l'âme par la raison. C'est, en effet, la raison qui constitue l'homme, être prévoyant, sagace, doué d'intelligence et de mémoire, plein de bon sens et de conseil, l'être par excellence de l'univers. D'où il suit que, la raison étant l'essence même de l'homme, ce qu'elle prescrit ne s'impose pas à un seul, mais à tous. Or, elle enseigne et enjoint la justice. Le juste et le droit, qui en dérivent, ne sont donc pas des préjugés, mais des suggestions logiques, nécessaires de la conscience individuelle et sociale ; en sorte que les lois ne font pas la justice, mais qu'elles la supposent, et que, par corollaire, les vertus ne sont vertus que par le désintéressement. Il résulte de ces principes que la philosophie, autrement dit la mère et l'amour de toutes les saines doctrines, n'a pas donné de plus utile précepte à l'homme que de se connaître soi-même, attendu que cette science, déjà précieuse pour l'homme privé, est absolument indispensable au législateur, chargé de tracer à tous la ligne de devoir que chacun doit suivre.

Le second livre s'ouvre par une charmante description du paysage d'Arpinum, placée dans la bouche d'Atticus, et que la critique a raison de rapprocher des premières pages du Phèdre de Platon, et, en second lieu, du préambule du cinquième livre du de Finibus de Cicéron lui-même. Il s'en dégage cette pensée que la vue du pays où vivent les souvenirs de ceux que nous aimons ou que nous admirons, cause toujours une émotion profonde à notre âme; si bien que, au milieu de cette dissertation sur le droit et sur la loi,

inspirés à l'homme par la nature, la nature semble remuer plus vivement l'âme de ceux qui parlent des sentiments qu'elle faît naître, quand ils sont en présence des 'spectacles déployés par elle à leurs yeux. 11 suit de là que l'homme a deux patries : le pays natal et celui où son cœur et son esprit ont reçu les bienfaits d'une hospitalité toute maternelle. Une définition de la loi, un paragraphe relatif à l'influence de la musique sur les mœurs et un autre sur la punition du sacrilège et sur l'inutilité de la magnificence des tombeaux, s'ajoutent d'une façon intéressante aux différentes parties de ce second livre.

Le troisième traite spécialement de la constitution romaine. Fidèle aux aperçus développés dans le traité De la République, Cicéron n'hésite pas à déclarer qu'il ne connaît rien de plus admirable dans l'ordre politique que la constitution romaine, dont il se plaît à faire ressortir les divers éléments dans leur féconde application.

4° Morale religieuse. On a parfois donné au traité de la Nature des dieux le nom de Roman théologique des anciens. Il faut y voir plutôt un mouvement, aussi intéressant que curieux, des opinions religieuses du polythéisme sur la cause première et sur l'être souverain qui gouverne l'univers : c'est la raison suppléant à la foi. Dans ce traité, publié l'an 45 avant Jésus- Christ, Cicéron expose les sentiments^d'Epicure sur la divinité par la bouche de Velleius, ceux des académiciens par Cotta, et ceux des stoïciens par Balbus : il est lui-même simple auditeur.

L'ouvrage se divise en trois livres, dont l'argumentation la plus importante est celle de Balbus, qui se fait fort de démontrer les points suivants : 1" existence des dieux ; 2"* leur nature et leur intervention directe dans le gouvernement des atlaires du genre humain ; 3® leur influence providentielle sur le monde et sur les hommes. Là se trouvent les idées et les faits déjà mis en lumière par Platon et par Xénophon, comme fond essentiel de

l'argument de la téléologîe, c'est-à-dire des causes finales, et reproduites plus tard par saint Ambroise^ saint Augustin, Descartes, Bossuet, Fénelon.

Le traité de la Divination fait suite à celui de la Nature des dieux. C'est une réfutation en règle de la superstition appliquée aux conjectures, que la théologie polythéiste se figurait pouvoir tirer des songes, des oracles, du thème natal, du vol des oiseaux, des entrailles des victimes. Quintus, frère de Cicéron, ayant exposé, dans le premier livre, les préjugés de l'antiquité sur la divination, au nom des principes stoïciens, Cicéron, au nom du bon sens et de la droite raison, déclare qu'il n'y a rien de solide ni de fondé dans la divination, soit naturelle, soit artificielle. Le malade n'appelle pas auprès de lui un devin, mais un médecin ; celui qui veut apprendre à jouer de la flûte ou de la lyre s'adresse au musicien ; et si l'on agite un problème de physique, on a recours au physicien. Cela étant, et par voie de conséquence, il est déraisonnable de consulter un devin, et non pas un philosophe sur une question de morale sociale ou religieuse. Cette force de déduction serrée, irréfutable, fait le plus grand honneur à Cicéron. Aussi n'est-il pas étonnant que les premiers chrétiens aient multiplié les exemplaires et recommandé la lecture de ce chef-d'œuvre de philosophie pratique, qui est, en même temps, un modèle de style et d'élégance littéraire.

Le traité Du Destin^ incomplet, tronqué, n'a point, par cela même, toute l'importance de celui de la Divi' nation. Il n'en mérite pas moins d'être rangé parmi les sources auxquelles doit puisei* tout historien de la philosophie. D'après les principes du stoïcisme, les lois du monde étant nécessaires, ainsi que la raison éternelle, dont elles émanent, le destin ne saurait être considéré comme une puissance aveugle, irrésistible, sans lien avec les lois mêmes des choses et des faits : le destin n'est donc, en réalité, qu'une application de la divinité au monde, et l'intervention de la Providence qu'il représente. Il s'ensuit que la question, souvent

débattue, du libre arbitre et de la prescience divine se trouve posée par Cicéron.

Dans le traité des Devoirs et dans celui des Vrais biens et des vrais maux, Cicéron établit comme principe absolu de morale que la vertu doit être désintéressée, et que le fruit du devoir est le devoir même.

Le Songe de Scipton, qui termine le sixième livre De la République, fait voir clairement, et dans un magnifique langage, quelle est la sanction appliquée par les dieux mêmes à rame de ceux qui ont bien vécu : idée noble, féconde, qui a produit un des morceaux les plus admirables de l'antiquité.

Scipion Emilien, reçu sous le toit hospitalier de Masinissa, voit apparaître en songe le premier Africain, son aïeul, qui, après lui avoir prédit la chute de Carthage et les troubles de Rome, lui annonce pour lui-même une fin tragique. Il ne doit donc rien négliger de ce qui honorera sa propre vie, durant le temps quMl doit passer sur la terre. Ceux, en effet, qui ont sauvé défendu, agrandi la Répubhque, ont, dans le ciel, une place certaine et fixe, où ils jouissent d'une éternité bienheureuse. L'âme, émanée des feux éternels appelés par les hommes constellations, étoiles, revient dans son origine et remonte vers ce cercle lumineux de blancheur, qu'on nomme la Voie lactée, et dans lequel s'accumulent des millions d'astres, dont chacun surpasse la terre en grosseur. Elle est effectivement si petite, que l'empire romain, qui n'en occupe qu'un point à peine, ne peut inspirer que de la pitié. Pendant que Scipion regarde le globe terrestre avec quelque attention, son aïeul l'invite à considérer de préférence le système de l'univers, les neuf planètes, y compris la terre, placée au centre, et vers laquelle tous les corps gravitent. Jeté d'abord dans la stupeur par ce spectacle, Scipion reprend enfin possession de lui-même, et demande à l'Africain quel est le son qui remplit ses oreilles avec tant de puissance et de douceur. C'est l'harmonie produite par l'impulsion et les mouvements des sphères, musique céleste et divine, que l'o-

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reille de l'homme est incapable de saisir. Tout plein d» ces merveilles, Scipiou ne peut se défendre de reporter quelquefois ses regards vers la terre. L'Africain l'engage à détourner ses yeux loin de ces limites restreintes du temps et de l'espace. La gloire, la vraie gloire, c'est-à-dire celle que donne la vertu, se déploie dans un champ sans bornes de siècles et de générations. L'individu, qu'elle investit de sa splendeur, est tout entier dans l'âme et non dans cette enveloppe grossière et périssable. Disons plus encore : il est dieu, car c'est être dieu que vivre, sentir, se souvenir, se mouvoir et exercer sur le corps le même empire, le même pouvoir, la même impulsion que Dieu sur l'univers. Et de fait, telle est la nature départie à l'âme. Or si, parmi tous les êtres, elle porte en soi le mouvement, il s'ensuit qu'elle n'a pas pris naissance, et que, dès lors, elle est immortelle. Pour la ramener au séjour des heureux, il ne faut donc l'occuper que des choses les meilleures, et il n'en est pas de meilleures que les veilles pour le salut de la patrie. L'âme, développée par ce noble travail, s'envole d'un libre essor vers sa maison natale.

Le Songe de Scipion est une protestation en faveur de l'immortalité de l'âme : les Tusculanes en sont la démonstration philosophique et morale. Aussi les questions, dont la discussion sert de thème à l'ouvrage, s'y rattacbent-elles par un lien si étroit, qu'elles en dérivent par voie de conséquence. Cicéron et son ami PomponiusAtticusse sont réunis dans une villa voisine de Tusculum (Frascati); et là, recherchant pourquoi les hommes n'atteignent pas la félicité, qui fait l'objet de tous leurs vœux, entravés par les passions, la douleur, la brièveté de la vie, ils établissent, dans cinq entretiens distincts, les cinq aspects principaux sous lesquels se présente la question du souverain bien : i^la mort n'est pas à craindre; 2** la douleur n'est pas un mal; 3® on peuttoujoursenallégerle poids; 4« il faut vaincre les passions ; 5** la vertu suffit pour le bonheur. Telles sont les parties détachées en apparence,

CICÉRON. 9<Sl

mais cohérentes en réalité, de ce bel ouvrage, qu'une conception des plue élevées, un plan juste et régulier, un style élégant et solide recommandent à l'attention du lecteur. Les divers arguments métaphysiques que Cicéron met en œuvre pour démontrer l'immortalité de l'âme, semblent émanés de la plume même de Platon, On en peut juger par ce passage extrait du premier livre (SS 27 à 29) :

« L'origine des âmes ne saurait se trouver dans rien de ce qui est sur terre ; car la matière ne saurait produire la pensée, la connaissance, qui n'ont rien de commun avec elle. Il n'y a rien dans l'eau, dans l'air, dans le feu, dans ce que les éléments offrent de plus subtil et de plus délié, qui présente l'idée du moindre rapport avec la faculté que nous avons de percevoir les idées du passé, du présent et de l'avenir. Cette faculté ne peut donc venir que de Dieu seul : elle est essentiellement céleste et divine... Ce qui pense en nous, ce qui sent, ce qui veut, ce qui nous meut, est donc nécessairement incorruptible et éternel ; et nous ne pouvons même concevoir l'essence divine autrement que nous ne concevons celle de notre âme, c'est-à-dire comme quelque chose d'absolument séparé et indépendant des sens, comme une substance spirituelle, qui connaît et qui meut tout. Tu me diras : « Et où est ton âme ? Ht comment se la représenter ? » Tu ne saurais le dire, ni moi non plus. Mais si je n'ai pas pour comprendre tous les moyens que je voudrais avoir, est-ce une raison pour que tu ne me laisses point user de ce que j'ai ? L'âme n'a pas le pouvoir de se voir ellemême. Mais l'œil non plus, ainsi que l'âme, ne se voit pas en voyant les autres objets. Si donc l'âme ne voit pas, chose de peu d'importance, sa forme & elle, toujours est-il qu'elle voit. Sa sagacité, sa mémoire, son mouvement, sa rapidité. Voilà ce qui eit divin, éternel... Mais où réside l'âme? Peutêtre dans la tète ; mais il est inutile de la chercher. Et quelle est la nature de l'âme ? Sa propre essence. Un feu, un esprit? Qu'importe?

a Réfléchis simplement que, sans voir Dieu, sa figure, son

séjour, tu en as cependant coanaissance ; de même tu as connaissance de ton âme, sans savoir où elle est et ce qu'elle est. »

5** Histoire de la philosophie. On trouve dan» Ie8 différents traités philosophiques de Cicéron des détails biographiques ou des jugements critiques concernant les penseurs et les systèmes, qui se sont produits dans le domaine de la science appliquée à la connaissance de l'homme. Cependant les Académiques et les Paradoxes se rattachent plus particulièrement à l'histoire même de la philosophie. Le premier de ces récits se composait; dans le principe, de deux livres intitulés l'un Catulus, l'autre Lucullus, d'après les noms des principaux interlocuteurs. Plus tard, Cicéron, remaniant l'édition qu'il avait donnée, l'an 4$ avant Jésus- Christ, étendit le plan de l'ouvrage et le distribua en quatre livres. Il ne reste qu'une partie du premier livre de celle retouche, mais on a le second livre entier de la première édition. Le préambule est un éloge de Lucullus. « Nature heureusement douée, dit Cicéron, et dont les excellentes dispositions ont été développées par le goût et par la pratique de l'étude m . Quelques traits de sa biographie mettent en lumière cette assertion. L'auteur âxe ensuite le lieu où se place l'entretien de Cicéron, de Lucullus, de Hortensius et de Catulus, réunis pour s'expliquer sur la valeur du doute académique. C'est à Baules {Bacolo), localité voisine de Naples, que les interlocuteurs se sont proposé de converser. Hortensius les a reçus dans une de ses villas. Après deux ou trois tours de promenade sous le xyste, Lucullus établit que le doute des académiciens ne peut plus tenir en présence des découvertes qui se multiplient chaque jour, et que, en dépit d'Ârcésilas, de Caméade, de Clitomaque et de Philon, l'homme peut acquérir la certitude. S'il n'y a rien de certain, que devient le témoignage des sens en géométrie, en musique et dans les différents arts ? La vertu même et la sagesse sont impossibles. On en peut dire autant de ton-

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tes les facultés de rintelligence. Sans la certitude, elles languissent, ou plutôt elles disparaissent, laissant l'homme en proie aux contradictions, que sont forcés de subir les partisans du doute universel. Cicéron répond à son éloquent adversaire. Il maintient que l'esprit humain est incapable de rien saisir complètement et certainement : d'où il suit que la sagesse consiste, en effet, à ne rien affirmer. Les plus illustres philosophes, Socrate même, Platon et Chrysippe sont de cet avis. Cela étant, la doctrine des probabilités lui paraît la plus rationnelle et la plus sage. Pour en finir, quand il croit avoir suffisamment développé sa réfutation, l'auteur coupe court à cette polémique, en appelant les rameurs qui sont restés dans les barques, et en descendant au rivage avec ses amis.

Les Paradoxes ont pour but de combattre un certain nombre d'assertions de la morale stoïcienne, opposées au sentiment populaire et aux suggestions du bon sens. Ces petits traités sont au nombre de six. L'auteur y met principalement en scène, quoique sans les nommer, Clodius, Lucullus et Crassus. C'est à Brutus qu'il dédie son livre. On trouve dans les Satires et dans les Epitres d' Horace plusieurs traits de fine raillerie, dirigés contre certaines affirmations paradoxales des stoïciens. L'opuscule de Cicéron ne semble pas avoir été étranger aux moqueries sensées du poète : il a puisé dans cet arsenal le persiflage dont il use, pour combattre des formules dogmatiques du genre de celles-ci : « Toutes les actions, bonnes ou mauvaises, sont égales. — Le sage seul est libre. — Il n'y a que le sage qui soit riche. » Mais il s'en est également inspiré, quand il fait voir u qu'il n'y a d'autre bien qua ce qui est honnnête; que la vertu suf&t pour rendre l'homme heureux, ou que tout homme dépourvu de sagesse est en délire. » — On reconnaît l'esprit sagace de Cicéron dans ces propositions, dont la justesse est assaisonnée d'une légère pointe d'ironie, et l'on ne s'étonne pas que la malice ingénieuse d'Horace ait aimé à s'en faire l'écho.

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