‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 49 sur 80 · LUCA1N · texte numérisé non relu

LUCA1N

de bonheur! Un second Maximus nous est né. Qu'il vive de longs jours, ce noble rejeton ! Que, par une route inconnue au vulgaire, il s'élève jusqu'à la gloire paternelle, et balance les actions de son aïeul ! Toi, tu entretiendras son enfance de tes grands coups d'épée sur les bords de l'Oronte, où naît le jour, lorsque tu guidais nos escadrons et leurs coursiers sous les auspices de Castor. Son aïeul lui dira comment, sur les traces rapides de la foudre lancée par le bras invaincu de César, il imposa aux Sarmates refoulés la loi amère de vivre groupés sous un même ciel. »

POÉSIE épiQ^UE

II. Poésie épique : Lucain. — Valerius Flaccus. — Silius Italiens. — Stace. — Saleius Bassus.

Annaeus Sénèque, le célèbre rhéteur espagnol, ayant quitté Cordoue, sa ville natale, où son talent oratoire lui avait fait un nom, vint s'établir à Rome dans les premières années du règne d'Auguste. Helvia, sa femme, lui donna trois (ils : i® No valus, qui, adopté par un avocat distingué, nommé Junius Gallio, dont il prit le nom, fut plus tard proconsul à Corinthe, et chargé de juger saint Paul; 2° Sénèque le Philosophe, précepteur de Néron; 3° Marcus Annaeus, que quelques savants confondent avec Pomponius Mêla. Annaeus Mêla, ayant épousé Acilia, fille d'Acilius Lucanus, orateur fort accrédité, en eut un fils, qui naquit à Corduba ou Cordoue, colonie romaine, l'an 38 de Jésus-Christ : ce fils fut Marcus Annaeus Lucain. II n'avait que huit mois lorsqu'on le conduisit à Rome, où il tut élevé sous la direction de son oncle Sénèque. 11 eut pour précepteurs Palémon, Virginius et Cornutus, maîtres habiles en littérature et en philosophie. C'est dans leurs écoles qu'il rencontra Perse, le poète satirique, avec lequel il se lia d'une étroite amitié.

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A l'âge de quatorze ans, Lucain, génie précoce, se signale par ses déclamations en grec et en latin. Sénéque met à profit celle notoriété pour rapprocher son neveu de son élève ; mais les bons rapports entre Néron et Lucain ne sont pas de longue durée. Le prince ayant fait annoncer qu'il réciterait un poème sur la Métamorphose de Niobé dans un concours littéraire, au théâtre de Pompée, le poète lui dispute le prix en chantant la Descente d'Orphée aux enfers : les juges le proclament vainqueur. Néron conçoit de sa défaite un dépit qui se change bientôt en haine. L'application de l'hémistiche de l'un de ses vers faite par Lucain à une situation plaisante, ajoute, d'après Suétone, à la colère de l'empereur. La Pharsale, malgré les flatteries du début, vient y mettre le comble. Néron attendait l'occasion d'une vengeance éclatante. Elle ne tarde pas à s'offrir. Il y avait à Rome un descendant des Caipurnius et de Cn. Pison, mort sous Tibère. Autour de lui s'étaient rangés un grand nombre de mécontents ou d'ambitieux qui le poussaient au trône, pour profiter de ses largesses. Pison était un épicurien, habile à cacher ses vices sous un vernis d'élégance^ riche, doué d'un certain talent de parole, semant les promesses et l'argent. Lucain entre dans le complot. L'exécution en est fixée aux fêtes de Cérès, pendant les jeux du cirque. Mais Milichus, affranchi de Scœvinus, l'un des conjurés, dénonce la conspiration à Epaphrodite, secrétaire de l'empereur. Les coupables sont saisis, livrés à la torture et à la mort. Lucain, par un acte de lâcheté déplorable pour sa mémoire, essaye d'échapper en dénonçant Acilia, sa mère, et quelques-uns de ses amis. Il reçoit Tordre de se faire ouvrir les veines. Le courage lui revient à l'heure suprême. Pendant que le sang coule, il se ressouvient d'un passage de la Pharsale (III, 638), où il décrit la mort d'un soldat blessé, et il meurt à vingtsept ans en récitant ses vers. Ainsi les derniers mots de Lucain sont un adieu à l'œuvre qui fait vivre son nom (<5$). Il laissait une veuve, Polla Argentaria, dont

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Stace a loué la haute intelligence et les vertus. On dit même qu'elle aida son mari dans la composition et dans la correction de son poème. Lucain se flattait que le nom de César vaudrait à son œuvre l'immortalité; elle la doit également au souffle des passions généreuses et du sentiment patriotique qui l'ont inspirée. Suivons-en l'analyse.

La Pharsale est le récit dramatique de la lutte décisive entre César et Pompée. Ce n'est plus l'épopée primitive d'Homère, ni l'incomparable copie que Virgile a faite du poète grec; c'est l'histoire jetée dans le moule de la poésie par un républicain, qui flétrit l'usurpation du vainqueur et qui glorifie la défaite des vaincus. Œuvre inachevée et plutôt composée de tableaux que forte d'ensemble, elle se divise en dix livres dont le dernier se termine brusquement au milieu d'un récit. L'hostilité du Sénat a poussé César à la révolte. Il marche sur Rome. Arrivé au Rubicon, il voit l'image delà patrie lui fermer le passage. 11 franchit le cours d'eau, en s'écriant : Aleajacta est ! Tout fuit à son approche. Deux hommes restent inaccessibles à la crainte, au milieu de la terreur générale, Caton et Brutus. Pendant qu'ils s'entretiennent de leurs devoirs de citoyens, une femme frappe à la porte de Caton. C'est Marcia, la veuve de l'orateur Hortensius, qui demande à Caton, son premier époux, de s'unir à lui en secondes noces. Cette alliance de deux grands cœurs est consacrée par la présence de Brutus. Au même instant, la guerre civile se déchaîne sur toute l'Italie. Pompée a reculé jusqu'auprès de Capoue. César l'y poursuit et l'enferme dans Brundusium. Pompée s'échappe et aborde à Dyrrachium, près du littoral de la Grèce. Maître de la Sicile^ César mar» che brusquement sur Rome, enlève le trésor public, malgré la résistance du tribun Metellus, part pour l'Espagne, où les lieutenants de Pompée l'attendent. Chemin faisant, il rencontre Massalia : la colonie phocéenne lui ferme ses portes, il veut se venger; mais^ manquant de bois pour investir la ville, il porte la

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hache sur un bois sacré. Petreius, lieutenant de Pom' pee, se présente en face de César. Ni les glaces de l'hiver ni les inondations du printemps ne répriment la fureur des deux armées. Puis, au moment d'entrer en lutte, les soldats se reconnaissent, les rangs sont rompus; c'est une mêlée de frères qui s'embrassent et qui pleurent. Petreins, plein de rage, égorge les soldats de César, qui n'ont pu fuir, lorsque celui-ci cerne les Pompéiens qui, vaincus par la faim et par la soif^ sont forcés de capituler.

Pendant ce temps, le Sénat, exilé, se réunit en Épire. C'était le moment de l'olection des consuls. Le Sénat décerne à Pompée le commandement suprême. Â cette nouvelle, l'armée de César se révolte. Il la domine par son sang froid et par sa fierté, marche sur Rome et se fait nommer consul par le p>;uple. Qui l'emportera dans cette lutte de pouvoirs? César court à Brundusium. Irrité du relard d'Antoine, il veut aller le chercher lui-même, sort, la nuit, de son camp, vêtu en simple soldat, saute dans la barque du pêcheur Amyclas, et sut:>ic la violence des flots soulevés par la tempête. Amyclas a peur. César le rassure. « Le fardeau qu'il porte, dit il, sauvera ton esquif : je suis César ! » Le ciel se rassérène. Antoine rejoint son général. Pompée comprend que l'instant décisif est arrivé. C'est dans les p'aines de la Thessalie que va se décider le sort du monde. En vain Sextus, fils de Pompée, est effrayé par les piévisioiis sinistres de la magicienne Erichtho; il faut combattre. Un songe heureux semble présager la victoire à Pompée, il est vaincu; le camp des Pompéiens est aux mains des soldats de César, qui se vautrent sur le lit des patriciens et des chevaliers égorgés. Accompagné de sa femme et de son fils, Poinpée cingle vers l'Egypte. Des satellites de Ptolémée l'attendent sur le rivage et le percent lâchement de leurs poignards. Son cadavre est abandonné sans sépulture, et c'est à peine si l'un de ses compagnons, Cordus, peut lui rendre les derniers devoirs, pendant que les assassins au service du roi d'Egypte

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vont présenter à César la tête de son gendre. Le parti vaincu ne cède point encore ; il lui reste Caton. Le héros d'Utique en rallie les dobris et K-s conduit dans la Libye. César le poursuit à travers l'Egypte, avec la résolution de vengjr la mort de l'ompée.

C'est là que s'arrêt2 le poème de Lucain ; sa mort nous a envié le reste. Tel qu'il est, toutefois, on doit le considérer co'iime un ouvrage que des beautés de premier ordre protègent contre d'immenses défauts. Examinons-le donc avec une entière impartialité. Et d'abord ne nous rangeons pas du côté des critiques qui prétendant que le plus gros de ces défauts de la Pharsale est le choix du sujet. Il est plus équitable de dire que l'époque ne comportait pas un autre choix. Tous les cœurs, en qui vibrait encore le patriotisme, toutes les âmes éprises de l'amnur de la liberté et delà haine du despotisme, se passionnaient pour le souvenir Je Pompée, de Caton, de Brutus, représentants de la loi et de la fierté stoïcienne contre César et contre ses succ-sseurs. A défaut du régime républicain, défait à Pharsale, à Utique, à Fhilippes, l'idée républicaine rattachait à elle tous les homines qui la croyaient compatible avec la pratique de l'égilité civile, du droit commun et l'horreur des guerres civiles. Lucain se fit l'interprète de leurs regrets du passé, de leurs haines du présent et de leur espoir dans l'avenir. Mais, pour ks exprt iier dignement, il lui manqua, sinon le feu, l'élan et la foi convaincue, du moins le goût, 1" nature!, la mesure. C'est pour cela qu'on trouve chez lui un t{rossis!^ement outré des caractères, une exagération hoursouHée dans ie dess n des portraits, une sonorisé bruyante dans les discours, un ton tranchant et dogmatiq le dans les sentences. Tous les personnages qui se meuvent dans la Pharsale, y compris le poète lui-même, sont préoccupés, avant tout, du besoin de produire de l'effet. A quel prix, peu importe? Ils y sacrifient jusqu'au sentiment uu vrai, du possible, du réel.

A ces défauts, propres au fond, Lucain en joint

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d'autres, relatifs à la forme. On ne doit pas oublier que Lucain est d'origine espagnole, qu'il a été élevé sous les regards et sous l'influence de Sénèque. Il n'est donc pas étonnant que son style ait été rapproché, par la critique, du gongorisme cher à quelques poètes espagnols du temps de Philippe II, vu qu'il dissimule souvent la pompe vide des idées sous une phrase emphatique, prétentieuse, obscure. Inventeur de procédés à lui, Lucain défigure la beauté du vers virgilien par je ne sais quel accent provincial, par le retour fatigant des mêmes coupes et des mêmes rejets, par le refrain périodique de la phrase suspendue à la césure du troisième pied, par le balancement uniforme de l'épithète placée au commencement du vers en correspondance avec le substantif rejeté à la fin.

Mais d'incontestables beautés compensent ces défauts; et c'est par là que Lucain mérite d'être compté parmi les grands poètes de la littérature romaine. Patriote sincère, convaincu, il chérit son pays, il a horreur du despotisme, il est épris de la liberté. Heureux dans le dessin des caractères de Pompée, de César, de Brutus, de Caton, de Cornélie, il leur prête un langage digne de leur rôle ; il a le génie dramatique et le talent oratoire ; ses discours étincellent de vivacité, de chaleur, de passion, d'élan. En dépit de la déclamation, qui tend à Tenvahir, son éloquence rencontre souvent des sentiments élevés, des pensées naturelles et simples, des maximes politiques exprimées avec énergie; il excelle à concentrer en un seul vers plusieurs traits vifs et frappants, qui pénètrent et qui se gravent. C'est ainsi qu'il peint César d'un coup de piaceau :

Nil aclum reputattSy si quid superesset agenâum.

Croyant n'avoir rien fait, s'il lui restait à faire ;

qu'il montre Rome accablée sous sa propre grandeur:

Nec se Rom a fer en s

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qu'il oppose la vertu de Caton à la faveur des dieux, déclarés pour César vainqueur :

Vîctrix causa àiis placuit, sei victa Caioui.

Perse, Sénèque, toute l'école stoïcienne se plaisent aux formules concises, qui donnent à l'idée la rapidité d'une flèche volant droit au but. Lucain y excelle; c'est le triomphe de son génie, et voilà comment il a sa part dans la sublimité de Corneille, qui le tenait en haute estime, et qui l'a plus d'une fois imité.

Parmi les nombreux passages de Lucain, qui portent l'empreinte de ses qualités éminentes, nous choisissons les trois suivants :

i« Passage du Ruhicon (I, Î83). — César avait franchi d'une haleine les Alpes glacées, roulant dans son cœur les immenses projets de la guerre imminente. Arrivé aux bords de l'étroit Rubicon, le héros aperçoit la grande image de la patrie qui brille, le visage attristé, dans les ombres de la nuit. De son front, couronné de tours, tombent des cheveux blancs épars, en désordre ; debout, les bras nus, elle jette ces paroles entrecoupées de soupirs : « Où courez-vous, soldats ? guerriers, où portez-vous mes enseignes? Si vous venez amis des lois, si vous êtes des citoyens, allerau delà c'est un crime.» A ces mots, le corps du héros est saisi d'horreur, ses cheveux se dressent, et l'abattement, enchaînant sa marche retient ses pas sur la rive. Puis bientôt : « O toi, qui veilles sur les murs de la reine du monde, dieu, qui tonnes du haut de la Roche tarpéienne, Pénates phrygiens de la race d'Iule, mystères sacrés de Quirinus ravi au ciel, et toi, Jupiter Latial, assis sur les hauteurs d'Albe, foyers de Vesta, toi enfin, Rome, qui es pour moi comme une divinité puissante, favorise mes desseins ; je ne te poursuis pas avec des armes insensées ; me voici, vainqueur sur terre et sur mer, moi. César, partout ton soldat, et si je le puis encore, ton soldat en ce jour. Celui-là seul, celui-là sera criminel qui m'aura fait ton ennemi. » Il dit, et, sans différer davantage, il se hâte de faire porter les étendards à travers les eaux gonflées de fleuve.

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2* Mariage de Caton et de Porcia (II, 35^) Point de guirlandes de fête suspendues au-dessus du seuil couronné, ni bandelettes blanches retombant des deux côtés des portes, ni flambeaux d'hyménée, ni lit nuptial élevé sur des marches d'ivoire, ni trame d'or brillant sur les étoffes qui le recouvrent. La dame qui ceint le front de l'épouse d*une couronne de tours n'empêche point Marcia de franchir, sans refflcurer de la plante, le seuil de la maison. Sa tête n'est pas ornée du tissu de pourpre, qui retombe, en le voilant, sur le visage d'une timi ie et chaste fiancée. Une ceinture ne retient pas les plis flottants de son manteau décoré de pierreries; un modeste collier pare son cou. Une tunique étroite, adhérente à ses épaules, revêt et presse ses bras nus. Telle qu'elle est, et sans quitter le deuil lugubre, dont la tristesse l'enveloppe, les bais;:rs qu'elle donnait naguère h ses enfants, elle les donne à son époux. La pourpre disparait sius la b.ine funèbre; ni les jeuxplaisantsde malice habituelle, ni les g.iis propos que permet, dans une fête, la coutume sabme, ne se dirigent vers l'âme assombrie de l'époux. Nuls êtres chers de la famille, nuls parents ne sont réunis. Marcia et Caton s'unissent dans le silence, et c'est assez pour eux de l'auspice de Brutus.

Est-il beaucoup de tableaux qui offrent une ordonnance aussi sévère, un coloris aussi singulier que cette peinture d'un mariage comparable aux cérémonies en usa^e pour un mort?

3"> Caton refuse de consulter l'oracle de Jupiter Ammon (IX, 544). Debout, devant les portes se tiennent les peuples, envoyés des pays de l'Aurore, et demandant à consulter l'oracle de Jupiter aux cornes de bélier ; mais ils la'ssent passer le général romain. Les amis de Caton le prient d'interroger l'oracle si fameux dans le monde libyen, et de }uger de sa longue et séculaire renommée. Labienus, surtout, le presse de s.ivoir ce que disent les dieux des événements de l'aven r. « Le hasard, dit-il, ou l'heureuse fortune du voyage met k. notre portée les oracles et les conseils du dieu. Usons d'un si grand guide à travers les Syrtes, et connaissons l'issue de la lutte engagée. Car à qui les dieux pourraient-ils, selon moi, dire et

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confier mieux la vérité de leurs secrets qu'à la sainteté de Caton ? Oui, ta vie a toujours eu pour régie les lois d'en haut, et tu marches sur les traces de la divinité. L'occasion s'est offerte de parler librement avec Jupiter ; demande-lui quel sera le sort de l'odieux César et le destin futur de la patrie, si le peuple recouvrera ses droits, avec les lo's rétablies, ou si le fruit de la guerre civile sera perdu ? Remplis ton cœur de la parole sacrée, et, passionné du moins pour Taustère vertu, demande aux dieux en quoi elle consiste, sache d'eux ce qu'est la régie de l'honnête.» Et lui, plein da dieu qu'il portait silencieusement dans son âme, laisse échap. per de son cœur ces paroles dignes du sanctuaire : « Que veux-tu que je demande, Labienus? Si libre, les armes à la main, j'aime mieux mourir que de voir la tyrannie? Si la vie n'est rien? Si la plus longue diflfére de la plus courte? S'il est quelque violence qui nuise à l'homme de bien? Si la fortune perd ses menaces en s'att^quant i la vertu? S'il suffit de vouloir ce qui est louable, et si jamais le succès ajoute à ce qui est honnête? Nous le savons, et Amraon ne le gravera pas plus profondément dans nos cœurs. Tous, nous tenons aux dieux, et, sans que le temple parle, nous ne faisons rien sans la volonté d'un dieu. La divinité n'a pis besoin de paroles, et l'auteur de notre être nous a dit une fois, à notre naissance, tout ce que nous devons savoir. A-t-il donc choisi des sables stériles pour s'y communiquer à quelques hommes, et pour enfouir sous cette poussière la vérité? La divinité at-elle d'autre demeure que la terre, la nier, l'air, le ciel et la vertu? Pourquoi chercher les dieux ailleurs? Jupiter est tout ce que tu vois, tout ce que tes mouvements atteignent. Que ceux qui hésitent consultent le sort, et que leur âme, toujours irrésolue, s'inquiète de l'avenir ; moi, ce n'est pas la certitude des oracles qui me rassure, mais la certitude de la mon; timide ou courageux, il faut que l'on .neure; il su£^ fit de cette parole dite par Jupiter. •

Ainsi parle Caton, et, sans vouloir affaiblir la foi qu'on a dans ce temple, il s'éloigne des autels, et laisse aux peuples Ammon qu'il n'a point éprouvé.

Il est inutile de faire ressortir ce quMl y a de noble,

d'élevé dans cette profession de foi, toute stoïcienne, que la divinité réside dans les cœurs des hommes vertueux.

C. Valerius Flaccus, né à Padoue^ d'autres disent à Sétia, ville de Campanie , florissait sous le règne de Vespasien. On ne sait que peu de chose de sa vie. Il parait qu'il était pauvre, puisque Martial lui conseille d'abandonner la poésie, qui rapporte peu, pour le barreau, où l'on peut s'enrichir. Quintitien aonne à croire, en regrettant sa perte, que son talent poétique lui avait valu une certaine réputation. Son poème épique les Argonautiques, demeuré incomplet, a été découvert, en 1416, dans le monastère de Saint-Gall, par le savant Italien Poggio, dit le Pogge. Il se compose de huit livres. Le sujet en est emprunté textuellement aux Argonautiques d'Apolionios de Rhodes. C'est l'histoire de la conquête de la Toison d'or, de Médée et de Jason, avec de nombreuses imitations de Virgile. Les descriptions, les amplifications, les recherches érudites y empiètent, à chaque instant, sur le sujet principal. Aussi le seul gré qu'on doive savoir à Valerius Flaccus est-il d'avoir essayé de réagir contre le mauvais goût de son temps et contre l'emphase espagnole, en se rapprochant le plus possible de la langue des bons poètes du siècle d'Auguste.

Sitius Italicus naquit, les uns disent en Espagne, à Italica (Séville), les autres en Italie, à Cornificium, l'an 25 de Jésus-Christ. Il appartenait à une illustre et riche famille. Dès sa jeunesse, il employa les loisirs que lui donnait une grande fortune à cultiver la poésie et l'éloquence, et il prit pour modèles Virgile et Cicéron. Il acheta même une villa que Cicéron avait possédée aux environs de Puteoli, et celle que Virgile avait habitée près de Naples. Elle était demeurée aux mains d'un paysan : Silius en fit un domaine avec bibliothèque, statues et tableaux, et renfermant le tombeau du poète, qui devint pour lui l'objet d'un culte solennel. Il fut deux fois consul. On sait, par Pline le Jeune, que sa réputation reçut quel-

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que atteinte sous Néron, et qu'il fut soupçonné de s'être fait volontairement délateur. Mais il usa de la faveur de Vitellius et de Vespasien. On recherchait son intimité, et comme il était d'une santé débile, on lui rendait visite pour causer avec lui de littérature et de beaux-arts. Attaqué d'un abcès incurable et pris du dégoût de la vie, vers l'âge de soixante-quinze ans, il se laissa mourir de faim dans sa villa (loi). Il avait deux fils; 1^ second mourut jeune; l'aîné, le meilleur des deux, parvint aux honneurs du consulat.

Jusqu'au xv® siècle, le poème de Silius Italiens sur la Deuxième guerre punique (Punica) resta caché dans les cloîtres. En '417, à 1 époque du concile de Constance, Le Pogge le découvrit dans une tour du couvent de Saint-Gall, et le publia divisé en dix-sept chants, depuis le siège et la prise de Sagonte jusqu'à la victoire de Zama et le traité imposé par Scipion à Carthage vaincue (219-202). Le sujet était bien choisi. Indépendamment de Polybe, de Tite-Live et d'autres historiens, les poètes Énnius, Virgile et Varron d'Atax fournissaient à Silius d'utiles matériaux et d'excellents modèles. Mais, suivant la judicieuse remarque de Pline, il les a mis en œuvre a avec plus de soin que de génie ». C'est un versificateur érudit plutôt qu'un poète. Son livre est hérissé de noms propres. Aussi ses digressions, priicieuses pour les savants, glacent-elles le lecteur, qui préfère le sentiment et l'émotion aux détails de la mythologie et de la géographie. D'autre part, les incidents, dus à l'intervention de Jupiter, dejunon ou de Vénus, n'arrivent pas à se fondre avec la réalité des faits : au lieu d'intéresser, ils provoquent le sourire.

Il est juste toutefois de faire observer que Silius, respectueux de la forme, imitateur intelligent des Grecs et des Latins, élève passionné de Virgile, dont on l'accuse d'être le n singe », a semé dans son œuvre de beaux passages, des descriptions de batailles pleines de mouvement, des discours qui ont de la verve, des portraits d'un dessin large et d'un coloris vigoureux.

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Tel est, par exemple, le portrait d'Hannibal (I, $6), ce chef indomptable, « au visage d'ébène, au corps de fer, à l'œil de feu » :

« De son génie, Hannibal était avide de mouvement, incapable de garder sa foi, consommé dans la ruse et déviant de Téquité. Armé, il n'avait nul respect des dieux. Son indomptable courage lui fait mépriser l'iionneur de la paix: jusqu'au fond de ses moelles brûle la soif du sang humain. En outre, dans la fleur verdoyante de l'âge, il a hâte d'abolir le souvenir des iËgates, honte de ses pères, et d'engloutir les traités dans les mers siciliennes. Junon l'anime et tourmente son cœur' des espérances de la gloire. Et déjà des visions nocturnes le font pénétrer au Capitole ou franchir à pas rapides les sommets des Alpes. Souvent aussi ses serviteurs, au seuil de sa porte, éveillés dans leur sommeil, ont tremblé & la voix terrible qui troublait le vaste silence, et ils ont trouvé le guerrier inondé de sueur, livrant des combats futurs et faisant des guerres imaginaires. Cette rage, qui l'entraîne aux frontières de l'Italie, aux campagnes de Saturne, a été développée, dès son enfance, par la fureur de son père. Celui-ci, né de l'antique famille tyrienne de Barca, comptait de nombreux aïeux depuis Bélus. Lorsque Didon, veuve de son époux, fuyait Tyr, dont elle était souveraine, un jeune descendant de Bélus avait échappé aux armes du cruel tyran, et s'était associé à tgus ses destins. Fier de cette origine et remarquable par la force de son bras, Hamilcar entendit à peine Hannibal balbutier les premiers sons de sa langue que, habile à nourrir ses fureurs, il sème dans cette âme tendre les premiers germes de la guerre contre les Romains. »

A part quelques tours de phrase d'une allure tant soit peu forcée, on ne peut disconvenir qu'il ne se trouve dans ce morceau des lignes justes et vraies, un heureux accord entre l'histoire et l'imagination. On rencontre également d'assez beaux vers dans le récit de Scipion l'Africain, dans l'origine du temple de Jupiter, dans la description du Tessin et des Alpes, dans le passage où le poète rend hommage a la con-

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stance de Paul-Éniile, le vaincu de la bataille de Cannes.

Stace. — Stace(PubliusPapîniu8Statius) naquit, vers 6iyk Naples, le pays de l'improvisation : c'est le roi des improvisateurs. Les Italiens modernes qui ont marché sur ses traces, Bernardo Accolti, Silvio Ântoniano, Perfetti, la Corilla, Sgricci, Franccsco Giorni, ne l'ont point éclipsé. Le père de Stace était poète et orateur. Ses succès littéraires lui avaient valu des moissons de couronnes dans sa ville natale. Â Rome, il fut le prdcepteur de Oomitien. Le jeune Stace, élevé à la cour de ce prince, en devint bientôt le poète favori. Doué d'une étonnante facilité à produire et à réciter des vers dans les Lectures publiques, il fut couronné plusieurs fois aux jejx quinquennaux, ou aux fêles de Naples, de Rome et d'Âlbe. Sa présence et son débit excitaient l'enthousiasme et provoquaient les plus vifs applaudissements. Il n'y avait pas de belle réunion chez Abascantius, minisire de l'empereur, si Stace n'y récitait des vers. Cette carrière de triomphes ne fut pas de longue durée. Le poète, vaincu aux jeux Capitolins, se retira dans sa ville natale avec Claudia sa femme, qui, après avoir été le charme de sa vie et l'associée de ses travaux, l'accompagna dans sa retraite et lui ferma les yeux. Quelques biographes prétendent qu'elle mourut avant lui, et qu'il épousa en secondes noces Polla Ârgentaria, la veuve de Lucain. Stace s'éteignit à l'âge de trente-six ans. On dit qu'il fut percé d'un coup de stylet par Domitien irrité. Cette tradition ne paraît pas plus vraie que celle qu'a suivie Dante, lorsque, rencontrant Stace dans le purgatoire (ch. xxii), il lui fait dire à Virgile qu'il était chrétien. Les deux poèmes épiques de Stace sont la Thébatde et VAchilléide,

La Thébaîde représente douze ans de travail. Le sujet en est emprunté aux poètes grecs Antimachos de Colophon, Antagoras et Ménélas d'âgée, sans compter les oeuvres dramatiques d'Eschyle et de Sophocle. Les contemporains de Stace en faisaient leurs

délices. Juvénal s'écria dans uDe de ses Satires (vu): « On court pour entendre une voix agréable et un poème aimé, la Thébaîde. Stace a mis toute la ville en liesse, il a promis un jour. Tant la douceur de son génie captive les âmes, tant il sait passionner son auditoire! » Nous n'éprouvons plus le même transport. L'œuvre de Stace, divisée en douze chants, est trop souvent froide, érudite, délayée. Ses vers, bien qu'inspirés par une lecture constante de Virgile, remplissent plutôt l'oreille qu'ils ne vont au cœur. L'expression guindée, l'amplification poussée au gigantesque, rimagination lancée à toutes brides, et hors de toutes limites, dans le merveilleux et dans le monstrueux, déroutent le goût et font tort aux beautés réelles, aux idées justes, aux éclairs même de génie qui brillent par instants. Ce sont évidemment ces qualités qui plaisaient à Malherbe, à Corneille et à Pope, mais il faut trop les chercher. Elles récompensent pourtant du mal qu'on prend à les découvrir. Ainsi l'on ne peut méconnaître qu'il règne un sentiment de tristesse touchante, presque majestueuse, dans la prière d'OEdipe au roi des Enfers :

« (1, 56). Dieux, qui courbez sous les peines les âmes coupables et les royaumes étroits du Tartare, toi, Styx, aux eaux livides et ténébreuses, et toi, Tisiphone, accoutumée à mes nombreu]^ appels, sois-moi propice et exauce mes funestes vœux

« Privé de la vue et de mon royaume, ils n'essayent point de diriger mes pas ou d'adoucir mon infortune, eux, mes enfants, mais leur orgueil, ô douleur ! maître d'un trône qu'ils doivent & mou trépas, insulte à mon obscurité et prend en haine les gémissements d'un père. Leur suis je à ce point funeste? Et le souverain des dieux voit-il cela sans en être *éinu? Viens donc ici,déité vengeresse, punis-les, eux et leurs descendants! Ceins ton front du diadème, que mes mains criminelles ont saisi tout rouge du sang de Laius : animée par les vœux d'un père, vole au milieu d'eux, et que le fer brise les liens de leur fraternité. Fais éclater, ô reine, des abîmes du

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Tartare, un forfait que je voudrais voir : leur bouillante jeunesse va marcher à ta suite ; viens les inspirer, et tu reconnaîtras mes enfants ! »

II circule dans ces vers comme un souffle émané de VŒdipe à Coîone; mais l'imitateur de Sophocle a aussi son originalité. C'est ce qui explique comment le poème de Stace, aimé de ses contemporains, a été estimé, imité, copié par les auteurs du moyen âge, avant de conquérir l'affection des poètes du xvi'^et du XVII® siècle. Aussi doit-on trouver tout simple que, vers 1287, un trouvère anonyme, parlant le dialecte usité au sud-ouest du domaine picard, sur les confins communs de la France et de la Normandie, se soit inspiré du poète latin pour écrire le Roman de Thèbes,

Au passage que nous avons cité on peut joindre, avec un certain nombre de comparaisons ingénieuses ou fermement écrites, l'endroit où Jupiter, voyant tous les esprits divisés, fait venir le dieu Mars, pour inspirer aux Thébains toutes les fureurs de la guerre (m, 218), et la description de la prise d'une ville (x, 262), dont Scaliger était si vivement charmé qu'il lui donne l'épithète de divine, divina carmina. Rappelons encore les deux vers dans lesquels Stace rend au génie de Virgile un hommage qui est devenu proverbial :

Vix'C precor, nec tu divinam £neida ienttr.

Sed longe sequere, et vcslîgia semper adora.

VAchilléide, poème inachevé, se borne à deux chants. Stace se proposait d'y raconter les exploits d'Achille, pour compléter VIliade et les poèmes cycliques. Il s'est arrêté au moment où son héros, entraîné par Ulysse, abandonne Scyros et la cour de Lycomède. VAchilléide a de graves défauts, comme la Thébaïde^ mais elle contient également de léclies beautés, et particulièrement des récits agréables, des tableaux bien tracés. Tasse a emprunté au poète latin une des belles scènes de la Jérusalem délivrée (xvi),

ap^ LITTERATURE ROMAINE.

celle où Ubalde et son compagnon viennent arracher Renaud à l'oisiveté.

Saleius Bassus, — Saleius Bassus, ami de Lucain, vécut vers Pan 60 de Jésus-Christ, et mourut jeune. Loué avec réserve par Juvénal, mais plus largement par Quintilien et par Tacite, il eut pour protecteur Vespasien, qui lui accorda quelques libéralités. On attribue à Saleius un Éloge de Calpumius Pisotiy composé de deux cent soixante et un hexamètres, œuvre languissante et froide, que d'autres critiques rangent parmi les œuvres de Stace ou d'Ovide.

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