MIMES ET PANTOMIMES
Laberius et Publius Syrus n'avaient pas emporté avec eux la vogue et la passion des mimes; mais c'en est fait des hardiesses politiques de l'un et des sentences pratiques de l'autre. On se plait, après eux, aux inventions plates et niaises, aux scènes effrontées, aux farces sans vergogne et sans esprit. Le bouffon, le tapageur, le capitan et le goulu sont les héros habituels de ces pièces grossières ; les acteurs y sont dé' brailles et les figures grimaçantes. Nul souci de la dignité du masque, de la chaussure et du costume. Dans un mime représenté au théâtre de Marcellus, en présence de Vespasien, le rôle principal était celui d'un chien, imitant à merveille les mouvements d'un homme qui s'endort peu à peu, et qui se réveille ensuite. Des coups de pied, des soufflets vigoureusement appliqués, des danses plus ou moins risquées, tenaient lieu de fine plaisanterie et de raillerie délicate. La chose alla même un jour jusqu'à la représentation de la mise en croix du brigand Laureolus, la veille du meurtre de Caligula. C'est aussi le bon temps de la pantomime. Les grands artistes en ce genre, Paris, Favor, Pylade, Hylas, Bathylle excellaient à rendre, sans
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rien dire, des sentiments et même des idées, à l'aide de mouvements expressifs et cadencés de la tête, d'évolutions de tout le corps, de torsions et de flexions de tous les membres. Le langage des mains et des doigts énonçait un sens déterminé, des phrases claires et intelligibles. Tacite fait mention quelque part d'histrions qui ont u l'éloquence de la danse », diserte saltare. Il n'y avait qu'un pas à faire pour que le théâtre muet supplantât le théâtre parlant : on le franchit sans peine; la tragédie et la comédie disparurent de la scène pour se réfugier dans les récitations ou lectures publiques. On attribue l'invention de ces conférences à Asinius Pollio, mais on fait honneur à Sénèque de leur mise en œuvre triomphante.
Sénèque (Lucius Ânnaeus Seneca) était le second fils du célèbre rhéteur. Il naquît à Cordoue l'an 2 de l'ère chrétienne. Sa mère, Helvia ou Helbia, était de la même famille que la mère de Cicéron. Instruite, dévouée, elle prodigua les soins les plus tendres à son fils, qui avait une santé débile, le corps maigre, la respiration courte. Au moment oii commence l'éducation de Sénèque, la saine latinité s'affaiblissait et s'altérait, mais elle conservait encore de la vigueur et de l'éclat. Il s'en pénètre, et on en retrouve l'empreinte dans ses écrits. Sa réputation au barreau le fait nommer questeur, mais il s'applique spécialement à la philosophie et se lie avec le stoïcien Attale, le pythagoricien Socion, Fabianus Papinius, moraliste distingué, et Démétrios, qui se rapprochait de l'école cynique. Vers le même temps, il voyage, dit-on, en Egypte et dans l'Inde, où il étudie le sol, la religion et les mœurs des peuples disparus. Il acquiert de la sorte une variété prodigieuse de connaissances ; c'est un homme universel. A son retour, il reparaît au barreau, cultive la poésie et se fait estimer afi sénat par des plaidoiries remarquables. Caligula jaloux a l'intention de se défaire de lui ; sa chétive complexion le sauve d'une mort que l'empereur juge inutile d'accélérer. Pendant les premières années du règne de
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Claude, Sénèque, accusé par Messaline d'être le complice des désordres de Jutie^ iille de Germanicus, est exilé en Corse durant huit ans. Il supporte cet exil avec courage, ainsi que le témoigne sa Consolation à sa mère Helvia. Les supplications moins dignes qu'il adresse à Polybe, affranchi de l'empereur, demeurent sans effet. L'avènement d'Agrippine le ramène à Rome. 11 est nommé préteur et chargé, avec Burrhus, de l'éducation du jeune Néron. On en sait le mauvais succès. Son influence est impuissante à empêcher les crimes de son élève, dont il est devenu le ministre, et sa faiblesse va jusqu'à justifier, dans une lettre au sénat, le meurtre d'Agrippine : c'est une tache honteuse dans sa vie. La mort de Burrhus le laisse seul auprès de Néron ; il redoute la convoitise que ne manquent pas d'exciter ses grandes richesses, et il demande à l'empereur la permission de se retirer en lui abandonnant tout ce qu'il possède. Néron refuse, le retient, l'enveloppe dans la conspiration de Pison, et lui envoie un centurion porteur d'un ordre de mort. Sans manifester le moindre trouble, Sénèque réconforte ses amis en pleurs, embrasse sa seconde femme Pompeia Paulina, et l'engage à se consoler de sa perte. Paulina déclare qu'elle veut mourir avec lui; et tous deux se font ouvrir les veines des bras. Le corps de Sénèque était affaibli par l'âge et par le régime : le sang coulait difficilement; il se fait ouvrir les veines des pieds et mettre dans une étuve, où il est promptement étouffé. Les soins prodigués à Paulina, sur les ordres de Néron, la ramènent à la vie, et elle survit quelques années à son mari, dont elle garda dignement le souvenir ($$).
Il y a, au musée des Studj, à Naples, un beau portrait en bronze de Sénèque, trouvé dans les fouilles d'Herculanum. Le haut de la tête et le nez busqué annoncent la vigueur de l'intelligence, la bouche est éloquente; les sourcils baissés par la réflexion et la fixité du regard dénotent le penseur. Ce penseur était doublé d'un poète.
Si les tragédies de Sénèque avaient été composées
pour la scène^ jamais poète n'aurait été plus ignorant de son art. Les fausses données^ l'absence de sensibilité, la morgue hautaine et emphatique des caractères, les tirades à perdre haleine, les chœurs poussés aux dernières limites de la prolixité et de la diffusion, et, pour habiller ces misères dramatiques, l'enflure sonore et le clinquant du style, les raffinements maladroits du trait, les pointes semées mal à propos, la prodigalité des figures et les nuances criardes du coloris, irritent, agacent, impatientent le lecteur, qui n'est plus la dupe, comme les auditeurs d'un salon romain, du prestige de la mode ou de la récitation soulignée du lecteur. Faut-il donc rejeter le volume, afin de consacrer son temps à des auteurs d'un indiscutable talent? Assurément non. Sénèque a, parmi ses défauts, des qualités de premier ordre; et, dès qu'il est admis que ses pièces, œuvres de rhéteur, ne sont pas faites pour être jouées, on y rencontre des situations neuves et hardies, que les grands maîtres n'ont pas dédaigné de s'approprier : Robert Garnier, Corneille, Racine et Crébillon en fournissent la preuve.
Le recueil des tragédies de Sénèque se compose de dix pièces : 1° Médée; 2<» Œdipe; 3** Hippolyte: 4* les Troyennes; $** Agatnemnon; 6" Hercule fu' rieux; 7° Thyeste; 8° /es Phéniciennes ou la Thébaîde (fragment); ^° Hercule sur le mont Œta; io*> Octavie. On doute que les trois dernières soient de lui. Octavie, spécialement^ ne peut pas lui être attribuée.
i^ Médée, Médée, abandonnée de Jason, à qui, par ses enchantements, elle avait donné les moyens d'enlever la Toison d'or, se venge de l'infidélité de son époux en envoyant à Créu'se une robe empoisonnée, et en tuant les deux enfants qu'elle a eus de Jason : tel est le fond de la tragédie de Sénèque. L'idée première appartient, dit-on, à Néophron. Mais Euripide a imprimé si profondément à ce drame le cachet pathétique qui caractérise son génie, qu'il l'a rendu des plus populaires chez les anciens. Ennias en avait fait
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une traduction. Cicéron lisait cette pièce dans sa litière, au moment où il fut rencontré par ses meurtriers. La nuit de la défaite de Philippes (42), quelques instants avant de se tuer, Brutus en citait un vers, destiné à maudire Antoine :
Jupiter frappe enfin l'auteur de tant de maux !
Sénèque a été saisi de la même émotion. MalheU' reusement, il en défigure l'expression par des déclamations creuses, des descriptions historiques ou géographiques dépourvues de tout intérêt. On y trouve pourtant des situations fortes, des scènes pleines d'énergie et des élans de passion qui vont presque au sublime. De ce nombre est le mouvement de fierté sauvage qui a inspiré à Corneille son fameux Moil
La nourrice. Les habitants de Colchos ont disparu : ton époux a trahi sa foi : et de toute ta puissance il ne te reste rien.
Médée. Médée me reste : tu vois en elle la terre et les mers, le fer et le feu, les dieux et la foudre.
Et ce trait de rage, lorsque Médée, réduite à subir l'exil, redemande à Jason ses enfants qu'elle veut tuer :
Jason. Mes enfants sont ma vie, le soulagement de mon cœur ulcéré : je renoncerais plutôt à l'air que je respire, à mon corps, à la lumière.
Médée (à pari). Il aime ses enfants ! C'est bien. Il est pris : il m'oflfre un point où le frapper.
Enfin, lorsqu'elle les a sacrifiés à son épouvantable vengeance \
Médée. Ingrat Jason, lève tes yeux pleins de larmes. Reconnais-tu Médée ? Tiens, père, voilà tes enfants ! Moi, je m'envole dans l'espace sur les ailes de mon char.
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2° Œdipe. Une peste affreuse s'est déchaînée sur Thèbes. (ffidipe envoie à Delphes son beau-frère Créon, pour demander aux dieux des remèdes contre le fléau. Apollon répond que la peste continuera ses ravages, tant que la mort de Laïus n'aura pas été expiée par l'exil de l'assassin. (Œdipe ordonne au devin Tirésias de chercher à découvrir le meurtrier du roi. Le vieil aveugle, aidé de sa fille Manto, interroge les entrailles des victimes et évoque des enfers l'ombre de Laïus. Laïus déclare que c'est CSdipe lui-même qui est son meurtrier. (EBdipe, voyant qu'il est devenu, sans le vouloir, l'assassin de son père et le mari de Jocaste^sa mère, s'arrache les yeux et se condamne à l'exil. Jocaste se frappe d'une épée. On le voit, Sénèque suit, dans presque tout son développement, le plan et l'exécution de VŒdipe-Roi de Sophocle. Mais, bien qu'il en imite la contexture générale, il trouve moyen de gâter le chef-d'œuvre du poète grec par des monologues diffus, des jeux d'esprit déplacés, des descriptions d'anatomie zoologjque, enfin par des détails d'érudition mythologique et sacerdotale, écrits pour un dictionnaire de savants. A peine si quelques beaux traits clairsemés rachètent ce travestissement de la belle tragédie grecque, qu'Aristote avait en prédilection.
3° Hippolyte. C'est à VHippolyte porte-couronne d'Euripide que Sénèque a emprunté le sujet du sien. Thésée a eu d'Antiope, reine des Amazones, un fils nommé Hippolyte, qui, tout entier à la chasse, dédaigne les autres plaisirs. Phèdre, sa belle-mère, s'est éprise de lui. L'absence de Thésée l'entraîne à déclarer sa folle passion. Repoussée par Hippolyte, elle passe • de l'amour à la haine. Lorsque Thésée est de retour, Phèdre accuse calomnieusement Hippolyte de lui avoir manqué de respect. Thésée, transporté de fureur, prie Neptune de le venger. Au moment où le char d'Hippolyte glisse sur le rivage, un taureau marin s'élance devant les chevaux épouvantés. Hippolyte, renversé,
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est traîné et mis en pièces à travers les rochers et les buissons. A cette nouvelle, Phèdre découvre la vérité à son époux, et se perce d'une épée. Thésée, au désespoir, recueille les débris sanglants de son malheureux fils, et leur donne la sépulture. II y a de graves défauts dans VHippolyte de Sénèque, mais il y a des beautés que Racine a fait valoir dans sa Phèdre, Nous trouvons même que, à. cet égard, notre grand tragique n'a pas rendu au poète latin toute la justice qu'il lui devait. Il ne le nomme qu'une fois dans sa préface, et d'une manière épisodique. Il lui doit cependant la scène de la déclaration et l'idée de l'épée, qui valent mieux que les tablettes accusatrices, imaginées par Euripide. C'est un honneur pour Sénèque d'avoir si bien rencontré. Racine a oublié de le dire.
4® Les Troyennes :
Que devant Troie en flamme Hécube désolée Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée, Ni sans raison décrire en quel affreux pays Par sept bouches l'Euxin reçoit le Tanaïs.
Le bon sens et le bon goût de Boileau lui inspirent, dans ces vers, la critique la plus légitime. On est choqué^ en effet, quand on lit les Troyennes, des « pompeux amas d'expressions frivoles » entassés par le poète latin, qui « emplit trop la bouche de l'auteur i» pour que notre « cœur » soit a touché de sa misère ». Le même reproche peut s'appliquer à la peinture de l'apparition de l'ombre d'Achille. On y trouve de la poésie, des vers bien frappés, de l'esprit, mais peu de jugement. II y a, au contraire, un talent sérieux et réel dans la réponse d'Agamemnon à Pyrrhus, qui demande vivement que Polyxène soit immolée aux mânes d'Achille. Racine, qui connaissait le prix de ce passade, l'a imité avec toute la délicatesse de son goût, dans le premier acte d'Andromaque, lorsque Pyrrhus refuse à Oreste de lui remettre Astyanax :
L'Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
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I] convient également de mentionner, au second acte des TroyenneSy le chœur sur ia mort. La doctrine en est absolument matérialiste, mais les vers sont éncrgiquement frappés : Pâme stoïcienne de Sénèque s'y révèle tout entière.
Une scène encore très pathétique est celle où le poète représente Andromaque faisant entrer Astyanax, vivant, dans le tombeau de son père, pour le cacher aax yeux des Grecs. La concurrence avec Euripide n'est pas au désavantage de Sénèque. Le trouble, la pitié devaient s'emparer du cœur des auditeurs, quand ils se figuraient entendre Andromaque appeler Astyanax du tombeau où elle l'avait caché, et lui ordonner de se jeter aux pieds d'Ulysse, d'oublier Hector ainsi que ses ancêtres, et, s'il était trop jeune pour sentir ses malheurs, d'imiter du moins encore les larmes de sa mère :
Si tua nonduiH fanera sentis y Matris fietus itnitare tua.
Parmi les poètes français qui ont transporté le latin de Sénèque dans notre langue, il ne faut pas omettre la Troade de notre vieux Robert Garnier. Bon nombre de ses vers ont de l'ampleur, de la force, parfois même de la grâce, mérite des plus remarquables, si l'on songe que la Troade date de 1S78, c'est-à-dire de plus de cinquante ans avant le Cid,
$^ Agamemnon. Le sujet de cette tragédie, avec le titre même, rappelle la première partie de VOrestie d'iEschyle. Cependant le poète latin a modifié dans quelques parties le plan de l'auteur grec. L'ombre de Thyeste, altérée de vengeance contre la descendance d'Atrée, apparaît pour engager Égisthe à tuer Agamemnon. A peine le vainqueur de Troie est-il de retour dans son palais que, au milieu d'un festin, Égisthe le fait envelopper dans un vêtement, d'où il ne peut s'échapper, et l'égorgé avec l'aide de Clytemnestre, sa complice. Electre est jetée en prison pour avoir fait
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emmener son frère Oreste, et Cassandre, captive d'Agamemnon, est mise à mort. Eschyle avait traité ce sujet en homme de génie : la pièce de Sénèque est une déclamation dramatique, ornée d'assez beaux vers sentencieux, mais languissante, froide, dépourvue d'action et d'intérêt.
(5® Hercule furieux. Cette pièce est imitée d'Euripide. L'auteur grec y essaye un système nouveau. Préoccupé de chercher un remède à l'épuisement des combinaisons dramatiques^ il croit y réussir en fondant ensemble plusieurs tableaux relatifs à la même légende. Sénèque se plie, sans nul autre souci, au système inauguré par Euripide. Il saisit l'occasion d'établir une lutte entre le faux éclat, où il excelle, et la simplicité habituelle de la tragédie grecque. Voici comment il y procède. Hercule a épousé Mégare, fille de Créon, roi de Thèbes ; mais, tandis qu'il descend aux enfers, par ordre d'Eurysthée, Lycus excite une sédition, s'empare du trône et assassine le roi avec ses fils. Ensuite, il offre à Mégare de l'épouser. Sur son refus, il se dispose à l'y contraindre par la force. Mais Hercule, revenant à propos, dissipe la faction d» Lycus et le tue lui-même. Junon, irritée de ce succès, inspire à Hercule une fureur qui le porte à tuer sa femme et ses enfants. La raison lui revient ; il reconnaît son crime. Sa douleur est si violente, que les prières d'Amphitryon et de Thésée ont peine à l'empêcher de se donner la mort. Il part pour Athènes avec Thésée, afin de se purifier de ses meurtres involontaires. C'est assurément un fond dramatique, mais les broderies le chargent et le défigurent. Ici, Junon, dans un style plein d'emphase et de recherche, détaille, en cent vingt-quatre vers, les épreuves inutiles qu'elle a fait subir à Hercule. Là, un chœur de Thébains s'amuse à peindre, au lever du jour, les travaux de la ville et de la campagne, la vie inquiète de l'ambitieux, le calme et la sérénité d'une vie médiocre. L'amplification par laquelle débute le
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rôle de Mégare est de la même nature. Elle dresse un nouvel inventaire, des plus prétentieux, des travaux d'Hercule, et elle espère que, pour la soustraire à l'oppression, son mari, qui a séparé POlympe et l'Ossa, va se frayer aisément un passage afin de remonter des enfers. Le reste suit dans le même mouvement et avec le même ton. La contestation établie entre Lycus, Mégare et Amphitryon pour ou contre la gloire d'Hercule, est voisine de l'enfantillage. L'srrrivée d'Hercule ramenant des enfers Cerbère, sa conquête, toucherait au grotesque, si, par un retour à l'esprit, Sénèque ne prêtait à son héros une description aimable, élégante et d'une moralité parfaite de ce qu'il a vu dans les régions souterraines. Fénelon s'en est souvenu dans son Télémaque. Cet éclair n'est pas de longue durée. La fureur d'Hercule est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Il commence par adresser à Jupiter une prière, dont l'idée est grande, le ton noble, et que Rotrou a transportée dans son Hercule mourant, mais bientôt son imagination troublée lui fait voir le soleil qui s'obscurcit sans nuages, et retourne vers l'Orient, les étoiles qui brillent en plein midi, un faux ciel, où le lion traverse les signes de l'automne et de l'hiver pour aller étrangler le taureau dans la région du printemps. Alors son exaltation l'entraîne à vouloir une place parmi les astres : Junon résiste ; Hercule la menace, il menace Jupiter, il veut briser les fers de Saturne, soulever les Titans, les géants, et il décrit la gigantomachie, où il entasse les montagnes, les lance vers le ciel et arme sa main de sommets tout remplis de centaures. Peut-on se figurer une excentricité plus arbitraire et plus désordonnée? Sénèque en trouve une pourtant, qui dépasse celle-ci, quand il représente Hercule, voulant mourir, à la recherche d'un supplice original, et hésitant entre le roc et le vautour du Caucase, laissés vacants par Prométhée, et les Symplégades, ces écueils mouvants de l'Euxin, qui toujours s'entrechoquent et qui pourraient très convenablement le broyer. Mais un bûchsr vaut mieux : par exemple, les
forêts qui couvrent le Pinde et le Cithéron, et, pardessus, Thèbes, avec ses maisons, ses temples, ses sept portes; et, si ce poids ne suffit pas pour l'écraser de tant de ruines, il fera tomber sur sa tâte la partie du monde qui sépare le ciel des enfers. Hâtons-nous d'échapper à tous ces entassements.
7" Thyeste, La Furie pousse l'ombre de Tantale sur la terre, afin de semer entre ses petits-fils, Atrée et Thyeste, une haine devenue proverbiale. Le chœur, composé de vieillards d'Argos ou de Mycènes, prie les dieux de détourner les maux qui vont fondre sur la maison de Pélops. Au deuxième acte, Atrée forme le projet de l'atroce vengeance qu'il veut exercer contre son frère. Le chœur développe ce paradoxe des stoïciens, que l'homme libre seul est roi, et déclame contre l'ambition des princes. Thyeste, invité par son frère, exprime ses inquiétudes et ses soupçons. Atrée le trompe par une feinte réconciliation. Dans le quatrième acte, le chceur qui, séduit par la bonne foi apparente d' Atrée, Tavait loué de sa piété fraternelle, est détrompé par un messager, qui raconte l'horrible festin auquel Thyeste est convié. Le soleil s'obscurcit pour ne pas voir ces forfaits. Atrée vient se vanter du succès de sa vengeance. La porte du palais s'ouvre, et l'on voit Thyeste assis à table, et s'efforçant de dissiper les pressentiments qui le troublent. Atrée s'approche de lui, l'engage à boire et lui verse le sang de ses enfants; il lui annonce qu'il a mangé leurs membres et il jette leurs têtes sur la table. Le traducteur Lévêque a rendu cette scène dans toute sa hideur. Thyeste s'écrie :
Venez, mes enfants ; votre malheureux père vous appelle. Venez ! Votre vue fera fuir ma douleur. Mais d'où leur voix se fait-elle entendre ?
ÂTuâB. Ouvre tes bras, heureux père ! Ils sont venus. Reconnais-tu tes fils !
Thyeste. Je reconnais mon frère.
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Ce mot n'a pas été perdu pour Crébillon, le poète de la terreur ; il l'a transporté littéralement dans la dernière scène du cinquième acte de son Atrée et Thyeste :
Thybstb.
O de mon songe affreux triste ressouvenir 1 Mon fils! Est-ce ton sang qu'on offrait & ton père?
Atrée.
Mécocnais«tu ce sang?
Thtestb.
Je reconnais mon frère !
On raconte que les spectateurs, qui assistaient alors à la première représentation de la tragédie de Crébillon, furent frappés d'une sorte d'épouvante et que même un Anglais^ ne pouvant garder son sang-froid britannique, en entendant ce vers d'une sauvage énergie, fut saisi d'un violent frémissement d'horreur.
8° Les Phéniciennes ou la Thébàide sont plutôt un fragment qu'une pièce régulière. La fin manque; il n'y a point de chœurs. Œdipe, parti pour l'exil, est accompagné d'Antigone, devenue Tunique soutien de son père. Il veut se donner la mort. Antigone, par ses prières et par ses larmes, lui fait promettre de supporter la vie. Un messager, envoyé par les Thé' bains, prie (Sdipe de revenir pour apaiser les différends qui se sont élevés entre ses fils ; il refuse et les maudit. Une lacune considérable interrompt ici le mouvement de l'action. Jocaste se propose de faire une tentative pour réconcilier Étéocle et Polynice. Antigone l'engage à se hâter, parce que le combat est imminent. La prière de Jocaste, exhortant ses fils à la paix, offre d'assez beaux vers. Polynice, sacrifiant tout à son ambition, se déclare prêt à livrer aux flammes sa patrie, sa maison, sa femme, pourvu qu'il soit roi. Etéocle garde le silence, et la pièce finit.
^ta est une imitation des
— ^ I sHf ^^ '^'^cîe flioins le goût, la mesure
*y/^^ de Sopi'^yiicrcult de Sénèque se met
ly^^^MicàaP^^l^^ dm ses plaintes; il se taille,
*^'* ^ftif i *^^t,î monologue de cent soixante-dix
i<^^ ttg exti^^^^'jiiB vu de douleur plus verbeuse ;
Z*^"^ OU '^'*, ffeciAtion et la diffusion s'y donnent
f^^' ft««tf; ^?^ yeune lole, souhaitant d'être délivrée
^\da-^°°^\ par un changement de nature et de
j^ fitf* ^/"ijfl cours complet de métamorphose. Dé-
forr^^' % raconte avec de longs détails l'aventure de
latïi^i ?e dQ Nessus, a cependant un mot heureux.
U ^"j'fisA nourrice qu'elle veut se venger.
£lle di^ *
. .j,ijiB. Sans doute, je médite le plus affreux des crimes, . j'avouc ; mais la douleur veut que je l'accomplisse. ^ X-A NOURRICE. Tu mourras.
p^jANiRE. Oui, mais je mourrai l'épouse du grand Her« cule.
A la suite d'entretiens fastidieux et de chœurs interniinables, le récit de Philoctète et les plaintes d'Alcmène prennent des proportions à peine tolérables dans une épopée^ insupportables dans une œuvre dra-< matique.
io° Octavie. Prise dans l'histoire même de Rome, cette pièce est mal agencée et manque d'intérêt. Octavie, fille de Claude et de Messaline, çst devenue la femme de Néron. Meurtrier de sa mère, épris de Poppée, Néion songe à répudier Octavie, qui vient gémir sur son sort. Sa nourrice, après avoir fait de longues réflexions sur la vie des cours, engage Octavie à la patience. Le chœur exprime son indignation sur le mariage projeté par Néron avec Poppée, et sur la patience du peuple romain. Sénèque, en personne, déclame, à son tour, une tiradecoutreles vices du siècle. Néron paraît, ordonnant au préfet du prétoire de lui apporter les têtes de Plautus et de Sylla qu'il a con-
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damnés à mourir. Sénèque l'exhor^ à la clémence; Néron lui oppose, vers pour vers, tout un programme de despotisme sans frein :
« Mon pouvoir me permet tout. — C'est une lâcheté de ne p«s user de toute sa puissance. — Un empereur doit se faire craindre. — Qu'on tremble devant moi ! — Je veux être obéi. — Je veux faire la loi. — Moi, le maître de Rome, je ne souffrirai pas qu'on attente à ma vie, qu'on me méprise, qu'on veuille soudain m'écraser... »
Sénèque répond par une dissertation sur Tamour, à laquelle Néron met fin, en déclarant que demain il épouse Poppée. Paraît alors l'ombre d'Agrippine, qui, après s'être plainte d'avoir donné le jour à Néron^ prétend n'avoir rien de mieux à faire que de se cacher au fond des enfers. Occupée d'un autre souci, Poppée déclare à sa nourrice qu'elle est effrayée d'un songe terrible. Pour la rassurer, le chœur lui vante sa beauté, comparable à celle de Léda, d'Europe, de Danaé et d'Hélène. Un messager l'interrompt pour annoncer que le peuple se soulève en faveur d'Octavie. Néron, exaspéré, ordonne la déportation et la mort d'Octavie. Le chœur ne manque pas une si belle occasion de raconter tous les malheurs qui sont tombés sur les femmes de la maison de César.
Il semble hors de doute que cette tragédie mal venue n'est pas de Sénèque. Sa présence même dans la pièce est une preuve suffisante contre l'authenticité de l'ouvrage. Sénèque est mort trois ans avant Néron. Or la mort de Néron et les circonstances qui l'accompagnèrent sont prédites par l'ombre d'Agrippine d'une façon tellement précise que l'autear a dû assister à l'événement. Tout porte donc à croire que ce drame est d'un parent, d'un ami ou d'un disciple de Sénèque, habile à s'approprier les procédés do composition et de style familiers à son maître. Si faible pourtant que soit cette pièce, Racine s'est servi avec bonheur de quelques passages, qu'il a transportés dans son Britannicus,
POésIE DIDACTIQ^UE
Luciliusjunior.— -Columelle. — Terentianus Maurus. — Perse. Turnus. — Sulpîcia. — Juvénal. — Pétrone.
Lucilius Junior, procurateur en Sicile sous le règne de Néron, profita de son séjour dans cette île pour écrire un poème sur VEtnay qu'on a, sans motif sérieux, attribué à Virgile, à Quintilius Varus, à Cornélius Severus, à Pétrone et àClaudien. Une lettre de Sénùque à Lucilius, son élève et son ami, en garantit l'authenticité. Dans la description qu'il fait de ce volcan fameux, de ses alentours, de l'embrasement et de ses effets, le poète a su revêtir une exactitude minutieuse de couleurs poétiques et parfois aimables. On y remarque principalement d'heureux vers sur la nécessité imposée aux hommes d'étudier les phénomènes qui les touchent de pluft près.
Dans notre insatiable avidité, s'écrie-t-il, d'obtenir des objets plus précieux, nous creusons le sol, nous bouleversons les profondeurs de la mer ; pour nous faire trouver un filon d'argent ou une veine d'or, le feu brûle la terre et le fer la déchire. Chacun de nous devrait songer à orner son esprit de nobles connaissances : voilà ses véritables moissons.
Heureuse expression qui remet en mémoire le mot de Bacon, appelant la culture intellectuelle les « Géorgiques de l'âme ! »
Columelle (Lucius-Junius-Modcratus Columella), né à Cadix, vécut dans le premier siècle de notre ère. Chargé d'administrer les biens de son père et de son oncle tombés entre ses mains par voie d'héritage, il fit de longs voyages en Espagne, en Gaule, en Italie, en Grèce, en Asie Mineure, et revint à Rome où il ré-
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digea un traité De re rustica, faisant suite à ceux de Caton et de Varron. Nous en parlerons plus loin avec quelques détails.. Pour le moment, nous considérons à part le dixième livre de Touvrage de Columelle, parce qu'il est écrit en vers. Dans le quatrième chant des Géorgiques (vers 147, 148), Virgile dit, à propos des jardins du vieillard d'Cffibalie, que « l'espace lui manque pour traiter ce sujet et qu'il le laisse à chanter par d'autres après lui ». Columelle s'empare du sujet et se fait fort de le traiter. Il y réussit médiocrement : ses vers sont faibles, froids, décolorés ; il est plus maraîcher que poète. Néanmoins, un passage relatif aux fleurs printanières (v. 28:*) a de la fraîcheur, de la grâce et de l'agrément.
Terentianus Maurus, né, dit-on, à Carthage et gouverneur de Syène dans la Haute Egypte, vécut sous Trajan. On a de lui un petit poème sur la prosodie latine cité avec beaucoup d'éloges par saint Augustin, et qui, après avoir été longtemps perdu, fut retrouvé au XV*' siècle dans la bibliothèque du couvent de Bobbio par le savant philologue italien Georges Merula. Ce traité a été publié pour la première fois à Milan en 1497, sous ce titre : De Litteris, Syllabis, Pedibus, Metris. Il offre beaucoup d'intérêt aux érudits. La prosodie des Romains est presque perdue pour nous. L'accent de Rome, l'aspiration, la quantité, c'est-à-dire les éléments qui constituent la véritable prononciation de la langue latine, sont très peu connus. Le poème de Terentianus jette quelque lumière sur ces points obscurs.
Perse (Âulus Persius Flaccus) naquit, l'an 34, à Volaterra, ville d'Étrurie, d'une famille de l'ordre équestre. Venu à Rome vers l'âge de douze ans, loin de sa mère et de sa sœur, il y fait de fortes études sous les rhéteurs les plus célèbres et sous le philosophe stoïcien Cornutus. Ami de Lucain et pupille de Thrasea, Perse a dans ses vers le style énergique de l'un et la vertu imployable de l'autre. Ses satires, au nombre de six, louées par Quintilien, par Martial et par saint
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dite et l'amour, est une sorte de confidence adressée à Cornutus. C est l'œuvre par excellence de Perse. Boileau, dans sa huitième satire, en a imité d'importants passages. On y trouve également un dialogue entre le jeune Chérestrate, épris de Chrysis, et son esclave Davus, personnages, l'un et l'autre, de la comédie de Ménandre, intitulée le C ompl aisant. Ls, pièce grecque ayant servi de modèle à l'Eunuque de Térence, avec des additions de rôles et des changements de noms, le passage de Perse éclaire d'un jour curieux le procédé d'imitation adopté par le comique latin pour s'approprier les œuvres de son devancier.
6® La sixième satire, Contre les avares, roule sur l'emploi de l'argent. La pièce se termine par un trait qui n'est pas dépourvu de comique :
Allons, esclave, graisse à poiat la marmite et les choux, et faisons de la dépense. Q,uoi donc, aux jours de fête, je me ferais cuire des orties et un morceau de tête de porc fumé avec son oreille fendue, pour qu'un coquin de neveu se régale un jour de foie d'oie, et, quand il se sera lassé de courir à droite et à gauche, se passe la fantaisie d'épouser une patricienne ? Et moi, je n'aurai que les os et la peau, pour qu^il étale un gros ventre tremblotant devant lui !
Admiré de ses contemporains, fort estimé de Boileau, qui l'a fréquemment imité, Perse justifie cette estime par la méthodje sévère de sa pensée, la logique serrée de son raisonnement, ses sentences d'une incomparable vigueur; mais il manque presque toujours de naturel et de spontanéité : il a vu le monde et la société plutôt dans les livres que par une observation toute personnelle. Il a donc trop souvent une froideur guindée et une tension de style éloignée de la grâce ; sa morale est sereine, élevée, mais sa gaieté se résout en tristesse, en douleur.
Il est vrai qu'il ne vécut pas de longs jours : son oeuvre se ressent de sa jeunesse. La faiblesse de sa santé l'empêcha de' donner à Néron la joie d'une vie-
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time, que le despote soupçonneux et jaloux s'était peut-être promise. Perse mourut à vingt-huit ans.
Tumus. — Turnus, cité avec éloges par Martial, et mis sur la même ligne que Juvénal par le poète gaulois RutiliusNumatianus, apassé longtemps pour l'auteur d'un fragment de trente vers vigoureusement écrits contre les auteurs qui faisaient l'apologie des crimes de Néron. La critique moderne n'hésite plus à reconnaître que ces vers sont de Gués de Balzac, un des créateurs de la prose française, qui prétendit les avoir découverts, en iCôjy « dans un parchemin pourri en plusieurs endroits et à demi mangé de vieillesse ». Malgré le talent dont Balzac a fait preuve dans ce pastiche, il n'existe en réalité de Turnus que deux vers altérés et presque inintelligibles, rapportés par le scoliaste de Juvénal.
Sulpicia. — Quelques années après Turnus, sous Domitien, une femme poète, Sulpicia, fait honneur à son sexe et à la littérature latine. Au moment oîi le « Néron chauve», comme l'appelle Juvénal, exilait les orateurs, les philosophes et les poètes, « afin, dit Tacite, que rien d'honnête ne s'offrît plus à ses regards », Sulpicia, dont le mari Calenus était au nombre des bannis, protesta, par une satire justement célèbre, contre cette brutale iniquité. Ces vers prouvent qu'à un grand cœur Sulpicia unissait un beau talent littéraire. En voici un échantillon remarquable:
Et voilà que celui qui gouverne Rome, cette ruine humaine qui s'eSbndre du toit à la base, ce glouton au teint blême, proscrit les lettres, la race et le nom des sages, les jette dehors et les chasse de la ville. Q.ue faisons-nous? Nous avons laissé de côté les Grecs et leurs cités, trouvant A Rome les maîtres qu'il nous faut. Et voilà qu'un nouveau Camille chasse les Barbares du Capitole, que les Gaulois se sauvent devant lui, quittant épées et balance. Ce sont nos vieux maîtres qu'on dit errer ainsi, détruisant leurs ouvrages comme un fardeau funeste. U s'était donc trompé, le vainqueur de Numance, l'Africain Scipion, qui grandit, formé par un sage
de Rhodes : elle se trompait, cette pbaUnge d'orateurs, nés sous la seconde guerre punique, parmi lesquels la divine sagesse du vieux Caton se demandait si c'étaient les succès ou les revers qui maintenaient debout la race romaine. C'étaient les revers. Quand Tamour de la patrie, quand l'épouse retenue près du foyer les anime à combattre, les guerriers, semblables aux guêpes, qui séjournent près des combles de Moneta, roidissent leurs dards sur leurs dos fauves. Puis, quand l'abeille revient tranquille, c'est un peuple, oubliant ses rayons, qui meurt avec sa mère, dans l'épaisseur de l'oisiveté. La perte des fils de Romulus, ce sont les loisirs prolongés de la paix.
Juvénal. — Jiivénal(Decimu8 Junius Juvenalis), né à Aquinum, vers l'an 47, sous Claude, était fils d'un riche affranchi. Il fut élevé dans les écoles des rhéteurs, entre autres dans celles de Fronton et de Quintilien, où il s'exerça pendant plus de vingt années à la déclamation. Cette pratique oratoire, d'un goût faux et douteux, parce qu'elle s'escrime dans le vide, fait souveat tort aux beautés réelles de ses Satires, ies premières furent probablement composées sous Domitien, mais Juvénal les garda prudemment renfermées. Sous Hadrien, il ne craignit pas de les lire en public, et il fut accueilli par de chaleureux applaudissements. Mais un trait moqueur, lancé contre le pantomime Paris, ayant semblé à l'empereur une allusion à son favori Antinous, Hadrien envoya le poète octogénaire à Syène, dans la haute Egypte, avec le titre dérisoire de préfet d'une cohorte. Juvénal y mourut.
Les Satires de Juvénal sont au nombre de quinze, avec soixante vers d'une seizième. Quelques critiques ont jugé convenable de les répartir en deux sections : i<* Déclamations ; a' Satires propr&ment dites. Nous croyons plus simple de n'en point modifier l'ensemble, tel qu'il est donné par les éditions courantes. En effet, l'œuvre d^ poète n'a point à souffrir de l'ordre, quel qu'il soit, de ses compositions : elle garde toujours sa vie propre, originale, personnelle, c'est-à-dire les deux
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sentiments qui IMnspirent et qui sont le patriotisme et l'indignation. Ami de son pays, dont l'héroïsme fier &t les âpres vertus ont fait la conquête du monde, le poète rougit devoir les Romains ne plus souhaiter que « du pain et des jeux », se courber sous le joug hon-. teux des Césars, rendre à la noblesse frelatée des affranchis les honneurs réservés jadis aux familles pa> triciennes, ouvrir les portes du Sénat à des provinciaux chargés de crimes et d'infamies, subir l'influence des Grecs et des charlatans étrangers, dédaigner la poésie et les autres essors delà pensée, laisser mourir de faim les gens de lettres, pour courir à de nouveaux mimes et à de nouveaux plats. Et toute cette fureur généreuse est enfermée dans un vers éclatant, qui tantôt bruit comme le claquement d'un fouet, et tantôt luit comme un jet de soleil sur une lame d'airain. En conséquence, il ne faut pas demander à Juvénal le goût et la finesse d'Horace, celte morale douce et peu sévère d'un temps où la corruption et le vice se dissimulaient encore sous un vernis de bon ton et d'élégance. La société qui se décompose sous les regards de Juvénal n'a droit à nul ménagement : aussi la frappe-t-il avec' une rudesse qui remplace la joyeuse humeur de la moquerie par le cri sonore de l'hyperbole : les lanières de l'emportement ne se trouvent pas dans la main des Grâces.
Analyse sommaire des satires de Juvénal. — Le poète explique d'abord quels sont les motifs qui stimulent son génie : il ne peut demeurer spectateur impassible et muet des travers, des vices et de la dépravation de son temps:
Difficile est satiram non scribere.
« Aussi tout ce que font les hommes, vœux, craintes^ colères, plaisirs, joies, courses folles, voilà les matériaux de son livre ». Les premières victimes qu'il immole à sa probité révoltée, ce sont les Hypocrites, « affectant l'austérité des Curius et vivant dans les orgies ». Il ne leur épargne aucune des peintures ni
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des critiques qui peuvent mettre à nu ou percer à jour leurs pratiques éhontées.
Dans la troisième satire, précieux indice pour les topographes et pour les archéologues, Ju vénal peint les embarras et les désagréments du séjour de Rome. L'aruspice Umbricius, voulant se soustraire aux dangers de la capitale, s'est retiré à Cumes, et il fait un tableau un peu chargé des inconvénients auxquels il v.ent d'échapper. Au lieu de vivre à Rome, en compagnie de (( gens qui donnent au crime les couleurs de l'innocence, de mercenaires, d'entrepreneurs avides, de menteurs, de fils impatients de la mort de leur père, de Grecs et de Syriens », n'est-il pas plus sage « d'acheter à Sora, à Fabrateria, à Frusinone, un manoir agréable, avec un petit jardin et une source, où l'on puise, sans le secours de la corde, l'eau nécessaire aux légumes naissants, la main armée du boyau, et récoltant de quoi régaler cent Pythagoriciens? » L'opposition est heureusement trouvée : Ju vénal y fait preuve d'un côté tout particulier de son talent; il mêle a la rudesse véhémente de ses invectives l'amabilité du sourire et la Heur épanouie du sentiment champêtre. Boileau, qui s'est modelé sur lui dans sa sixième satire sur les embarras de Paris, n'a pas songé à ce gracieux contraste.
Le luxe de la table, stigmatisé dans la quatrième satire, fournit à Ju vénal l'occasion de raconter la célèbre anecdote du turbot de Domitien. Le parvenu Crispinus ayant acheté, pour lui seul, un surmulet de six livres au prix de six mille sesterces, le poète rappelle, ou suppose, qu'un pêcheur de l'Adriatique vint offrir un jour à l'empereur un turbot d'une grosseur prodigieuse. Où trouver un vase capable de contenir ce poisson ? On assemble le Sénat sur les hauteurs d'Albe, et le poète burine pour la postérité la physionomie des vils adulateurs, qui s'empressent d'accourir à la voix du u dernier des Flaviens », Pegasus, « le fermier de Rome, rajustant sa robe endossée à la hâte » ; Crispus, « aimable vieillard », mais âme faible et ti-
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morée; Rubrius, « coquin efifronté »; Pompeius, «qui a fait couper la gorge à tant de gens par un mol glissé dans l'oreille du maître »; Fuscus, proie future des vautours de Dacie »; Veiento, « flatteur sans vergogne »; Catullus, « le délateur aux paroles meurtrières », à qui la cécité fait commettre la bévue de louer le poisson quMl ne voit pas ; Catullus, « la bassesse passée à l'état de prodige»; Montanus, « l'homme au gros ventre, le plus fort de son temps dans l'art de manger ». Alors, comme le dit fierchoux dans sa Gastronomie :
Le Sénat mit aux voix cette affaire importante, Et le turbot fut mis à la sauce piquante.
La cinquième satire montre l'état abject des Parasites, en quête de repas à la table des riches, et subissant, comme payement de leur écot, les mortifications les plus indignes.
C'est aux Femmes romaines que s'attaque Juvénal dans la sixième satire. Le désordre et le crime qui s'introduisaient alors dans les familles, oii le poison venait en aide à des femmes, jalouses d'imiter Agrippine, servant à Claude un plat de champignons, justifient la sortie du poète contre l'immoralité qui s'étale sous ses yeux, et qui déshonore même la maison des Césars.
Les Gens de lettres, qui mouraient déjà de faim sous le règne d'Auguste, étaient plus misérables que jamais sous les successeurs de ce prince. Poètes, rhéteurs, grammairiens, philosophes a ouvraient des bains à Gables ou des boulangeries à Rome, se faisaient vendeurs à la criée, ou mendiants aux portes des grands. Juvénal les prend eu pitié. Selon lui, ce n'est pas tout, pour être grand poète, que d'avoir « le génie original, l'horreur du convenu, le dédain de frapper son vers au coin usé d'une monnaie courante »; il lui faut (( une âme libre de soucis, exempte d'amertumes, amie des solitudes et faite pour s'abreuver
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aux sources mdmes des Muses. Quand Horace s'écrie : Evohé, Bacchas ! Horace a diné. Secourez donc les poètes, ô gens riches, et regardez comme un crime de les laisser manquer de pain ! » Tout porte à croire que les accents généreux de cette septième satire se perdirent dans le vide.
La. Noblesse, tel est le sujet de la huitième satire. Elle est fort belle. Horace avant Juvénal, et Boileau, après lui, ont développé les mêmes idées : le satirique latin ne leur est pas inférieur. Sa thèse est que « la vraie, l'unique noblesse, c'est la vertu », et il le démontre en opposant aux faux nobles, aux parvenus éhontés, les Decius, les Brutus, les Marius, les Cicéron. Les portraits de ces deux grands hommes sont touchés avec une rare vigueur :
Portrait de Cicérou. Est-il race plus haute que la tienne, dtilina, que la tienne, Céthégus? Et pourtant c*est vous, qui, contre nos maisons et nos temples, avez osé préparer un guet-apens nocturne, des armes, des torches, comme jadis les Gaulois à la braie flottante ou les descendants des Sénonaîs : crimes à punir par l'affreuse tunique de soufre. Mais il veille, le consul, et il arrête vos étendards. Cet homme nouveau, venu d'Arpinum, sans ancêtres, chevalier d'une cité municipale, établi à Rome, place de toutes parts des citoyens en armes dans la ville éperdue, et travaille seul pour l'État tout entier. Sans sortir des murailles, sa toge lui conquiert des titres et une gloire comparable à celle d'Octave, rougissant sou épée, dans les champs thessaliens, de meurtres, auxquels rien ne met un. Mais Rome libre a proclamé Cicéron son père, le père de la patrie !
Portrait de Marias. — Un autre fils d'Arpinum allait chez les Volsques^ dans la montagne, se faire payer ses fatigues, contractées au labour des champs d'autrui. Plus tard, la baguette noueuse de la vigne se brisait sur son dos, quand il mettait trop de lenteur paresseuse à équarrir la palissade du camp. Eh bien I c'est lui qui a fait tête aux Cimbres et aux plus grands dangers, et sauvé seul la ville épouvantée. Aussi,