JUV£NAL. JI
& l'heure où s'abattait sur les Cimbres le vol des corbeaux, qui n'avaient jamais vu de si grands corps, le collègue de Marins, tout noble qu'il était, ne recevait qu'après lui la couronne de laurier.
N'oubliocs pas de dire que Corneille dans le Menteur, et Molière, dans le Festin de Pierre^ ont trouvé sur la noblesse des accents dignes de Juvénal.
Naevolus, un misérable perdu de débauche, ayant confié à Juvénal, sous le sceau du secret, les turpitudes dont il se rend coupable, le poète, dans sa neuvième satire, lui représente que le vice et le crime ne demeuient pas longtemps cachés, et il les flétrit, au nom des lois saintes de la morale.
L'illustre poète anglais, Dryden, saluait du nom de divine la dixième satire de Juvénal, qui a pour titre les Vœux, Elle est, en efTet, pleine de verve et de raison. Bien qu'elle roule sur cette espèce de lieu commun, que tous les hommes s'emportent à faire les vœux les plus extravagants, le poète latin relève le fond banal du sujet par des vers d'une incontestable beauté. Les passages relatifs à la chute de Séjan, ainsi qu'à la destinée d'Hannibal, d'Alexandre et de Xerxès valent la peine d'être transcrits.
Chute de Séjan. — Il est des hommes que précipite un pouvoir exposé à une grande jalousie ; ils se noient dans la longue liste de leurs titres et de leurs honneurs : leurs statues descendent et suivent la corde. Puis l'essor de la cognée brise les roues des chars et casse les jambes des chevaux qui n'en peuvent mais. Les feux pétillent : les soufflets et les fournaises mettent en fusion une tête adorée du peuple : le grand Séjan vole en éclats. De cette face, la seconde du monde entier, se font des pots, des chaudrons, des poêles et des assiettes. Orne ta maison de lauriers : conduis au Capitôle un bœuf énorme et passé à la craie : voilà Séjan trainé par des crochets : c'est un spectacle : tout le monde est en joie. «Quelle bouche! quelle tête il avait 1 Jamais, tu peux
m'en croire, je n'ai pu souffrir cet homme. Mais sous quelle accusation est-il tombé? Quel est le délateur, les indices, les témoins, les preuves? — Rien de tout cela : il est venu une lettre longue et verbeuse, partie de Caprée. — C'est bien! je n'en demande pas davantage. > Et que fait la foule issue de Remus? Comme toujours, elle suit la fortune et déteste les proscrits. Ce même peuple, si la faveur de la déesse de Nursia avait aidé le Toscan à se débarrasser de la vieillesse confiante du prince, donnerait, en ce moment même, à Séjan le titre d'Auguste. Depuis longtemps qu'il a cessé de vendre aux acheteurs ses suffrages, il n'a plus souci de rien; et lui qui, jadis, donnait le pouvoir militaire, les faisceaux, les légions, borne ses vœux et n'aspire plus, anxieux, qu'à deux choses : du pain et des jeux.
Hannïbaîf Alexandre et Xerxès. — Pèse Hannibal : combien de livres trouveras-tu dans ce grand capitaine? Voilà l'homme que ne peut contenir l'Afrique battue par l'Océan mauritanien, arrosée par les eaux tièdes du Nil, et s' allongeant sur un autre point jusqu'aux peuples de l'Ethiopie et aux gigantesques éléphants. Il ajoute l'Espagne à son empire et franchit les Pyrénées; la nature lui oppose les Alpes et les neiges; il entr'ouvre les rochers et fend les montagnes à l'aide d'un acide. Le voilà en Italie : cependant il veut aller plus loin : « Rien n'est fait, dit-il, si le soldat carthaginois ne brise les portes de Rome, et si je ne plante mes enseignes au milieu même de Subura. i O la bonne tête et le beau sujet de peinture, quand une bête de Gétulie portait sur le dos ce général torgne! * Quelle en sera la fin? O gloire! 11 est vaincu, il se sauve, il s'enfuit en exil : et là, le grand, le merveilleux capitaine s'asseoit, humble client, à la porte d'un roi, attendant qu'il plaise au tyran de Bithynie de s'éveiller. Cette âme, qui a bouleversé jadis l'humanité tout entière, ce qui la finira, ce ne sont ni les épées ni les rochers ; mais, pour venger Cannes et tant de sang versé, il suffit d'un anneau. Va donc, insensé; cours à travers les Alpes meurtrières, afin de plaire aux écoliers et de devenir un texte de déclamation!
Un seul univers ne suffit pas au jeune héros de Pella : il