PETRONE
la caractérisent : elle égale, elle surpasse même par instants la Pharsale de Lucain. Le tableau de la corruption, qui va précipiter la ruine de Rome^ peut figurer parmi les beaux morceaux de la littérature latine.
Tout l'univers était au Romain - vainqueur, mers, terres, immensités, que parcourent les deux grands astres du ciel : et il n'était point rassasié. Pressées sous la charge des vaisseaux, les mers sont partout sillonnées. S'il est au loin quelque repli caché, un sol où gît l'or fauve, c'est un ennemi. Les destins ayant résolu les horreurs de la guerre civile, on court à la richesse. On ne veut plus des joies connues du vulgaire, des plaisirs rebattus par l'usage plébéien. Le soldat vante le coquillage des eaux assyriennes; la pourpre de la terre le dispute & celle des mers. Ici, les marbres des Numides; là, les Séres et leurs nouveaux tissus : les peuples d'Arabie ont dépouillé leurs champs. Mais voici d'autres maux, plaies d'une paix désastreuse. On poursuit la bête fauve dans les forêts du Maure : on fouille, au bout de l'Afrique, les sables d'Âmmon, pour saisir l'animal gigantesque, dont l'ivoire donne du prix à sa mort : le tigre sauvage surcharge les flottes; il arrive, porté dans une cage d'or, pour boire le sang humain aux applaudissements du peuple... La gloutonnerie se fait ingénieuse. Le sarget, pris au fond des eaux de Sicile, est apporté vivant sur les tables. Les huîtres, arrachées aux rivages du Lucrin, font valoir un repas et renouvellent k grands frais l'appétit. Les eaux du Phase sont dépeuplées de leurs oiseaux; et, sur la rive muette, on n'entend plus que le souffle de la brise dans le feuillage désert. Au Champ de Mars même fureur : les Q.uirites vendus courent à la proie, et font de leurs suffrages un trafic bruyant. A vendre le peuple, à vendre la curie des sénateurs ! La faveur est à qui la paye ; les vieillards mêmes ont perdu leur fière liberté !
Le reste du poème n'a pas moins de vigueur : c'est partout un accent de douleur, de honte et de colère.
POésiES FUGITIVES ET éPIGRAMMES.
Martial. — Volcatius Sedigitus. — Pline le Jeune.
Aruntius Stella.
Martial est né, Tan 42 après Jésus-Christ, àfiilbiiis, ville de l'Espagne tarragonaise, « renommée pour son or et son fer ». Venu jeune à Rome, il y passa plus de trente ans. Pauvre et voulant vivre, il capta la faveur de Titus et celle de Domitien, auquel il prodigua de basses flatteries, mal rachetées par ses insultes à cet empereur mort. Nommé tribun et chevalier, il posséda une maison à Rome et une villa près de Nomentum. Ami de Pline le Jeune, celui-ci le paya de ses vers aimables par le prix de son voyage pour retourner à Bilbilis. Il y revint, en effet, soulager, comme il le dit, « son cou usé par le joug de Rome », s'y maria et ne tarda pas à y mourir, regrettant la capitale, ses bibliothèques, ses théâtres et la vie de plaisir mêlée à la vie d'études (67 après J.-C.].
Martial est l'épigramme faite homme : il en a composé au delà de quinze cents, « plus de médiocres et de mauvaises que de réellement bonnes », selon son propre aveu. La plupart sont écrites en distiques. Elles roulent, en général, sur des objets courants de la vie familière : ce sont des a cadeaux » , des « envois » poétiques, d'un tour piquant, ingénieux, mais trop souvent grossier. Il est infiniment regrettable que le ton obscène en soit la note dominante. Martial gâte l'enjouement, l'esprit, l'accent même de mélancolie qu'on est heureux d'y rencontrer, par des images licencieuses, qui, en raison de leur étroite conformité avec le réel, n'ont ni grâce ni finesse.
On comprend que Montaigne préfère « l'égale polissure et la perpétuelle douceur et beauté fleurissante des épigrammes de Catulle à tous les aiguillons dont