‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 55 sur 80 · MARTIAL · texte numérisé non relu

MARTIAL

Maniai aiguise la queue des siens », et qu'il le range parmi les auteurs « qui ont besoin de s'enfariner le visage, de se travestir, de se contrefaire en mouvements de grimaces sauvages pour apprêter à rire ».

En voici quelques-unes qui ne manquent ni de charme ni de délicatesse.

Sur h poète Varus. — Faire deux cents vers par jour, Varus, et, comme toi, ne les réciter k personne, c'est être fou et sage.

Portrait de Camonus. — Le portrait que vous voyez est celui de mon cher Camonus. Tel il était dans son enfance tels sont ses premiers traits. Vingt années avaient développé son visage , et un léger duvet se plaisait à orner ses joues, dont le rasoir avait à peine effleuré Tincarnat. Une des trois Parques, devenue jalouse^ a tranché promptement la trame de cette vie ; et une urne funéraire a porté sa cendre ft son père absent. Je n*ai pas voulu que la peinture fût seule à parler de ce jeune homme : son image vivra, plus durable, dans mes vers.

Sur ses ouvrages, — Les citadins oisifs ne sont pas les seuls à qui plaisent les vers que me soufflent les muses de Pimpléa ; nous ne les adressons pas qu*à des oreilles inoccupées : mon livre est usé par la main de l'austère centurion, qui suit les enseignes de Mars sous les frimas de la Gétie. La. Bretagne elle-même chante, dit-on, mes vers. Mais & quoi bon? Ma bourse ne s'en ressent pas. Et cependant, comme je pourrais publier des pages immortelles, et chanter les combats sur la trompette de Piérie, si les dieux propices rendaient k la terre un Auguste, si Rome me donnait un Mécène 1

Sur le poète Silius îtalicus. — Silius honore d'un culte pieux le tombeau du grand Virgile et possède la campagne de l'éloquent Cicéron. Virgile et Cicéron n'eussent pas choisi d'autre héritier, celui-ci de son domaine, l'autre de son tombeau.

Sur Zoïle. — C'est mentir, Zoile, que de t'appeler vicieux : non, tu n'es pas un homme vicieux, Zoïle, tu es le vice.

Sur les digressions oratoires, • — Il ne s'agit ni de violence, ni de meurtre, ni de poison; j'ai un procès au sujet de trois

chèvres : je me plains qu'elles soient absentes, volées par un voisin. Le juge en demande la preuve. Toi, tu parles de Cannes, de la guerre de Mithridate,^des fureurs du parjure africain, des Sulla, des Marius, des Decius, tout cela d'une voix sonore, à grands renforts de mains : «lions, voyons, Postumus, parle des trois chèvres.

Sur Porsenna et Mticius Sarvola. — Egarée sur un des satellites, quand elle voulait frapper le roi, une main se condamne & périr dans un brasier sacré ; mais l'ennemi généreux ne sottflFre pas un si cruel prodige : il arrache aux flammes ce héros, et le renvoie. Cette main que Mucius brûla, en dédaignant le feu, Porsenna ne put en supporter la vue. Sa renommée et sa gloire s'accroissent de cette erreur : si elle ne se fût pas trompée, son exploit serait moins grand.

Les vraies richesses. — Un adroit voleur forcera ta caisse et emportera ton argent ; une flamme impie consumera tes Lares paternels ; ton débiteur niera son emprunt, intérêt et capital ; ta moisson stérile ne te rendra pas tes semailles ; ton amante perfide spoliera ton intendant ; les flots engloutiront tes vaisseaux chargés de marchandises. A l'abri de la fortune est tout ce qu'on donne aux amis : les biens que tu auras donnés sont les seuls que tu posséderas toujours.

Sous le pontificat de Léon X, Navagerio, gentilhomme vénitien, mu par une pensée analogue à celle de Montaigne, professait une antipathie si violente pour les mauvaises pointes, que le jour de sa naissance il brûlait solennellement les œuvres de Martial et en faisait un sacrifice annuel aux mânes et à la mémoire de Catulle. D'accord pour une grande partie des épigrammes; mais l'équité veut qu'on dise que, si Martial abonde en défauts, c'est encore un des meilleurs modèles que l'on puisse se proposer dans le genre qu'il a traité. Il est plein de feu et d'imagination ; on ne trouve point ailleurs plus de sel et d'enjouement, plus de variété dans les figures, plus de force dans les termes, plus d'abondance dans l'expression. Aussi Clément Marot, Saint-Gelais, Gombaud, Maynard, Jean-Baptiste Rousseau, La Monnoye, Voltaire, ne se sont-ils pas fait

VOLGATIUS. STELLA. 329

faute d'user des tons mordants de sa palette et de lui emprunter quelques-uns de ses' traits.

Yolcatius Sedigitus, —^ Vofcâtrus Se'digîtus^florissait sous Vespasien et ses successeurs. On ne sait rien de précis sur sa vie. Quelques anciens en parlent comme d'un homme d'un esprit cultivé. Il ne reste de lui qu'un fragment^ conservé par Aulu-Gelle, sur le rang que doivent occuper les poètes comiques des premiers temps de la littérature romaine. Cœcilius occupe le premier, Plante le second et Térence le sixième.' Ceux qui le précèdent sont Nsevius, Licinios et Atilius;'ceux qui le suivent sont Turpilius, Trabea, Lucius et Ennius.

Pline le Jeune lui-même s'est exercé dans la poésie fugitive et légère. Seulement, il ne s'élève guère, dans quelques-uns de ses hendécasyllabes, au-dessus de la région du médiocre. Où il semble le mieux inspiré, c'est dans une pièce adressée à Fuscus, auquel il envoie une sorte de plan d'études. Afin de mieux l'engager à cultiver la poésie, il lui dit en vers :

La qualité suprême de la cire est d'être molle et d'obéir docilement aux doigts habiles, qui la mettent en œuvre; de devenir Mars, la chaste Minerve, Vénus ou l'enfant de Vénus. Les sources consacrées aux dieux ne servent pas seu» lement k éteindre les incendies; elles donnent de la vigueur aux fleurs et aux prairies printanières. Ainsi le génie de l'homme doit être conduit, et dirigé dans les arts par les lois d'une souple facilité.

Aruntius Stella. — Mentionnons pour méinoire, à la fin de cette liste de poètes légers, Aruntius Stella, jeune homme riche, ami de Stace, qui s'amusait à faire des vers dans les heures de loisir que lui laissaient les grands emplois dont il était chargé. Ses ouvrages respiraient, dit-on, le bon goiit et la délicatesse. Il se distingua surtout par un poème sur la mort d'une colombe bien-aimée, que Martial préférait à la jolie épigramme de Catulle sur le moineau de Lesbie.

jjO LITTÉRATU&e ROMAINE.

SECONDE SECTION

PROSE

Histoire : Trogue-Pompée. — Justin. — Velleius Paterculus. — Valère Maxime. — Julius Obsequens. — Suétone. — Quinte Curc^. — Florus. — Ta.iie.

Trogue-Pompée. — Fih de l'un des secrétaires de César, Trogue-Pompée naquit probablement dans la Gaule narbonnaise. Son grand-père Trogus ayant servi sous Pompée dans la guerre contre Sertorius^le petit-fils joignit à son nom celui de l'illustre général romain. Trogue- Pompée, versé dans la littérature grecque, prit pour modèle l'historien Théopompe de Chios. L'ouvrage de Théopompe avait pour titre : Histoire philippique, parce qu'il y racontait l'immixtion du roi de Macédoine dans les affaires de la Grèce. Trogue-Pompée, ayant pris le même fait pour point central de soii ouvrage en quarante-quatre livres, adopta le même titre. C'était la première œuvre de ce genre qui paraissait chez les Romains. Elle eut de la vogue et de l'autorité. Saint Jérôme, saine Augustin et d'autres écrivains ecclésiastiques la citent avec éloge. Pline l'Ancien dit qu'elle était d'un style simple et précis. On ne peut plus en juger que par l'abrégé de Justin.

Justin. — Justin, dont la biographie est presque inconnue, vivait probablement au m*' siècle de l'ère chrétienne. Le plan de son livre est calqué sur celui de Trogue-Pompée : il en avertit le lecteur dans sa préface.

« Pour moi, dit-il, pendant le loisir dont je jouissais à Rome, j'ai extrait des < quarante-quatre livres » que Trogue- Pompée a composés tout ce qui m'a paru mériter d'être connu, sans toucher à ce qui s'y trouve de peu agréable et

JUSTIN. jjl

de peu utile, et j'en ai fait une sorte de bouquet de fieuts, m'étant proposé par là de rappeler l'histoire grecque à ceux qui la savent et de l'apprendre à ceux qui l'ignorent. »

Entrant alors en matière, il esquisse le sommaire de l'histoire de l'Assyrie et de la Perse, depuis Ninus jusqu'au dévouement de Zopyrc, l'origine des Scythes, fondateurs de l'empire des Parthes et de celui des Amazones, l'histoire d'Athènes et des guerres médiqucs, puis celle de Sparte et des guerres de Messénie. Se tournant ensuite vers là Sicile, il décrit le& faits principaux de la désastreuse expédition de Nicias et de Démosthène, défaits par Gylippe, Athènes ruinée par Lysandre, la bataille de Cunaxa, la retraite des Dix Mille, Thèbes illustrée par l'héroïsme de Pélopidas et d'Épaminondas, la Macédoine créée par la volonté de Philippe, la Grèce asservie et les conquêtes d'Alexandre a élevé par son génie au-dessus du reste des hommes ». La mort du vainqueur de Darius et les conséquences de sa disparition prématurée, au milieu même de ses exploits, suggèrent à Justin des réflexions judicieuses, qui sont comme le préambule du récit des luttes engagées entre les généraux du roi de Macédoine, et aboutissant à la bataille d'Ipsus. Il amène alors sur la scène Pyrrhus, la Sicile, Tyr, Carthage, Agathocle, les invasions gauloises, enfin Rome et les guerres puniques, avec la soumission de la Macédoine et de la Grèce, qui fraye aux Romains la route vers la domination du monde. C'est alors que la Judée, dont Justin fait une description très intéressante (livre xxxvi), obtient l'amitié protectrice de Rome, qui « la met en liberté avant toute autre nation de l'Orient ».

L'Asie suscitait alors aux conquérants de l'ancien monde un rude adversaire, le roi de Pont,Mithridate. Justin a bien saisi et mis en relief toute l'importance de cette lutte, et on doit à l'intérêt qu'il y a pris la harangue adressée par Mithridate à ses soldats et à ses alliés pour les exciter à chasser les Romains de

)ja LITTERATURE ROMAINE.

l'Asie. Trogue-Pompée, qui en avait eu l'idée ou recceilli la tradition, n'avait pas hésité à l'introduire dans son ouvrage, quoiqu'il blâme Salluste et Tite- Live d'avoir semé des discours dans leurs récits. En dérogeant avec son modèle à l'usage que celui-ci croyait préférable, Justin se trouve avoir rendu, par la chaleur du ton qui anime cette allocution vive, serrée, haineuse, un service réel à Racine, qui s'en est servi dans le troisième acte de son Mithridate, où il reprérente le roi de Pont faisant part de ses desseins à ses -deux fils, Pharnace et Xipharès.

A ces tableaux nettement tracés succède l'histoire de l'Egypte et celle des Parthes. Mais Justin trouve que c'est trop longtemps perdre de vue l'histoire de Rome, et il use à son profit de la transition ingénieuse à l'aide de laquelle Trogue-Pompée y revient.

« Tous ces grands événements racontés, dit-il, Trogue- Pompée rentre dans sa patrie, comme après un lointain voyage, pour dire l'origine de Rome. Il se croirait citoyen ingrat, si, ayant mis au grand jour les faits et gestes de tous les peuples, il se taisait sur sou pays. 11 parle donc en peu de mots du berceau de Rome, et il expose les commencements de la ville, qui est la capitale du monde.

C'est, en effet, à cette esquisse qu'est consacré le livre xLiii", complété par la soumission de l'Espagne à César-Auguste, devenu le maître de l'univers.

Telle est, avec ses qualités et ses défauts, VHistoire philippique de Justin. Une crédulité trop confiante, une part trop large accordée à de petits faits, au préjudice d'événements d'une haute importance, de la diffusion où il faudrait une manière serrée et concentrée, des traits d'esprit inopportuns, des antithèses maladroites y témoignent de la période de déclin où elle fut composée. Mais le style en est le plus souvent clair, précis, élégant, coloré : le portrait de Denys le Tyran s'élève jusqu'à l'énergie ; le meurtre de Clitus, la mort d'Alexandre, le retour d'Alcibiade à Athènes

Page 1