‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 57 sur 80 · VALÈRE MAXIME · texte numérisé non relu

VALÈRE MAXIME

de côté une matière occupée, se met à la recherche d'une autre. Cela fait que nous abandonnons les arts où nous ne pouvons plus exceller et que nous assignons d'autres buts à nos efforts : inquiétude et mobilité perpétuelle de l'esprit, qui sont le plus grand obstacle à des œuvres parfaites.

Le président Hénault, un des abréviateurs les plus dignes d'estime, considère le livre de Velleius Paterculus comme « le modèle inimitable des abrégés » ; c'est porter haut la louange, mais il est de toute justice de reconnaître dans cet ouvrage le mérite d'une narration rapide, d'une réflexion droite et ferme, d'un style concis, clair et coulant.

Valère Maxime. — Valère Maximeest, comme Velleius Paterculus, un flatteur de Tibère ; la note même y est plus basse, ainsi que le talent. Il y a cependant un intérêt réel, un fond sérieux d'instruction dans son ouvrage. Faits et dits mémorables, où il expose, avec un ordre et un enchaînement très méthodiques, tout ce que la société romaine offrait d'essentiel en fait de religion, de mœurs, d'institutions militaires et civiles. C'est aussi une idée féconde en heureuses applications d'avoir mis en parallèle les coutumes étrangères avec celles du monde romain, et d'en avoir tiré des aperçus et des inductions vraiment utiles. Le répertoire est abondant, varié, et Montesquieu n'a pas négligé d'y recourir. Le style, bien qu'entaché d'affectation et gâté par des tournures qui trahissent la décadence, a néanmoins une clarté courante et une vivacité qui va jusqu'à l'énergie. Aussi Erasme dépasse-t-il les bornes de la liberté accordée à la critique, lorsqu'il dit que Valère Maxime ressemble à Cicéron comme un mulet à un homme.

On manque de détails relatifs à la biographie de Valère Maxime. Soldat en Asie sous Sextus Pompée et consul l'année même de la mort d'Auguste (x^), il paraît n'être revenu à Rome qu'après celle de Séjan (ji), auquel il ne ménage pas des invectives d'un à-propos douteux.

l}6 LITTERATURE ROMAINE.

Julius Obsequens. — Julius Obsequens, qui appartient peut-être au iv' siècle, est plutôt un compilateur qu'un historien. Ce qui fait le mérite du fragment de son ouvrage Sur les Prodiges, c'est qu'il en a em-. prunté les matériaux à Tite-Live, dont il observe la diction pure et la saine latinité.

Suétone. — On ne sait pas dans quelle ville naquit Suétone iC. Suetonius Tranquillus); mais on fixe la date de sa naissance à l'an 7$ dt Jésus-Christ, sous Domitien. Sa biographie est peu connue. Il préféra 'la retraite d'une vie calme et studieuse à la carrière du barreau et des emplois publics. Pline parle de lui dans les termes les plus flatteurs : c'est, à ses yeux, a le plus intègre, le plus honorable et le plus savant des Romains ». Secrétaire intime de l'empereur Hadrien, Suétone eut à sa disposition, pour écrire ses biographies, tous les documents possibles sur la vie des empereurs depuis Auguste : sénatus-consultes, fastes, inscriptions, actes du sénat et du peuple, correspondance publique et privée. Il les met en œuvre avec la plus implacable bonne foi ; il n'a pas seulement l'impartialité d'un juge, mais l'impassibilité d'un témoin. Les douze premiers césars, autrement dit Jules César, Auguste, Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Olhon, Vitellius, Vespasien, Titus, Domitien, sont saisis par lui dans le détail, et rendus avec les traits les plus minutieux de leur physionomie.

La Harpe traite Suétone d' a anecdotier »; le reproche est injuste. Montesquieu le considère tout autrement. En appelant « un chef-d'œuvre » le récit de la mort de Néron, il place Suétone au rang que la critique a le devoir de lui assigner. Quand on l'étudié de près, dans sa contexture intime, on voit qu'il y a droit. C'est ainsi qu'il fait ressortir à merveille comment la mort de César, qui plonge Rome dans un nouvel abîme d'anarchie et de proscriptions, ne demeure pas sans vengeance. Aucun des meurtriers ne survit plus de trois ans à la victime, et pas un ne meurt de mort naturelle : tous sont condamnés et

SUÉTÛNE* 337

périssent par divers accidents, les uns dans un naufrage, les autres sur les champs de bataille; quelquesuns même se tuent avec le poignard dont ils avaient frappé César.

Tibère, sur le rocher de Capri^ se livre à des monstruosités de débauche, que l'imagination aurait peine à rêver. Mais n'est-il pas déjà puni, quand il se voit le mari d'une femme telle que Julia, quand il se sent en proie à une haine jalouse contre son père adoptif, à un sentiment de dégoût et d'aversion pour sa mère Livia, aux ruses et à l'ambition hypocrite de Séjan? Suétone le montre ensuite l'âme irritée par les outrages auxquels il est en butte de toutes parts. Les citoyens condamnés l'accablent de libelles, qu'ils déposent dans l'orchestre. Ârtaban, roi des Parthes, le déchire dans une lettre, où il lui reproche ses parricides, ses meurtres, sa lâcheté, ses débauches, et l'engage à satisfaire au plus vite, par une mort volontaire, à la haine si vive et si légitime de ses concitoyens. Mais ce n'est pas tout. Si la douleur des peuples, à la mort de leur souverain, est la mesure du bien ou du mal qu'ils ont fait, le biographe latin sj rend l'interprète du sentiment de Rome et de la postérité par les lignes suivantes : « La mort de Tibère causa au peuple une joie si grande, que tout le monde, à la première nouvelle de cet événement, courut par les rues, les uns criant : « Au Tibre Tibère ! » les autres conjurant la Terre, mère des hommes, et les dieux mêmes, de n'accorder de place à son ombre que parmi les impies. » Et Caligula n'est-il pas justement caractérisé et flétri par cette simple phrase : « Jusqu'ici j'ai parlé d'un prince ; désormais ce que j'ai à rapporter est d'un monstre ». Le cœur se serre, en e£fet, l'âme est partagée entre l'horreur et l'indignation, à la lecture des atrocités inouïes, commandées par cette bête fauve, « au teint pâle, au corps énorme, au cou et aux jambes grêles, aux yeux caves et enfoncés, au front large et menaçant ». Aussi n'est-ce pas un sentiment de pitié qu'on éprouve lorsqu'on le voit « frappé

3}8 LITTÉRATUiiE HOMAlNE.

par Chéréa, gisant à terre, et criant, en se tordant, qu'il vit encore ».

Que dire de Claude, de ce prince à qui ses cheveux blancs donnaient, au premier abord, quelque air de dignité, mais <( dont le rire indécent, le bégaiement et la colère, rendue plus hideuse par l'écume qui sortait de sa large bouche et par l'humidité de ses narines », faisaient bientôt deviner les défaillances de raison et la stupidité proverbiale?

Quant à Néron, est-il possible, de l'aveu même de Montesquieu, mentionné plus haut, de trouver un supplice plus terrible infligé aux infamies et aux crimes du plus scélérat et du plus lâche des hommes? C'est à Naples qu'il apprend le soulèvement des Gaules, le jour anniversaire du meurtre de sa mère (mars 68). Le supplice du criminel est déjà commencé. Bientôt il déchire ses vêtements, se frappe la tête et s'écrie que c'est fait de lui. Flottant, irrésolu, ne sachant que devenir, il se fait porter au théâtre; puis son incertitude se change en fureur; il veut faire massacrer les commandants des armées et des provinces, abandonner aux légions le pillage des galères, empoisonner le Sénat tout entier dans un festin, mettre le feu à Rome et lâcher les bêles féroces sur le peuple pour l'empêcher de se défendre des flammes. Vaines fureurs, projets d'insensé ! Il faut que Britannicus, Âgrippine, Sénèque, Octavie, Poppée, Lucain, Thraséa et tant d'autres victimes soient vengées. Les tortures de la perplexité, de l'hésitation, des desseins contradictoires, recommencent plus poignantes encore. Tout l'abandonne^ sauf un ou deux esclaves dévoués, curieux peut-être de le voir mourir. Alors que de lâcheté dans ce « grand artiste que le monde va perdre »! Comme il a peur de la vie, comme il a peur de la mort! Enfin, les cavaliers approchent, qui ont reçu l'ordre de l'entraîner vivant : il faut qu'il se tue; il ne se tue pas même tout seul; il ne s'enfonce le fer dans la gorge qu'avec l'aide de son secrétaire Epaphrodite, et le voilà gisant sur le sol. Cependant tout n'est pas fiai.

(^UINTE-CURCE. )39

Suétone ajoute à cette peinture vive, saisissante, dramatique, un dernier trait plein d'énergie et d'un grand effet : il fait voir la tête du meurtrier d'Agrippine « hideuse, repoussante, les yeux fixes et ouverts, en sorte qu'on ne pouvait la regarder sans crainte et sans frayeur ».

Voilà la manière de Suétone; ce n'est pas un peintre de toiles brillantes, d'un colons opulent et varié comme celui de Plutarque, ou condensé comme celui de Tacite ; il grave, pour ainsi dire, des médailles de bronze, d'un coin fin et pur, aux contours arrêtés, aux traits nets et précis, mais, malgré la froideur du métal, la ressemblance est parfaite. Ce qui contribue à l'achever, c'est le soin scrupuleux que met le biographe à donner le dessin physiologique de ses personnages, à entrer dans les détails de leur complexion , de leurs habitudes de corps et de visage ; on les voit, on les connaît, on les reconnaît. L'illustre savant français, Jacob Spon, dans sa curieuse dissertation sur V Utilité des médailles pour l*étude de la physionomie, a suivi la voie ouverte par les biographies de Suétone, sources précieuses d'induction pour l'histoire, pour la critique et pour l'esthétique modernes.

Quinte-Curce, — Le nom de Quinte-Curce (Quintus Curtius Rufus) s'ajoute à la liste des auteurs sur la vie desquels on ne sait rien. On croit qu'il vécut au I®' siècle de l'ère chrétienne. D'autres pensent que son Histoire d'Alexandre le Grand, publiée sous un nom supposé, est une production du moyen âge. Alexandre a légué à la postérité un double souvenir. Au moment même où l'histoire prenait note des faits réels, qui servent de texte aux biographies vraies, le prestige héroïque du conquérant de l'Asie l'entourait d'une auréole divine. L'apothéose et la légende sup-^ plantaient la vérité. Il semble, dès lors, qu'un nuage surnaturel enveloppe sa vie et sa mort prématurée. On dirait qu'il n'appartient plus à la Grèce et à l'histoire; l'Orient et la fable s'emparent de lui. Commencée par les récits mensongers de ses généraux et de ses soldats.

i^O LITTÉRATURE ROMAINE.

Toeavre de transfiguration se continue à travers les nations et les siècles. Il se répand dans le monde entier, sous le nom d'Alexandre, comme un flot de traditions équivoques, de faits exagérés, de narrations hyperboliques, de descriptions de pays et de batailles imaginaires. En vain quelques esprits sérieux et précis, tels que Polybe et surtout Ârrien, aussi habile critique qu'excellent général, essayent-ils de donner une réalité indiscutable au récit de l'expédition d'Alexandre ; ils ont beau débarrasser de leurs assertions les textes moins erronés de Ptolémée et d'Aristobule, la curiosité populaire revient toujours de préférence aux merveilles oratoires et fabuleuses des Clitarque, des Onésicrite, des Callisthène. Le temps même, auquel Arrien fait paraître son Anabase, est l'époque où les Alexandréides fleurissent avec le plus de succès. Quinte- Curce appartient à l'école des historiens légendaires d'Alexandre : c'est un rhéteur ingénieux et non pas un narrateur véridique; il excelle à faire parler les Scythes à Alexandre, mais il oublie que les Scythes ne parlaient pas; ils envoyaient à Darius un présent symbolique : une grenouille, un oiseau et une souris; voilà le vrai. N'exigeons donc pas de Quinte-Curce d'autres qualités que celles d'un romancier habile; et, si nous voulons savoir la vérité sur Alexandre, allons la demander à VAnabase d'Arrien.

Florus, — Après beaucoup d'hésitations et de conjectures, la critique moderne croit pouvoir affirmer que Florus, Espagnol de naissance, vécut sous Hadrien, dont il fut l'ami, et avec lequel il échangea des vers familiers et plaisants. Mais ce qui fait vivre son nom dans l'histoire littéraire, c'est son Abrégé des faits et gestes du peuple romain^ livre admiré des anciens, cité au xii« siècle par Vincent de Beauvais, loué et imité pour Montesquieu. Passionné pour Rome, peu soucieux de la chronologie et de la géographie, riche en saillies vives, en traits soudains, en tours inattendus, Florus est, à notre avis, le type des abréviateurs. Le cadre même de son ouvrage donne à sa précision

FLORUS. f4l

quelque chose d'alerte et de rapide, qui plaît à l'esprit et qui ne laisse pas à la réflexion le temps de songer au mauvais goût de certaines images : c'est enlevé comme les conquêtes de Rome.

Le plan, dont l'idée principale se retrouve dans Sénèque et dans Ammien Marcellin est tracé de main de maître.

Le peuple romain, depuis le roi Romulus jusqu'à César Auguste, c'est-i'dire durant sept cents ans, a exécuté tant de grandes choses dans la paix et dans la guerre, qu'on ne peut comparer l'étendue de son empire avec la durée de son existence, sans le croire plus ancien encore. Il a promené ses armes victorieuses dans tout l'univers ; et ses annales appren* nent au lecteur non les destinées d'un seul peuple, mais celles du genre humain. En efiét, tant de travaux, de périls, d'agitations pour élever une telle puissance, paraissent un commun effort de la vertu et de la fortune. Aussi, comme il importe, avant tout, d'en connaître les détails, mais qu'un pareil sujet rencontre des obstacles dans sa grandeur même, et queja diversité des objets émousse l'attention, je ferai ce que ïmt les géographes : dans un cadre à limites étroites je renfermerai toute l'image de Rome, et peut-être ajouterai-je encore plus à l'admiration due au peuple-roi, si je fais embrasser d'un coup d'œil sa grandeur entière.

Si donc l'on envisage le peuple romain comme un seul homme, et si l'on parcourt toutes les périodes de sa vie, ses commencements, son adolescence, sa fleur de jeunesse, suivie de son déclin, on y trouvera quatre gradations successives. Son premier âge se passe sous les rois, et comprend environ deux cent cinquante ans, pendant lesquels il lutte autour de sa mère avec les nations voisines : c'est son enfance. L'âge suivant s'étend du consulat de Brutus et de Collatin jusqu'à celui d'Appius Claudius et de Quintus Fulvius : il embrasse également deux cent cinquante années, où il soumet l'Italie : période agitée, féconde en guerres et en héros : on peut l'appeler son adolescence. Deux siècles s'écoulent jusqu'à César-Auguste, qui pacifie le monde : c'est la jeunesse même de l'empire et sa robuste maturité. De César- Auguste, on

compte environ deux cents ans, temps d*affaissement et de décadence, sous le règne inerte des Césars. Mais Trajan leur succède : le mouvement revient aux muselles de l'empire, et contre toute espérance, il retrouve une verte vieillesse ou plutôt une jeunesse nouvelle.

On le voit, la phrase est ample, la période large, la figure juste, bien qa'ua peu cherchée, et ce genre de morceaux ne sont pas 'rares dans Florus. L'invasion des Gaulois, Pyrrhus, les guerres puniques, celles de Macédoine et de Grèce, les Cimbres et Marius, Catilina, Mithridate,les guerres civiles et l'avènement d'Auguste sont traités avec la même originalité de talent.

Quant aux sentences, aux traits, aux jets inopinés de la pensée, à la brièveté expressive du sentiment, Florus en offre de nombreux échantillons. Il dit, en parlant d'Horace, meurtrier de sa soeur : a Mais la victoire effaça son parricide, et son crime disparut dans l'éclat de sa gloire. » Brutus immole ses fils : « Père de la patrie, il semble, à la place de ses eafants, avoir adopté le peuple romain ». La guerre de Macédoine se résume en un mot : « Ce fut vaincre que d'y entrer ». La destinée du jeune Scipion est contenue dans une phrase : « C'est le Scipion qui croît pour la destruction de l'Afrique ». La haine inassouvie d'Hannibal est caractérisée par un trait : « Hannibal fugitif cherchait au peuple romain un ennemi par tout l'univers ».

Bossuet et Montesquieu ont seuls de ces fiertés de pensée et d'expression.

Tacite. — Diderot salue Tacite du titre « d'homme de génie ». Nous souscrivons sans réserve à cet hommage : Tacite n'est pas, comme le dit légèrement Voltaire^ « un fanatique pétillant d'esprit » ; c'est, à nos yeux, le plus grand des historiens. A la passion du vrai, il joint celle de l'honnête; il est artiste et philosophe ; il peint et il pense ; il ne voit pas seulement les hommes, il voit l'homme; sur la scène

dramatique il introduit des acteurs vivants^ réels ; Germanicus, Tibère, Agrippine^ Néron agissent et parlent, comme ils ont agi et parlé : Galba tient à Bison un discours qui est un chef-d'deuvre de philosophie politique ; Tacite l'a pris sortant des lèvres mêmes du prince : Othon dit les paroles qui font de sa mort l'expiation d'une vie de scandale : Germanicus mourant confie à ses amis le soin d'uhe vengeance ratifiée par la postérité; Galgacus prononce contre l'avarice et la cruauté romaines une harangue dont les échos vibrent dans le discours du Paysan du Danube et dans les strophes de Childe-Harold. Telle est la force propre de la vérité : elle ne périt jamais ; c'est la gloire de Tacite de l'avoir fait vivre comme elle est, sans parti pris et sans colère.

Tacite (G. Gornelius Tacitus) naquit à Interamna (Terni), ville de l'Ombrie, l'an $4 o» S$ après Jésus- Christ. Ses premières années se passèrent sous Néron, et il traversa, jeune encore, les règnes éphémères de Galba, d'Othon et de Vitellius. Avocat distingué, poète, marié en 7^ à la fille d'Agricola, il exerça plusieurs magistratures, et fut probablement tenu loin de Rome pendant une partie du règne de Domitien. Consul sous Nerva, honoré au barreau, ami intime de Pline le Jeune, estimé de Trajan, il composa ses ouvrages dans la maturité de son âge et de son talent : c'est ce qui leur donne un caractère d'énergie toute virile, comme on doit l'attendre d'un auteur que Montaigne appelle « droiturier et courageux ». Après avoir soutenu avec Pline le Jeune l'accusation de la province d'Afrique contre le proconsul Marcus Priscus, Tacite disparaît absolument de la scène publique. On croit qu'il mourut octogénaire sous Hadrien, vers l'an ijo ou 13^. On ignore s'il a eu des enfants ; mais l'empereur, qui porta son nom, prétendait se rattacher à sa famille.

Les œuvres de Tacite jouissent d'une réputation universelle : elles la méritent, parce qu'elles émanent d'une fime loyale, grande, énergique, éprise de la liberté, plongée dans la douleur par la vue de la

34<( LiTTKRATtJRB ROMAINE.

« chose publique n vouée aux caprices monstrueux de despotes sans frein et aux lâches défaillances de sujets sans cœur.

J'aborde, dit-il, une époque féconde en catastrophes, ensanglantée de combats, déchirée par les séditions, cruelle même dujrant la paix : quatre princes tombant sous le fer ; trois guerres civiles, beaucoup d'étrangères et souvent des guerres étrangères et civiles tout ensemble; des succès en Orient, des revers en Occident;... en Italie des calamités nouvelles ou renouvelées après une longue suite de siècles; des villes abîmées ou ensevelies sous leurs ruines, dans la partie la plus riche de la Campanie; Rome désolée par le feu, voyant consumer ses temples les plus antiques; le Capitole même brûlé par la main des citoyens, les cérémonies saintes profanées ; la mer couverte de bannis, les rochers souillés de meurtres; des cruautés plus atroces dans Rome : noblesse, opulence, honneurs, refusés eu reçus, comptés pour autant de crimes, et la vertu devenue le plus irrémissible de tous; les délateurs se partageant comme un butin sacerdoces et consulats, régissant les provinces, régnant au palais, menant tout au gré de leur caprice ; la haine ou la terreur armant les esclaves contre leurs maîtres, les afiPranchis contre leurs patrons; enfin ceux à qui manquait un ennemi, accablés par leurs amis... Non, jamais plus horribles calamités du peuple romain, ni plus justes arrêts de la puissance divine, ne prouvèrent au monde que, si les dieux ne veillent pas à notre sécurité, ils prennent soin de notre vengeance.

Mis en présence de ce spectacle, Tacite trouve en lui la puissance du génie historique qui en embrasse l'ensemble et les détails, la sagacité du moraliste stoïcien qui en découvre les ressorts intimes, le pinceau de l'écrivain qui en dessine et qui en colore la réalité vivante. « Tacite, suivant une expression originale de Diderot, est le Rembrandt de la littérature : des ombres fortes et des éclairs éblouissants ». Lui-même, du reste, donne l'idée la plus nette et la plus élevée de sa mission d'historien :

Peut-être, dit-il, la plupart des faits que j'ai racontés et de ceux que je rapporterai encore sembleront petits et mesquins, je le sais; mais on ne doit pas comparer nos Annales aux monuments qu'ont élevés les historiens de l'ancienne République. De grandes guerres, des prises de villes, des rois vaincus et captifs, et, au dedans, les querelles des tribuns et des consuls, les lois agraires et frumentaires, les rivalités du peuple et des nobles offraient à leurs récits une vaste et libre carrière. La mienne est étroite, et mon travail sans gloire : une paix profonde ou faiblement inquiétée, Rome pleine de scènes affligeantes, un prince peu jaloux de reculer les bornes de l'empire. Toutefois, il ne sera pas inutile d'observer des faits indifférents au premier aspect, mais d'où l'on peut souvent tirer de grandes leçons... Peu d'hommes, en efifet, distinguent par leurs seules lumières ce qui avilit de ce qui honore, ce qui sert de ce qui nuit : les exemples d'autrui sont l'exemple du plus grand nombre.

Cest cette recherche scrapuleuse, minutieuse, de la vérité, qui explique les doutes fréquents de Tacite, en face de deux asssertions contradictoires : sa bonne foi ne veut pas plus se laisser surprendre que surprendre celle du lecteur. Il est, comme Lucien, le dit de Xénophon et de Thucydide, « l'historien juste $txatoç (jVYYpaçeu;. » Ainsi, lorsque Pison, accusé d'avoir empoisonné Germanicus, sort du sénat pour remonter en litière et pour préparer sa défense du lendemain , Tacite, le montrant escorté par un tribun des cohortes prétoriennes, se demande d'abord « si cet homme le suivait pour garantir sa vie ou pour présider à sa mort »; puis il ajoute : « Au lever du jour, on le trouva égorgé : son épée était par terre à côté de lui ». Avec quelle' habileté lugubre Tibère a su convertir un guetapens en suicide ! Comme Tacite le connaît bien !

La première composition historique de Tacite est la l^ie d'Agricola, C'est une œuvre à la fois intéressante et attendrissante : les documents relatifs aux antiquités de la Grande-Bretagne s'y mêlent aux éloges mérités du général, dont l'auteur était le gendre. On y trouve

J4<î LITTÉRATURE ROMAINE.

des obscurités, des constructions recherchées, des ellipses trop fortes; mais l'attention curieuse du lecteur est tenue en éveil par la marche des armées romaines dans des régions neuves et inexplorées. Le préambule est une protestation généreuse contre l'intolérance tyrannique des empereurs, imposant silence aux entretiens même les plus intimes des citoyens. La harangue de Galgacus et celle d'Agricola, avant la bataille livrée au pied des monts Grampians, sont deux belles pièces oratoires. Les dernières lignes du livre sont empreintes de la tendresse la plus noble et la plus pure :

« Voilà l'hommage, dit-il, voilà les devoirs qu'imposent les liens du sang. C'est ainsi qu'il convient à la fille et à l'épouse d'Agricola de révérer la mémoire d'un père, d'un époux; c'est en méditaiit continuellement ses actions et ses paroles, en s'attachant à sa renommée, à l'image de son âme, bien plus qu'à celle de son corps. Non que je veuille interdire ces représentations, que nous oâFre ou le marbre ou le bronze; mais les traits de l'homme sont fragiles et périssables, et, comme eux, les simulacres qui les représentent : la figure seule de l'âme est éternelle ; et nul art ne peut la dessiner, nulle matière en recevoir l'empreinte; c'est à l'homme même de la retracer dans ses mœurs. »

C'est vers l'an 98 que Tacite écrivait sa Germanie, ou livre Sur les mœurs des Germains. Cette contrée aussi peu connue des Romains que la Grande-Bretagne, excitait vivement leur intérêt, les Germains (hommes de guerre) étant le seul peuple d'Occident qui eiit encore l'audace de leur résister. Les Commentaires de César, une digression ethnographique de Salluste sur les colonies germaines du bas Danube, l'ouvrage de Pline l'Ancien Sur les Guerres de Germanie, des conversations fréquentes avec Verginius Rufus, longtemps chef des légions du Rhin, des entretiens avec des marchands ou des captifs venus de ces pays du Nord, enfin un voyage probablement accom-

pli par Tacite lai-même, sont les moyens d'investigations certaines qui lui ont servi à écrire l'œuvre concise, mais vivante, dont Montesquieu s'est plu à louer la complète brièveté. On a dit que l'auteur avait eu l'intention de faire la satire des Romains en opposant à leur corruption les mœurs pures et innocentes des barbares. II est plus juste de penser que la leçon naît, sans préméditation, du contraste même, et que les allusions existent sans avoir été cherchées. L'idée qui se dégage plutôt de Tœuvre de Tacite, c'est qu'un temps n'est pas loin, où les peuples opprimés, écrasés par les proconsuls de Rome, sentiront leur force, useront de leur supériorité légitime, et que, sous les noms de Saliques ou de Ripuaires, ils remplaceront leurs vainqueurs dégénérés.

Les Histoires comprenaient, en quatorze ou vingt livres, le récit des événements depuis la mort de Néron (68) jusqu'à celle de Domitien {96), c'est-à-dire une période de vingt-huit ans. Les quatre premiers livres, les seuls qui subsistent complets, ne retracent les faits que d'une année et de quelques mois. La partie conservée du V* livre s'arrête à la soumission du chef batave Civilis^ et ne comprend pas tout à fait la première année du règne de Vespasien ; mais elle contient de précieux détails sur la nation juive et sur le siège de Jérusalem par Titus.

Le procédé de Tacite, à ne l'envisager que par le côté purement technique, est celui des historiens grecs : il mêle des dialogues à son récit et il transforme ainsi l'histoire en composition dramatique. Nous ne discutons pas la raison d'être de ce moyen, que n'admet pas en principe la critiqus moderne, mais c'est une des plus puissantes inspirations du génie de Tacite. Les discours de Galba, d'Othon, de Pison, de Mucien, d'Antonius Primus, d'Helvidius Priscus, de Marcellus, de Vocula, de Cerialis, sont, chacun dans leur genre, des chefs-d'œuvre de raison et de passion oratoire. Corneille s'en est souvenu dans sa tragédie d'Othon.

Les Annales, composées après les Histoires, et plus

serrées dans leur brièveté, les précèdent par la chronologie. Elles s'étendent depuis la mort d'Auguste jusqu'à celle de Néron, de l'an 14 à l'an 68. Les principaux épisodes qu'elles renferment sont les funérailles d'Auguste, le soulèvement des légions de Germanie, la mort de ' Germanicus et le procès de Pison, ia prétendue conspiration de Libo Drusus, les guerres de Tacfarinas, l'écroulement de l'amphithéâtre de Fidène, la chute de Séjan, le règne de Claude, la mortdeMessaline, l'avènement de Néron et une partie de son règne, l'incendie de Rome, le meurtre d'Agrippine, la mort de Poppée, celle de Sénèque, de Lucain, de Soranus, de Serviiie et de Thraséa.

Dans tous ces tableaux éclate au plus haut degré fa manière, le genre, le style de Tacite, c'est-à-dire la vue même de ce qui est et le tour pittoresque de l'expression. Par un de ces privilèges, qui ne sont le partage que de rares esprits, il possède, avec le don d'une raison vigoureuse, la puissance de représenter des personnages aussi vrais que ceux que nous pouvons voir et toucher. Historien et poète, coloriste et philosophe, il excelle à joindre à la vérité tout actuelle de ses peintures des observations profondes, des réflexions de tous les pays et de toutes les époques. Peut-être son style, à force de concentration, étouffe-t-il parfois et obscurcit-il le jet spontané et lumineux, l'éclair de la pensée. Il pousse alors la concision à l'excès, il est tendu jusqu'à l'effort, son élégance dégénère en antithèses recherchées, en tours poétiques, en formes techniques empruntées à la langue du barreau, en subtilitéSy dont la finesse elliptique nuit à la sincérité de son accent mélancolique et indigné. Mais ces passages sont rares, et il est plus vrai d'affirmer avec un admirateur réfléchi de Tacite que « chez lui chaque ligne porte un sentiment dans l'âme. »

Parmi tant d'épisodes répandus dans les Annales, citons la mort de Britannicus:

On versa dans une coupe le poison, qui circula si rapide-

ment dans les veines de Tenfant, qu'il lui ravit en même temps la parole et la vie. Tout se trouble autour de lui ; les moins prudents s'enfuient ; ceux dont la vue est plus pénétrante demeurent immobiles, les yeux fixés sur Néron. Lui, toujours penché sur son lit, et feignant de ne rien savoir, dit que c'est un événement ordinaire et causé par l'épilepsie, dont Britannicus est attaqué depuis l'enfance : peu à peu la vie et le sentiment lui reviendront. Pour Agrippine, elle compose inutilement son visage : la frayeur et le trouble de son âme éclatent si visiblement, qu'on la juge aussi étrangère à ce crime que Téuit Octavie, soeur de Britannicus. Et en effet, elle voyait dans cette mort la chute de son dernier appui et l'exemple du parricide. Octavie aussi, dans un âge si jeune, avait appris à cacher sa douleur, sa tendresse, tous les mouvements de son âme. Ainsi, après un moment de silence, le festin reprend sa gaieté.

Que dire du dernier coup de pinceau, plein de dérision, d'amertume et de douleur, qui termine par un trait de joie ce récit si émouvant, si dramatique? Ne fait-il pas bien comprendre pourquoi Racine appelle Tacite, son inspirateur et son modèle, « le plus grand peintre de l'antiquité? »

ELOQ,UENCB

M. Annaeus. — Sénèque. — Quintilien. — /)ia/oo'M0 des orateurs attribué à Tacite. — Panégyrique de Traj'an, de Pline le Jeuce» — Fronton.

L'éloquence ne vit que par la liberté. Quand Auguste l'eut « pacifiée », selon le mot de Tacite, elle mourut : l'empire ne produisit plus que des rhéteurs. Sous la République, on avait fermé leurs « théâtres » que Cicéron appelait des a. écoles d'impudence »; les princes les rouvrirent pour faire de l'éloquence une

« canseuse spirituelle oa diserte», et non plus Texpression sympathique de la raison et du cœur. C'est le règne des Exhortations et des Controverses, les premières affectées aa genre délibératif, les secondes au genre judiciaire, toutes deus à des causes en Pair, fictives, déclamatoires.

Un des maîtres les plus distingués de ces exercices scolastiques est M. Annaeus Seneca, autrement dit Sénèque le père. Né à Cordoue, en Espagne, il vint à Rome, vers Tan 6i avant J.-C, et il y ouvrit une école d'éloquence. Érudit, ingénieux, doué d'une mémoire prodigieuse, il excellait à débiter et à enseigner des lieux-communs, destinés à faire briller l'esprit et le paradoxe plutôt que le goût et le bon sens.

Les Controverses (Controve^siae), transcrites ou conservées par Sénèque pour l'éducation de ses fils, se composaient de dix livres : il n'en reste que cinq. C'est un recueil de matières données aux élèves par le maître et de devoirs composés par les élèves : ils roulent sur des questions judiciaires. Les principaux auteurs sont Porcius Latro, Mento, Cestius, Silius Bassus, Argentarius, Ovide, Pompeius Silo, Triarius, Alfius Flavus, Junius Gallio, Arellius Fuscus, etc. Les préfaces placées en tête de chaque livre renferment de curieux détails sur l'histoire littéraire et politique de l'éloquence romaine. Il n'est pas indifférent de remarquer que très souvent les sujets de ces exercices oratoires touchent de près au drame, au roman, au conte, à la nouvelle, et que Scudéry a tiré de cette source un des plus intéressants épisodes de l'Illustre Bassa.

Les Exhortations (Suasoriae), dont il ne reste qu'une partie, se composent de Déclamations dans le genre délibératif, suivies de réflexions critiques sur chacune d'elles; les sujets en sont plutôt puérils que sérieux.

Quintilien. — L'homme de goût par excellence à cette époque où le goût s'altère, c'est Quintilien, dont l'influence fut telle, qu'il retarda, par une réaction

Q^UINTILIEN. 351

salutaire, la chute de l'éloquence latine. Né ver» l'an 3$, à Calagurris {Calahorra), dans l'Espagne tarragonaiscy'il vint de bonne heure étudier à Rome, et il mit si bien à profit les leçons du grammairien Palémon, que ses doctrines et son style le firent l'égal et le rival des bons écrivains de la littérature latine : • il pense comme Cicéron, et il écrit comme Tacite. Avocat distingué, il obtient un succès plus brillant encore dans l'enseignement public. Vespasien avait établi des chaires libéralement rémunérées : Quintilien* nommé professeur d'éloquence, attire autour de lui de nombreux élèves et provoque la haine jalouse des autres rhéteurs. Il y enseigne pendant vingt années, et reçoit le titre de consul. Domitien le choisit pour précepteur des deux fils de sa nièce. Ses auditeurs les plus célèbres sont Pline le Jeune et l'empereur Hadrien. Il meurt vers 95, après avoir eu la douleur de perdre sa femme et ses deux fils.

Le traité par lequel Quintilien (M. Fabius Quinctilianus) s'est acquis une juste jcnommée, a pour titre De Insiitutione oratoria^de l'Education de T orateur. Perdu pendant le moyen âge, il fut retrouvé, vers 1417, par Le Pogge, dans l'abbaye de Saint-Gai 1, en Suisse, et accueilli avec la plus légitime faveur. C'est, en effet, le meilleur Manuel de rhétorique, où l'auteur a déposé les connaissances de plusieurs années d'observations et d'expérience^ et suivi ou commenté les saines traditions classiques d'Aristote et de Cicéron, ainsi que les vieilles doctrines littéraires. Comme il prend le futur orateur au barreau et l'accompagne jusqu'à ce qu'il soit absolument formé, Quintilien est un si bon maître de pédagogie, que Rollin a transporté uu^ grand nombre de ses préceptes dans le Traité des Études. D'autre part, Cicéron exigeant que celui qui se livre à l'éloquence ne soit étranger à aucune science, à aucun art, à aucune des qualités qui font l'orateur et l'homme de bien, il s'ensuit que l'ouvrage de Quintilien est une sorte d'encyclopédie littéraire et morale en douze livres, où toutes les questions d'instruction, de cri*

tique et de goût sont traitées avec une grande certi> tude de méthode et une clarté presque constante d'expression.

Dans le premier livre, l'auteur se préoccupe tout d'abord du soin qu'on doit apporter au choix des nourrices et des précepteurs de l'enfant, tempère l'éducation publique par l'éducation privée, initie le jeune élève à la grammaire, à l'orthographe, à la musique, à la géométrie, le dirige dans ses lectures, le conduit au théâtre et finit par le confier aux mains du rhéteur.

Le second livre débute par an chapitre, justement admiré, sur les mœurs et les devoirs d'un professeur en qui Quintilien veut « voir à l'égard de ses élèves les sentiments d'un père. » Il entre ensuite dans le détail des exercices propres à former à la parole, et il démontre que tout le travail de la rhétorique est compris dans cette triple division : l'art, l'artiste, Touvrage; autrement dit, la science de bien dire^ l'orateur exercé a bien dire, le bon discours.

Les cinq livres suivants, du troisième au neuvième inclusivement, sont consacrés à l'exposition des procédés techniques de l'éloquence : genres démonstratif, délibéraûf, judiciaire; invention, exorde, narration, digression, proposition, division, confirmation, preuves, argumentation, syllogisme ».

Au commencement du sixième livre, Quintilien fait part à son ami Marcellus Victorius de la mort prématurée de sa femme et de ses deux fils. Peut-être se mêle-t-il à ea douleur conjugale et paternelle quelques expressions empruntées à l'école, mais on y entend aussi les accents d'un cœur déchiré :

O mon enfant, ô mes espérances déçues I Âi-|e pu voir tes yeux s'éteindre et ton âme s'exhaler^ Ai-je pu tenir dans mes bras ton corps froid et inanimé et pourtant recouvrer mes sens et respirer encore l'air vital ? Ah ! j'ai bien mérité les tourments que j'endure, et les pensées poignantes qui me déchirent I Toi qui venais d'être honoré de l'adoption d'un consul, et qui pouvais prétendre un jour aux honneurs de ton

C^UINTILIBN. 35}

père adoptif; toi, destiné pour gendre à un préteur, ton oncle maternel ; toi, désigné par l'espérance universelle pour faire revivre parmi nous les plus beaux temps de l'éloquence, je t'ai perdu, et, père sans enfants, je ne survis que pour souffrir.

Ce ne sont pas là des phrases de rhéteur; c'est un vrai père qui sanglotte et qui pleure.

Reprenant ensuite son œuvre, il fait voir l'utilité de la disposition, celle de l'élocution, de la clarté, des ornements du discours, de l'amplification, des différentes espèces de figures, de la composition et de l'arrangement des mots.

Le dixième livre est un des morceaux les plus importants de la littérature latine. C'est l'exposé critique, fait avec beaucoup de soin et de goût, des œuvres produites par les meilleurs écrivains de la Grèce et de Rome. Il ne faut pas toutefois perdre de vue, afin d'en bien juger, que Quintilien passe en revue les principaux poètes et les grands prosateurs, pour montrer le fruit qu'en peut tirer son élève : et c'est ainsi qu'il représente Homère comme m le modèle et le type de toutes les parties de l'éloquence »; qu'il croit Euripide et Ménandre plus utiles à l'orateur qu'i£schyle et même qu'Aristophane. Voilà comment aussi les harangues de Tite-Live lui semblent compenser la brièveté de Salluste, et pourquoi il oppose, dans une page excellente, l'élocution abondante et harmonieuse de Cicéron à la force sensée, comprimée, ramassée, de Démosthène. Les autres parties du même livre ont également leur intérêt : comment on doit s'exercer à écrire, comment il faut retoucher ses ouvrages, de l'importance de la méditation, comment s'acquiert la faculté d'improviser et comment elle se conserve ; autant de questions posées avec justesse et résolues en maître consommé.

Le onzième livre, où l'auteur traite des convenances oratoires, contient des réflexions on ne peut plus judicieuses sur la convenance du ton.

Le même genre d'éloquence ne va pas à tout le monde. Une élocution pleine, hardie, audacieuse, élégante ne sera pas goûtée chez un vieillard autant qu'un style serré, exact, limé, conforme enfin & l'idée que Cîcéron voulait qu'on s'en fît, lorsqu'il a dit que son éloquence commençait i « blanchir » : ainsi des vêtements oix brillent la pourpre et l'écarlate ne sont plus de mise à cet Age. Dans les jeunes gens, au contraire, on tolère une surabondance de sève, un excès même de témérité : sont-ils secs, châtiés, repliés sur eux-mêmes, on y voit une affectation de sévérité qui déplait, parce que cette autorité morale que l'âge donne aux vieillards semble prématurée dans un jeune homme.

On trouve aussi dans le même livre une très bonne analyse de la mémoire et des services que cette faculté bien cultivée rend à Porateur. Quant à ce qui touche au débit, nous ne connaissons pas de traité dont la lecture soit plus utile à l'acteur et à l'avocat. Fénelon, le cardinal Maury et Buffon ne se sont pas fait faute d'y puiser.

Le douzième livre est la partie essentiellement morale du livre de Quintilien. Il y traite, à la vérité, de plusieurs connaissances nécessaires à l'orateur, telles que le droit civil et l'histoire ; mais c'est le caractère foncier, personnel de l'homme, voué à l'exercice de la parole, que l'auteur a spécialement en vue. Quintilien avait déjà fait connaître, à diverses reprises, sa pensée sur ce point important. Au commencement même de son ouvrage, il dit que a l'âme est le vrai foyer de l'éloquence ». Il ajoute plus loin que « c'est le cœur qui rend éloquent, pectus est quod disertos facit, expression si bien traduite par Vauvenargues : « Les grandes pensées viennent du cœur». Dans le douzième livre, l'auteur latin reprend la définition de l'orateur, donnée par le vieux Caton ; « Vir bonus dicendi péri tus f un homme de bien habile dans la parole », et il la fortifie par des observations de la plus haute valeur. Selon lui, on ne peut être homme de bien sans la pratique constante de la justice, « vertu

Q^UINTILIEN. 355

qui nous rapproche le plus des dieux »; et il dit^ avec un ton d'autorité souveraine :

Le moyen capital, essentiel, pour être homme de bien, c'est la volonté. Quiconque s'y mettra sincèrement et de bonne foi, se pénétrera facilement des arts qui enseignent la vertu. Et ces études ne sont ni tellement abstraites ni si nombreuses, qu'on n'y arrive par une application de quelques années : ce qui fait la longueur du travail, c'est notre répugnance; on se trace vite un plan de conduite honnête et heureuse, quand on a la foi.

Ainsi croire et vouloir, voilà, d'après Quintilien, les deux leviers du travail de l'orateur : on en peut dire autant de n'importe quelle étude : toutes exigent la volonté et la foi.

Outre VÉducation de l'orateur, Quintilien avait composé deux ouvrages aujourd'hui perdus : rArt de la Rhétorique et les Causes de la corruption de l'éloquence» On a de même sous son nom cent soixantetrois déclamations, débris d'un recueil plus étendu; mais ces exercices d'école sont remplis de plus de défauts que de qualités et plutôt apocryphes que vrais.

C'est un point douteux de l'histoire littéraire de savoir si l'on doit attribuer à Quintilien ou à Tacite l'ouvrage intitulé Dialogue sur les orateurs. La critique moderne, et particulièrement J.-L. Burnouf, l'éminent traducteur de Tacite, croit pouvoir affirmer qu'il est du grand historien, et que c'est son premier ouvrage. A tous égards, il n'en est pas indigne. L'éloquence y est envisagée d'une manière neuve, et la théorie oratoire s'y rattache partout à l'histoire des mœurs et des institutions politiques. Au fond, c'est l'éternel procès des anciens et des modernes, des partisans du passé et des amateurs du nouveau, des classiques et des romantiques. Â le bien prendre, l'une et l'autre école a sa raison d'être, et, quoique Tacite incline du côté des anciens, il ne dissimule pas que le temps amène nécessairement en éloquence des formes nouvelles et des genres différents.

Le dialogue, dont l'époque supposée est Tan 78 de Jésus-Christ, est adressé à Fabius Justus : il a lieu chez le poète Maternus, auteur d'une tragédie de Caton : Marcus Aper, Julius Secundus et Vipstanus Messala viennent converser avec lui. C'est Matemus et Aper qui soutiennent le fort de la discussion ; leurs deux amis interviennent cependant par des réflexions plus ou moins étendues. Aper, zélé partisan des modernes, s'élève avec vivacité contre l'école cicéronienne et contre l'ancienne littérature, et il s'efforce de prouver qu'il n'est pas d'occupation plus belle pour « une âme libre, généreuse, née pour les nobles jouissances, que les travaux et la pratique de l'éloquence ». A coup sûr, la poésie a son mérite et sa valeur; mais l'éloquence a une vertu « puissante et céleste, dont l'utilité éclatante frappe tous les regards et permet à l'homme d'arriver è la plus haute fortune où il puisse s'élever par la force de son génie ». Maternus, prenant à son tour la parole, fait l'éloge de la poésie, trop durement traitée par Aper.

« L'Ame, dit-il, se sent plus k Taise, sous l'ombre des bois et dans la solitude, que dans les luttes du Forum : elle y goûte les délices d'un asile sacré. Ce fut là le berceau de l'éloquence, son premier sanctuaire. C'est sous la forme de la poésie, avec la parure des vers, qu'elle s'annonça d'abord aux mortels et s'insinua dans les cœurs chastes encore fermés & la contagion du vice : enfin, c'est en vers que s'exprimaient les oracles. La fortune même des poètes et le bonheur d'habiter avec les Muses me semblent préférables à la vie inquiète et agitée des orateurs. Vous compterez en vain les consulats où les auront élevés leurs luttes et leurs périls ; j'aime mieux la solitaire et paisible retraite de Virgile, retraite où venaient pourtant le chercher la faveur d'Auguste et les regards du peuple romain : témoin les lettres du prince ; témoin le peuple lui-même, qui, entendant réciter sur le théâtre des vers de Virgile, se leva tout entier et rendit au poète, qui se trouvait en ce moment parmi les specuteurs, les mêmes respects qu'au maître de l'empire... Pour moi, mon vœu le plus cher

Page 1