GRAMMAIRE
Asconius Pedianus. - - Valerius Probus. — Palémon.
Âulu-Gelle.
Durant la période littéraire dont nous traçons lUiîatoire, les grammairiens latins, à l'exemple des grammairiens grecs, publient des commentaires sur les oeuvres des grands poètes et des grands prosateurs. Quelques-uns même se recommandent par une originalité personnelle dont il convient de tenir compte.
Q. Asconius Pedianus naquit à Padoue vers l'an 2 avant Jésus-Christ et mourut dans sa quatre-vingt-cinquième année, sous le règne de Domitien. Son œuvre essentielle, à supposer qu'il soit l'auteur de quelques ouvrages qui lui sont attribués, a pour titre Enarra" tiones ou Commentaires sur les discours de Cicéron. Le style en est concis et clair, et le fond on ne peut plus important pour la connaissance des mœurs romaines et de la langue laiine. Maître, dit-on, de Tite-Live et de Quintilien, ami de Virgile et de Silius Italiens, Asconius n'est pas seulement un bon connaisseur en matière littéraire, il recherche loyalement la vérité et il s'attache à la dire sans réticence et sans arrièrepensée. C'est ainsi que sou commentaire sur la harangue de Cicéron, Pro MilonCy sert de contrôle historique aux affirmations très discutables de l'orateur, qui, pour sauver son client, joua, dans sa défense, plutôt le rôle d'avocat apologiste que celui d'historien.
M. Valerius Probus, originaire de Béryte, en Syrie, vécut à Rome sous Néron et les empereurs suivants. Il s'était voué à la carrière militaire ; mais n'ayant pu obtenir le grade de centurion, il quitta le service et se livra aux études de grammaire. On a sous son nom deux livres d'Institutions grammaticales, un traitéZ)^ interpretandis notis Romanorum, espèce de sténo-
AULU-OELLE. j8l
graphie romaine, des scolies sur les Bucoliques et les Géorgiques de Virgile. On lui attribue également quelques courtes notices biographiques, jointes d'ordinaire aux œuvres de Suétone.
Cl. Rhemnius Fannius Palémon, de Vicence, célèbre professeur de grammaire, vécut sous le règne de Claude et de Néron. Né dans une condition presque servile, chargé de conduire à l'école le fils de son maître, Pa* lémon sut tirer profit, pour sa propre instruction, des connaissances qu'il entendait enseigner aux autres. Quand il se sentit assez fort, il obtint, avec la liberté, l'autorisation d'ouvrir une école. Son caractère ne fut pas à la hauteur de son talent. Plein de vanité et d'arrogance, ami du luxe et soigneux de sa fortune, il se fit décrier à cause du relâchement de ses mœurs et de son dédain pour les autres savants. Il reste de lui une Grammaire, qui fut très estimée particulièrement dans le moyen âge.
Aulus Gellius, connu sous le nom bizarrement traduit d'Aulu-Gelle, est plutôt un érudit compilateur qu'un grammairien. Il naquit à Rome, vers l'an ia$, sous le règne d'Hadrien, et mourut vers 17$, sous celui de Marc-Aurèle. Il eut d'abord pour maîtres de rhétorique Titus Castricius et Sulpicius Apollinaris, puis il se rendit à Athènes, afin d'y perfectionner ses études. C'est là qu'il fit la rencontre d'hommes distingués, philosophes, grammairiens, rhéteurs, antiquaires, dont les leçons et les entretiens, joinis à de studieuses lectures et à de patientes copies, formèrent le fond du livre d'Aulu-Gelle. C'étaient le platonicien Taurus; Pérégrinus le Cynique, qui fournit à Lucien, en se brûlant sous les yeux des Grecs réunis à 01ympie,le sujet d'une de ses plus piquantes compositions ; puis le brillant rhéteur Hérode Atticus, l'ancien maître de Marc-Aurèle ; l'Africain Cornélius Fronton, maître également du même empereur. De retour à Rome, où il exerça les fonctions de centumvir, Aulu-Gelle se lia d'une façon intime avec le philosophe Favorinus, qu'il se plaît à citer dans son recueil. Cet ouvrage, composé sans ordre
jSa LITTERATURE ROMAINE.
ai méthode^ est une énorme compilation d'un prix inestimable pour les érudits. En causant avec ses amis ou en lisant des livres de toute espèce et de toute provenance, Aulu-Gelle prenait des notes, transcrivait des pages, traduisait des morceaux, mettait en prose des fragments de poésie et répandait sur le tout ses critiques ou ses réflexions. Voilà comment les Nuits attiques, ainsi nommées, comme il nous l'apprend laimême, parce que le manuscrit en fut rédigé « dans la campagne de PAttique, pendant les veillées de l'hiver », sont un répertoire intéressant de souvenirs, d'anecdotes, de discussions, de faits, de citations concernant la grammaire, la poésie, l'éloquence, la philosophie, l'histoire, le droit, la médecine, l'histoire naturelle, la religion, les coutumes nationales ou étrangères. Au milieu du grand étalage de science accumulée dans ce « vaste cabinet à provisions (litterarum peniis) », l'esprit et le goût trouvent parfois leur place, notamment dans l'apologue ésopique de l* Alouette et ses petits avec le Maître ctun champ (liv. II, chap. xxiz), qui a séduit le talent de La Fontaine. C'est un titre de gloire pour Aulu-Gelle non seulement que notre inimitable fabuliste lui ait emprunté le titre et le fond de son œuvre, mais qu'il ait reproduit presque littéralement, sous la forme française, plusieurs des traits gracieux ou fins de la composition latine.
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Sénèque.
Satire. — Jean- Jacques Rousseau, attiré sans doute par la singularité du sujet et par la bizarrerie de la forme, s'est amusé à traduire en prose et en vers l'o* puscule de Sénèque intitulé VApokolokyntosis, c'està-dire la Citrauillijication de Claude, C'était faire beau-
l'apokolokyntosis. 383
coup d'honneur à ane bouffonnerie lourde, épaisse, d'un sel et d'un goût douteux. Peu de temps après la mort de Pimbécile époux d'Agrippine, le futur ministre de Néron voulut sans doute se venger de son exil par une satire virulente. On peut dire que le trait manque de portée et que l'ironie est dépourvue d'esprit. « Quoi! philosophe, s'écrie Diderot, en présence de l'œuvre de Sénèque, vous adulez bassement le souverain pendant sa vie et vous l'insultez cruellement après sa mort! » Le reproche est mérité, et l'auteur a eu seul à perdre en écrivant sa triste boutade. Cadre et détails, rien n'en est ingénieux ni fort. Il suppose que le 13 octobre de l'an 54, entre six et sept heures, l'âme ou l'ombre de Claude, dépouillé de la pourpre impériale et réduit à l'état de bourgeois de Lyon, comparaît devant l'Olympe assemblé, où, après les discours de Janus et de Diespiter, fils de Vica-Pota, Auguste, dressant un acte d'accusation en règle, conclut à ce que Claude « banni sans retard, ait à vider l*Oiympe en trois jours et le ciel en un mois. » L'arrêt est prononcé à l'unanimité; et à l'instant, Mercure, serrant le cou au condamné, l'entraîne aux enfers, dans lesquels il trouve son affranchi Narcisse et leurs victimes communes, qui l'accusent devant Eaque. Claude, subissant alors une condamnation définitive, est réduit pendant l'éternité à jouer aux dés avec un cornet percé. Quelques critiques, dont la bienveillance s'est égarée sans doute sur les pas de Rousseau, vantent VApokolokyntosis comme un chef-d'œuvre plein d'allusions fines, piquantes et spirituelles. C'est une opinion que nous nous refusons à partager et à propager. Y eût-il réellement de l'esprit dans l'œuvre de Sénèque, point fort contestable, il nous paraît impossible de louer Sénèque d'avoir prodigué des éloges à Claude, quand il pouvait en espérer quelque chose, et de l'avoir grossièrement outragé quand il n'en avait plus rien à craindre.
ROMAN
Pétrone. — Apulée.
Tant que les Romains furent engagés dans la vie militante, ils ne pratiquèrent, en quelque sorte, que la littérature active, celle qui vit en public, sur le forum, au théâtre, à la tribune. Lorsque le luxe asiatique et les habitudes de mollesse orientale prévalurent chez eux, les écrivains mirent leur plume au service des désœuvrés, pour charmer leurs ennuis ou pour substituer au mouvement de la vie réelle et aux élans passionnés de la pensée et de la parole les plaisirs d'une imagination sédentaire ou d'une sympathie concentrée sur des héros de convention et sur des aventures chimériques. Le roman fut créé : c'est le feuilleton des anciens.
Un des premiers parmi ces amuseurs publics est Pétrone, dont nous avons apprécié plus haut le talent de poète. Son œuvre en prose est intitulée Satyricon : c'est un mélange de prose et de vers, comme les Satires tnénippées de Terentius Varron. Propos futiles et discussions sérieuses, préceptes de morale et peintures cyniques, descriptions comiques et critiques mordantes, anecdotes agréables ou répugnantes, tout est jeté pêle-mêle dans ce cadre, dont il ne reste que des débris. La scène est à Naples et le héros du roman, Encolpius, est un coureur d'aventures, une espèce de chevalier d'industrie, un jeune libertin à bout de res« sources et réduit à vivre d'expédients. La société romaine tout entière, telle qu'elle était alors, dégradée et corrompue, s'y étale sous les yeux du spectateur. Quelques épisodes remarquables se détachent de ce fond romanesque ; le Festin de Trimalcion, nom travesti de l'infâme Tigellinus, description comique d'un repas follement somptueux, où Pétrone a rassemblé,