‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 66 sur 80 · CLAUDIEN. 39X · texte numérisé non relu

CLAUDIEN. 39X

J.-B. Rousseaa et Quinault n'ont pas dédaigné de puiser dans le second chant du poème de Claudien quelques-uns des traits de la peinture des champs Elysées; et le même Quinault^ dans son opéra de Pro^ serpincy a très bien rendu l'expression des sentiments douloureux de Cérès, exhalant, dans le troisième chant, le désespoir que lui cause l'enlèvement de sa fille.

La Guerre contre Gildony roi d'Afrique, vaincu par Honorius, a des passages très remarquables. Les plaintes de Rome et de l'Afrique à Jupiter sont un heureux écho de Virgile et de Lucain. Le retour de la jeunesse rendue à la vieille cité romaine est exprimé d'une façon énergique.

A ces mots le souffle de Jupiter rend à Rome la vigueur de son jeune âge : la neige de la vieillesse s'efface de sa chevelure ; l'aigrette se relève sur son casque raffermi; des feux jaillissent des contours de son bouclier et sur sa lance allégée la rouille fait place à l'éclat.

La Guerre contre les Gètes débute par un prélude curieux, où Claudien fait allusion à la statue que la volonté d'Honorius et les soins du Sénat lui ont élevée a au milieu du Forum ». Dans le corps même du poème, la description des Alpes, celles du Rhin et du Danube, ainsi que le discours d'un vieux guerrier à son chef Alaric et la harangue de Stilicon à ses soldats offrent des vers remarquablement frappés.

POÉSIE DIDAGTIQ^UE

Claudien. — Ausone. — Rutilius Numatianus. — Némésîen. Calpurnius. — Flavius Avianus. — Dionysius Gito.

Les poèmes laudatifs de Claudien, bien qu'enfermés dans un cercle de panégyriques et d'éloges, où reviennent

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constamment sur eux-mêmes, à peu d'exceptions près, les noms d'Honorius et de Stilicon, sont une partie importante de son œuvre. II y déploie un grand talent et une richesse de style qui a provoqué l'attention et rimitation de Corneille, de Lamotte et de J.-B. Rousseau. Mais c'est surtout dans le début de ses Invectives contre Rufin que Claudien s'est élevé à une grandeur poétique et morale qui contribue largement à sa renommée.

Souvent un double sentiment a partagé mon âme incertaine ; les dieux veillent-ils sur la terre, ou n'a-t-elle aucun guide, et les choses mortelles flottent-elles au gré d*un aveugle hasard? Car, lorsque je considérais les lois harmonieuses du monde, les limites prescrites à la mer, le retour des saisons, la succession de la nuit et du jour, alors je croyais tout régi par le conseil d'un Dieu, qui règle le mou* vement des astres, fait naître tour à tour les moissons et les fruits, remplit l'inconstante Phoebé d'un éclat emprunté et le Soleil de sa propre lumière, étend les rivages devant les flots et balance la terre sur son axe. Mais lorsque je voyais les choses humaines rouler au milieu de ténèbres épaisses, les méchants fleurir longtemps au sein du bonheur et les bons tourmentés, alors ma foi vaincue succombait, et j'embrassais à regret l'opinion contraire, qui prétend que les éléments errent épars dans le vide, et que, sous mille formes nouvelles, ils obéissent non pas à la Providence, mais au hasard, qu'il n'y a point de divinités, ou que, s'il en existe, elles n'ont aucun souci des mortels. Mon doute s'est évanoui : Rufin, puni de ses forfaits, absout les dieux. Désormais je ne me plaindrai plus que les méchants grandissent jusqu'au faîte : ils ne s'élèvent si haut que pour tomber avec plus de fracas.

Euripide et Tacite ont inspiré Claudien, dont se sont souvenus, à leur tour, Bossuet, Fénelon,J.-J. Rousseau.

Les Invectives contre Eutrope, ministre indigne d'Honorius, ont un caractère fortement accusé de vi-

CLAUDIBN. — AU80NB. 393

guear et de haine. Le morceau capital est une éloquente prosopopée de Rome suppliant l'empereur et Stilicon de débarrasser Tunivers de ce triste fléau.

Les Poésies fugitives dt Claudiennesont dépourvues ni d'esprit ni de grâce. Le Phénix ^ le Porc 'épie, le Nil, les Mules gauloises, les Statues d'Amphinome et d*Anapus, l'Aimant et la Torpille ont des vers ingénieux, bien faits. Telle est^ par exemple, la peinture du pêcheur, dont la main, « engourdie par le jet électrique de la torpille, sent le froid glacial gagner le bras, et qui, contraint par la douleur, abandonne son fardeau funeste et revient au logis, dépouillé de son roseau. »

En résumé, malgré de choquants défauts, tels que l'emphase, le tour déclamatoire, le grossissement de l'image, le retour constant des mêmes coupes, le style de Claudien se recommande par la variété, l'élégance, la douceur, la force et la noblesse, mises au service des sentiments honnêtes, délicats, généreux. Il semble que le génie de la poésie, par un suprême effort, ait rassemblé en lui ses derniers feux, avant de s'éteindre sous les ruines de l'empire.

En 368, Valentinien et Gratien emmenèrent avec eux le poète Ausone dans une expédition, contre les Allemanni. Ausone, en souvenir de cette campagne, entreprit de chanter la Moselle, dont les rives charmantes lui ont inspiré une de ses meilleures idylles. Il décrit, en vers élégants et flexibles, tout le cours du fleuve, dit les propriétés salutaires de ses eaux, s'extasie devant ses coteaux plantés de vignes, fait l'histoire des villes qu'il arrose, donne le nom des forêts, des montagnes, des vallées qu'il traverse et s'arrête surtout à détailler avec une complaisance verbeuse les beautés de Trêves, la ville des empereurs, la Rome du Nord. Il prodigue la même abondance descriptive à énumérer les différentes espèces de poissons qu'on peut pêcher dans la Moselle : meunier, barbeau, truite, ombre, saumon, lotte, perche, surmulet, brochet, tanche, ablette, alose et goujon ; c'est à demander grâce. Ce-

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pendant, malgré la futilité de ces détails ichtyologiqaes, le poème d'Âusone, animé^ vif, sincère, mé« rite d'être lu comme un précieux monument des mœurs du iv* siècle, et comme un répertoire utile à ceux qui étudient la géographie de l'ancienne Gaule. Ne nous séparons pas d'Ausone sans dire un mot de ses Epigrammes. Il en a de très mauvaises, mais quelques-unes se placent auprès des meilleures de Ca^ tulle et de Martial. Ronsard, Melle de Scudéry, Brébeuf, Voltaire, Gellert, le La Fontaine de l'Allemagne, Florian, LaMonnoye, J.-B. Rousseau et beaucoup d'autres poètes modernes les ont imitées ou traduites. Une des plus célèbres est le distique que le poète latin adresse à Didon : le tour symétrique qu'il lui donne en augmente le piquant :

Infelix Dido, nulîi bette nupta mariio :

Hoc pereunte, fiigis ; hoc fugiente, péris!

Pauvre Didon, où t'a réduite De tes maris le triste sort!

L'un, en mourant, cause ta fuite ; L'autre, en fuyant, cause ta mort.

Ou d'une manière plus serrée :

Hélas 1 que tes époux te causent de malheurs,

Didon! L'un meurt, tu fuis ; l'autre fuit, et tu meurs !

Rutilius Numatianus, — Rutilius Numatianus, né à Toulouse ou à Poitiers, vécut dans la première moitié du v« siècle, sous Honorius : il fut préfet des OflBces et gouverneur de Rome. C'est un homme d'imagination et d'esprit, qui a écrit, en distiques corrects, parfois élégants, un voyage de Rome en Gaule par mer. Le trajet se faisait dans une barque qui touchait terre chaque soir, et repartait chaque matin. Les détails en sont précieux, agréables. La note mélancolique y résonne aussi par instants. A l'aspect d'un vieux fort démantelé, Rutilius s'écrie :

RUTILIUS. NEMESIEN. 39$

Ne nous indignons pas que les corps mortels se dissolvent : nous voyons par des exemples que les villes peuvent mourir.

Cicéron, Virgile et Horace l'avaient dit avant lui, mais Rutilius ne gâte pas leur pensée. Son patriotisme lui inspire également des vers marqués au bon coin :

Tes champs, d mon pays, sont ravagés par de trop longues guerres, mais moins ils sont riants, plus ils méritent de pitié. C'est un crime plus excusable de n'avoir pas souci de ses concitoyens tranquilles au sein de la paix; les malheurs publics réclament la foi de tous.

Des accents de raillerie contre les juifs, les chrétiens et les moines se mêlent aux impressions aimables, généreuses et touchantes qui recommandent le poème de Rutilius. Aussi n'est-il pas extraordinaire que Villemain, dans sa notice sur lord Byron, ait établi une sorte de parallèle entre l'Itinéraire du poète gaulois et le Childe-Harold du poète anglais. Tous deux, en effet, voyageant à travers les ruines des croyances et des empires, expriment, par des tours douloureux ou sceptiques, les sentiments qu'éveillent en eux les révolutions du passé.

Némésien. — Némésien (Marcus Aurelius Olympius Kemesianus), né à Carthagc, ilorissait à Rome sous Carus, Carin et Numérien. Ce dernier empereur, qui se piquait de poésie, ne lui marchanda point une faveur dont le poète fit un très noble usage. Il joua très honorablement, comme on l'a dit, le double rôle de Mécène et de Virgile. On ignore la date de sa mort. Némésien avait composé trois poèmes didactiques : i° Cygênètiques (sur la chasse); Halieutiques (sur la pêche); Nautiques (sur la navigation) . Ils ont péri, sauf un fragment de 325 hexamètres du premier livre des CygénétiqueSy qui renferme des préceptes sur l'éducation des chevaux et des chiens, sur les ustensiles de chasse, etc. La facture, imitée de Virgile, a, par instant, de la fraîcheur et de la grâce.

Mieux valent cependant les quatre Eglogues de Némésien, que quelques savants attribuent à son

élève Caipurnius. Le style en est clair, simple, naturel. Fontenelle, dont les éloges ne sont pas sus< pects quand il s'agit des anciens, allait jusqu'à préférer la troisiôme églogue de Némésien à la sixième de Virgile, intitulée Silène, On s'est plu de même à établir une comparaison entre sa première églogue et la quatrième de Virgile. La supériorité de celui-ci est certainement incontestable : il résulte toutefois de ces parallèles que Némésien n'est pas uo serviJe imitateur de son devancier.

Calpurnius. — Comme Némésien , Calpurnius paraît avoir vécu vers la fin du iji" siècle. Il était Sicilien. On ne sait rien de sa biographie, sinon qu'il eut un frère, compagnon de ses études et de sa pauvreté, et que, favorisé des bienfaits de Némésien, il témoigna à celui-ci, dans sa quatrième églogue, toute la vivacité de sa reconnaissance. Les Eglogues de Calpurnius sont au nombre de onze. Nul poète, à Rome, ne s'étant exercé, depuis Virgile, dans le genre pastoral, Calpurnius a l'heureuse fortune d'y occuper la seconde place. Il est cependant loin de son maître par le choix des pensées, la justesse des images, l'élégance de l'expression. On cherche vainement, dans les disputes et dans les entretiens de ses bergers, « la délicatesse ingénieuse » molle atque /acetum, qu'Horace aimait à rencontrer chez Virgile.. Néanmoins Calpurnius a des beautés qui justifient l'admiration de Fontenelle ainsi que les imitations de Gessneret de J.-B. Rousseau.

Flavius Avianus, — Flavius Avianus, fabuliste du II* siècle de notre ère, a laissé un recueil de 42 apologues, en vers élégiaques, dédié à un lettré nommé Théodose, qu'il ne faut pas confondre avec l'empereur de ce nom. Le style de ces fables est sec et froid, et la monotonie du distique y produit la fatigue, au lieu du charme qu'il convient de répandre sur ce genre d'écrits.

Avienus. — Avienus (Festus Rufus), confondu quelquefois avec le poète qui précède, né à Volsinium, ville d'Etrurie, vécut à Rome dans les dernières années du IV» siècle. Imitateur d'Aratosde Soli, dont il a paraphrasé

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