‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 106 sur 433 · VOrateur, ch. xxxvi · texte numérisé non relu

VOrateur, ch. xxxvi

UtStOIRE DE LA LITTÉRATURE AoMAlNË âl7

et rindignation, l'esprit et Temportement, Tironie fine et mordante, et la passion déchaînée et furieuse ; jamais on ne retrouvera dans une longue suite de récits et de tableaux plus d'habileté et plus d'art pour soutenir toujours l'attention du lecteur, pour renouveler et, en quelque sorte, rafraîchir sa curiosité, grâce aux contrastes heureux des scènes, grâce à la souplesse infinie du ton et du style *.

Le discours Pour Cluentius ne donne pas une moins haute idée du génie oratoire de Gicéron, sinon de sa moralité comme avocat. L'orateur, quand il le prononça, était préteur, c'est-à-dire chef suprême de la justice à Rome; et il se vante d'avoir fait voir aux juges, dans une circonstance qu'il rapporte, tout autre chose que la vérité. Il n'a pas Tair de se douter du scandale ; il triomphe d'avoir gagné une cause évidemment mauvaise et qui semblait perdue d'avance. Nous avons déjà cité, à propos de l'orateur Antoine, cette théorie commode que Gicéron développe avec beaucoup de sérieux et de complaisance, à savoir que la conscience de l'avocat est en dehors de l'affaire qu'il plaide, que ce n'est pas lui qui parle, mais la cause, à laquelle il ne fait que prêter sa voix. Gicéron a mis plus d'une fois en pratique cette doctrine acceptée de tous ses contemporains comme de ses devanciers. Gelui qui avait vengé les Siciliens des exactions et des cruautés de leur préteur défendit contre les Gaulois un gouverneur digne de Verres ; dans ce plaidoyer Pour FontéiuSj dont nous n'avons que des fragments, il traita les souffrances et les plaintes des malheureux provinciaux avec une légèreté dédaigneuse qui dut profondément blesser les Gaulois.

Le discours Pour Cluentius est très curieux comme

1. Voii' notre Choiœ de morceaux traduits des auteurs latins^ p. 58 à 73.

pointure de la société romaine : il nous donne une triste idée des mœurs de l'époque. On y voit retracé tout ce qu'il y a de plus odieux dans la corruption des mœurs publiques, dans le désordre des mœurs privées : vénalité des juges, faux témoignages, assassinats, empoisonnements, faux, procès criminel d'une mère contre son fils, rien ne manque au tableau. Qu'était-ce donc que la liberté chez un tel peuple, et combien inévitable était pour lui le pouvoir d'un maître ! Le plaidoyer Pour Cluentius est en même temps un des plus parfaits de Cicéron : lui-môme le cite comme renfermant des modèles de tous les genres de style ^ Quintilien y puise souvent des exemples à l'appui de ses préceptes oratoires.

Le discours Pour Muréna, modèle de plaisanterie délicate et piquante, a été prononcé pendant le consulat de Cicéron. Muréna, consul désigné, était accusé de brigue, et il s'agissait de le défendre contre des hommes considérables par leur mérite et leurs vertus, contre des amis de l'orateur, Serv. Sulpicius Rufus et Gaton. Une grande réserve était imposée à Cicéron ; il se tira de cette situation difficile à force d'esprit et d'habileté. En évitant de blesser ses adversaires, il sut pourtant railler, avec la verve la plus amusante, les prétentions de Sulpicius comme jurisconsulte, de Caton comme stoïcien, et le dédain de ces graves personnages pour les services militaires de Muréna ; il força le sévère Caton à dire en riant, et non sans une nuance d'ironie : « En vérité, nous avons là un consul bien plaisant. » Cicéron, en effet, aimait beaucoup la raillerie, et ses sarcasmes ne lui firent pas moins d'ennemis que sa vanité.

Au milieu de ces grands plaidoyers et de tant d'autres moins importants sur des affaires civiles ou cri-

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