V Orateur, ch. xxx
minelles, on lit avec charme le discours que Gicéron prononça en 62, dans Tannée qui suivit son consulat, pour le littérateur poète Archias, l'ami et sans doute le maître de son enfance. Archias, né à Antioche, venu de bonne heure à Rome, où il fut accueilli avec empressement comme professeur par les premières familles de Rome et protégé par Marins, alors consul pour la quatrième fois (103 av. J.-C), avait acquis, à la faveur de la loi Plautia Papiria (90), le droit de cité romaine. Plus tard, le titre de citoyen romain lui fut contesté, et ce fut à cette occasion que Gicéron se chargea de le défendre. Parlant pour un poète, l'orateur, poète lui-même et juge si délicat et si sensible du beau littéraire, se laisse entraîner à un magnifique éloge des lettres : il transforme un débat judiciaire en un morceau de vive et ingénieuse critique, et, dans la grâce aimable de son langage, on sent partout l'accent ému d'une profonde et douce conviction *.
Ge petit discours, très goûté des modernes, présente, on le comprend, un contraste frappant de ton et d'idées avec une des œuvres les plus savantes et les plus achevées de Gicéron, je veux dire le fameux plaidoyer composé après coup pour Milon. Là plus qu'ailleurs, on peut admirer les grandes qualités qui assurent à Gicéron la prééminence comme orateur judiciaire, l'adresse insinuante de l'exorde, l'art consommé du plan, le pathétique puissant de la péroraison, l'habileté merveilleuse de la narration ; jamais on n'a mieux su disposer les faits pour le besoin de la cause, en faire ressortir toutes les circonstances, prouver en racontant, et, par un exposé simple et naïf en apparence, arriver à une puissante et victorieuse apologie ^ On peut dire que le discours pour Milon réalise l'idéal
1. Voir Choix de morceaux traduits des auteurs latins,^. 81-89.
2. Voir Choix de morceaux traduits des auteurs latins, p. 90-92.
yGoog!
220 HISTOIRE DE LA LlftÉRATÙRÊ hÔMAINË
de l'éloquence du barreau. La faiblesse de caractère qui empocha Cicéron d'employer efficacement au service de son ami ces prodigieuses ressources nous expliquera sans doute son infériorité comme orateur politique.
Cicéron orateur politique.— Les principales œuvres de Cicéron, dans ce genre nouveau qu'il n'aborda qu'à quarante ans, sont le discours Pour la loi Manilia, les discours Contre la loi agraire de Bullus, les Catilinaires et les Philippiques. Le premier se réduit à un long et imprudent panégyrique de Pompée. L'élégance un peu monotone du style, le soin minutieux des détails, l'observation superstitieuse des règles des rhéteurs dans la construction et la chute des périodes, montrent que, sur ce nouveau théâtre, l'orateur est encore mal à l'aise. C'est l'œuvre d'un écrivain consommé, d'un habile avocat ; ce n'est pas, à coup sûr, celle d'un homme d'Etat ferme et décidé dans ses principes politiques, judicieux et profond dans ses prévisions.
Le second des discours contre Rullus est remarquable. Grâce à la nature même du sujet, qui se rapprochait beaucoup des discussions du barreau, l'orateur a parfaitement réussi ; pour convaincre le peuple des dangers de cette loi agraire, il fallait surtout de l'adresse et de l'esprit. Ces qualités, qui sont éminemment celles de Cicéron, se remarquent et dans l'exorde, chef-d'œuvre d'habileté et d'insinuation, et dans le choix heureux des développements *, et dans la péroraison, mélange admirable de véhémence et de finesse, de modération et de force.
Nous arrivons aux Catilinaires, discours qui rappellent la plus belle époque de la vie publique de Cicéron
1 . Voir l'éloquenle définition de la popularité au ch. iv, l'éloge des Gracques au ch. v.
et qui sans doute sont aussi le plus beau monument de son éloquence politique *. On ne peut imaginer une invective plus forte et plus violente que la première CatUinaire ; la véhémence du début est magnifique ; mais, quand on y regarde de près, on est surpris de ne pas trouver, dans les développements qui suivent, la dignité, la volonté énergique d'un consul armé par le sénat d'une autorité souveraine. Pourquoi ces menaces sans conclusion ? Pourquoi ce luxe d'apostrophes contre un coupable qu'on va laisser échapper ? On ne sait pas où l'orateur veut en venir ; on se demande à quoi bon rappeler le châtiment immédiat et solennel de Spurius et des Gracques, quand on ne se croit pas en mesure d'imiter l'énergie de leurs adversaires et de frappera la fois aussi vite qu'eux et aussi ferme. L'orateur fait confidence à Catilina de son embarras et de sa faiblesse, et tout ce torrent d'indignation aboutit à le presser, au nom de son propre intérêt, au nom de la patrie, de sortir de Rome, Ajoutons, pour atténuer ces critiques, que la situation était difficile, que Cicéron, comme nous l'avons dit, manquait de preuves matérielles, qu'il n était pas bien sûr de son collègue, et que dans la phrase : « C'est nous, je le dis ouvertement, c'est nous qui faisons défaut à la république », il n'y a peut-être qu'une allusion à la mauvaise volonté d'Antonius.
La seconde CatUinaire, prononcée le lendemain (9 novembre 63) devant le peuple, après le départ de Catilina, est une justification du discours de la veille : le consul y constate l'existence irrécusable d'une conjuration ; il y explique ses projets, proteste de son dévouement à la patrie et de la résolution qu'il a prise d'attaquer partout et vigoureusement les conjurés ; il finit en appelant sur lui-même et sur Rome la
1. \oir Choix de morceaux traduits des auteurs latins, p. 76-87.
222 niSTOlRE DE LA LITTÉRATUnE ROMAINE
protection des dieux. Ce discours, plus grave, plus calme et plus résolu que le précédent, nous semble aussi plus digne d'un magistrat. Le troisième est postérieur à la révélation des Allobroges et à l'arrestation des conjurés ; c'est encore devant rassemblée du peuple que parle le consul (3 décembre). L'intérêt de ce discours est très grand : la narration est un chef-d'œuvre de netteté, de vivacité, d'esprit. Mais la joie et l'amour-propre de l'orateur y font trop explosion ; dès le début, il s'égale au fondateur de Rome et proclame sa propre immortalité avec un enthousiasme un peu puéril. La quatrième Catzlinaire prononcée au sénat le 5 décembre, est belle et courageuse ; Cicéron comprend la gravité de la sentence qu'il conseille et qu'il est prêt à exécuter ; il comprend qu'un jour les amis de Gatilina soulèveront contre lui les passions populaires, et que l'aristocratie , une fois le péril passé, sacrifiera facilement le libérateur. Ces considérations ne l'arrêtent pas ; c'est l'effort vertueux d'un homme faible, qui a le sentiment du danger et qui l'affronte.
Les Philippiques ont le même caractère que les Catilinaires : on y admire cette énergie, cette chaleur d'indignation et de haine, que le vieux consulaire retrouve à soixante-trois ans pour flétrir Antoine. Cicéron ne prononça pas la seconde, quoiqu'il suppose qu'elle a été improvisée dans le sénat, et il attendit pour la publier qu'Antoine eût quitté Rome et que le sénat se fût déclaré ouvertement contre lui. C'est une magnifique satire, un pamphlet accablant : la vie d'Antoine y comparaît toift entière avec ses contradictions, ses lâchetés, ses ignobles turpitudes ; un portrait saisissant livre le futur triumvir au dégoût et à l'horreur de la postérité *. Un tel discours était l'arrêt de