‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 127 sur 433 · Ihîd., VIII · texte numérisé non relu

Ihîd., VIII

jamais comme Plutarque. En effet, ces événements militaires et politiques nous sont déjà connus par les récits bien plus étendus et plus dramatiques des Hérodote, des Thucydide, des Xénophon et des Polybe. Ce qui piquerait notre curiosité, c'est la peinture de la vie privée, si utile souvent pour comprendre la vie publique ; ce. sont ces détails intimes qui jettent tant de jour sur le caractère et la conduite d'un homme d'Etat. Cherchons dans Plutarque ce plaisir et ce profit, mais ne les demandons pas à Cornélius. Tout au plus trouverons-nous chez celui-ci quelques portraits rapides, quelques réflexions morales dont on a trop vanté l'élévation et qui seraient communes, s'il n'y fallait voir des allusions aux événements contemporains de l'auteur. La vie pubUque elle-même, dans laquelle il s'est renfermé, demeure souvent vague et obscure. Comment s'expliquer, par exemple, avec son récit, l'existence de Miltiade à Athènes, son crédit, son autorité, ses intentions probables ? Quels furent les envieux, les accusateurs du héros de Marathon ? Quelle était sa moralité ? Dans quel parti le rangeaiton? Sur tous ces points le narrateur est muet, et ses autres biographies ne satisfont pas davantage noire curiosité. Exceptons toujours celle d'Atticus, assez étendue et assez riche en détails personnels poumons expliquer ce singulier personnage et pour nous faire accepter son épicurisme *. Cornélius a bien tracé ce caractère ; l'amitié l'a bien inspiré, et cette biographie, agréable et instructive, aura toujours sa place à côté des lettres de Cicéron à Atticus ; elle les éclaire d'un nouveau jour, elle en est en quelque sorte le complément.

Après avoir étudié dans César un auteur de Mémoires^ dans Cornélius Népos un biographe, nous arrivons à

1 . Voir nos Morceaux traduits des auteurs latins, p. 135 k 141.

un véritable historien, qui s'est modelé sur les Grecs et particulièrement sur Thucydide : à Salluste.

Sallnste. — Sa vie. — Salluste (Gaïus Sallustius Grispus) naquit à Amiternum, ville du pays des Sabins, en 86 avant J.-G., pendant le septième consulat de Marins, c'est-à-dire à l'époque du retour, des fu- \ T^rs et de la mort du chef du parti populaire et à la veille des terribles représailles de Sylla. Quand on se rappelle l'épouvantable corruption de ce temps, dont Salluste lui-même nous a laissé des tableaux si dramatiques, on est tenté d'excuser chez l'historien des torts de conduite dont la plupart de ses contemporains lui donnaient l'exemple; mais, par la morale austère qu'il étale dans ses livres, il fournit lui-même des armes à la critique et autorise une sévère condamnation de sa vie.

De bonne heure il eut dissipé le patrimoine de ses pères, et cependant l'amour du plaisir ne lui fit jamais négliger ses éludes. On cite parmi ses maîtres un rhéteur célèbre, Atéius Prétextatus, qui donnait à Rome des leçons publiques de son art. On peut donc faire remonter à cette époque les idées littéraires que l'historien de la conspiration de Gatilina développe dans sa préface, et son projet d'écrire les épisodes les plus intéressants de l'histoire de son pays *.

Mais la vie politique éloigna bientôt Salluste de Tétude des lettres. Homme nouveau, comme Marius, comme Gicéron, il fut questeur à l'âge légal de vingtsept ans, quatre ans après la conjuration de Gatilina. Gette charge lui donnait entrée au sénat. Tribun du peuple en 52, il prit violemment parti pour Glodius, et poursuivit de sa haine Milon, contre lequel l'animaient des ressentiments particuliers. Après la mort

d * Gatilina, ch . iv.

de Clodius, il fut un de ceux qui excitèrent contre le meurtrier la colère de la multitude : au milieu de ces fureurs, la curie Hostilia fut brûlée. Salluste échappa à la condamnation dont trois de ses collègues furent frappés à propos de cet incendie ; mais, deux ans plus tard, les censeurs prononcèrent contre lui l'exclusion du sénat. Le prétexte allégué fut celui des mœurs; mais cette rigueur, contredite par Timpunité de tant d'autres, était toute politique : la noblesse frappait dans Salluste un des plus fougueux défenseurs du parti populaire.

Bientôt commença la guerre civile. Salluste se déclara aussitôt pour César, et, nommé pour la seconde fois questeur, il rentra au sénat un an après son exclusion. Après la campagne d'Egypte il devint préteur, et il épousa Térentia, que son ennemi Cicéron venait de répudier. Comme préteur, il fut chargé de rembarquement des légions destinées à la campagne d'Afrique ; mais les soldats se révoltèrent et faillirent le tuer. C'est cette sédition que César apaisa d'un mot : Quirites (citoyens, bourgeois). Quand la guerre d'Afrique fut terminée, Salluste reçut de César le gouvernement de cette province. L'historien moraliste qui devait flétrir les Romains vendus à Jugurtha et l'avidité du propréteur Aulus S se signala lui-même en Afrique par de honteuses concussions. A son retour à Rome, accusé par les Numides, il fut acquitté ; il avait, dit-on, donné une part du butin pour conserver l'autre. D'ailleurs, le dictateur devait fermer les yeux sur les torts d'un de ses plus dévoués partisans.

Peu de temps après, César périssait. Salluste, rentré dans la vie privée, se fit élever sur le mont Quirinal un magnifique palais, entouré d'immenses jardins qui portent encore son nom. Ce fut plus tard la

irJlugurtha, ch. xxxvii.

résidence préférée des empereurs. Salluste acheta encore la villa de César à Tibur. Au milieu de cette opulence, qui contraste avec les embarras de sa jeunesse, il poursuivit tranquillement Texécution de ses travaux historiques. Cest alors qu'il publia la Conjuration de Catilina, composée peut-être avant la guerre civile, et qu'il écrivit la Guerre contre Jugurtha et l'Histoire romaine. Il resta étranger aux luttes qui suivirent la mort de César, et mourut en 35, à Tâge de cinquante ans.

Conjuration de Catilina. — Les deux ouvrages par lesquels aujourd'hui nous pouvons principalement juger Salluste sont la Conjuration de Catilina et la Guerre contre Jugurtha, Le premier offre le tableau d'une époque digne, à plus d'un titre, de fixer notre attention. C'est le moment où la cause populaire, vaincue par Sylla, commence à se relever, où se dessinent déjà les deux partis qui vont se disputer le sanglant héritage de Marins et de Sylla. Nous nous attendons à trouver dans Salluste la peinture fidèle de ce qui se passait sous ses yeux, l'explication complète des faits et des hommes. Malheureusement pour nous, son but, en écrivant, était avant tout littéraire : il a vu dans la conjuration de Catilina un sujet rapide, dramatique, qui pré tait à l'éloquence ; il s'en est emparé sans se mettre beaucoup en peine de pénétrer jusqu'au fond des choses ; partout, chez lui, l'écrivain domine l'historien et le politique.

L'ouvrage commence par un préambule travaillé, qui a le grand tort d'être prétentieux sans être original : l'auteur y expose les motifs particuliers qui l'ont engagé à prendre la plume et pourquoi il a choisi la conjuration de Catilina. Puis, il entre en matière par le portrait de son personnage principal. Il a emprunté à l'historien Thucydide, et il aime à employer

cette forme piquante et vive, dont il trouvait aussi de nombreux exemples chez les orateurs latins, à commencer par son auteur favori, le vieux Gaton. Le portrait de Catilina * est d*une énergique et brillante concision ; ceux de Gaton et de César*, qu'on croit introduits après leur mort, ont le défaut de n^ètre pas amenés et de ressembler à un hors-d'œuvre ; mais ils ne sont ni moins vigoureux ni moins frappants.

Après avoir peint Gatilina, Salluste explique ses ressources et décrit ses partisans ; puis il entre en pleine narration. Ici paraissent et les plus grands mérites de Thistorien et les fautes qui lui ont été le plus vivement reprochées.

L'accusation la plus ordinaire a rapport à son jugement sur Cicéron, dont il a évidemment amoindri le rôle et rabaissé les services. Cicéron était Tami particulier de Milon ; ce fut sans doute un des motifs de la haine de Salluste. Cependant il n'a pas écrit la violente déclamation qui nous a été transmise sous son nom ; ce morceau, ainsi que la réponse amère attribuée à Cicéron, est certainement apocryphe. Dans son récit, Salluste ne refuse pas au consul quelques termes d'honneur, quelques louanges un peu banales ; mais il le combat souvent, soit par un silence habilement calculé, soit par de malignes insinuations. C'est ainsi qu'il annule son rôle dans la fameuse délibération où le sénat décida la mort des conjurés, et qu'il ne mentionne même pas son courageux discours'. Ailleurs il emploie, pour caractériser la conduite du consul, les mots de ruse et ^'artifices *. Sans doute, cette phrase s'applique aux mesures de police prises par Cicéron ; il fallait trouver d'autres termes pour

1. Ch. V. yoirna^Morceaux traduits des auteur s latins, p. 142.

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