LA POÉSIE
Les mimes, — L'imitation de Técole d'Alexandrie, — Catulle.
Caractères de la poésie pendant cette période. — Cet âge, marqué par les dissensions intérieures et les guerres civiles, était peu favorable à la poésie ; on ne s*attend pas à la voir s'élever aussi haut que l'éloquence et l'histoire, qui empruntent à la complication mônae des événements et à l'ardeur des passions politiques une partie de leur puissance. Dans la période précédente, un genre poétique avait pris un rapide développement et brillé d'un vif éclat : c'est le théâtre. Les œuvres de la tragédie et de la comédie, imitées de la Grèce, inférieures à leurs modèles, avaient cependant des qualités remarquables, et la renommée de leurs auteurs était grande et légitime. Mais, dès le temps de Sylla, la pièce littéraire a reculé devant la vogue de la pièce populaire, Tatellane. A répoque où nous sommes parvenus, l'atellane ellemême cède la place à une autre sorte de pièce plus grossière, au mime, encore plus approprié à l'étendue croissante des théâtres et au goût d'une foule de plus en plus nombreuse et mêlée. Grâce au talent des
Roscius et des iEsopus, on joue encore les comédies et les tragédies d'autrefois ; mais on n'en compose plus de nouvelles : car il ne faut pas regarder comme dignes de ce nom les essais de quelques jeunes gens tout frais sortis des écoles des rhéteurs ou de personnages politiques qui se délassent ainsi de la vie publique ou de la guerre. Le frère de l'orateur, Quintus Cicéron, lieutenant de César en Gaule, composait en seize jours, pendant une campagne, quatre tragédies; elles étaient sans doute de mince valeur. L'âge d'Auguste verra naître en ce genre quelques œuvres distinguées ; mais elles seront destinées à être lues dans des cercles choisis, elles ne seront pas faites pour le théâtre.
Les autres genres de poésie sont cultivés au temps de Gicéron et de Gésar; on donnerait même une longue liste des épopées historiques, géographiques, scientifiques, qui parurent à cette époque. Mais si Ton excepte le poème étrange d'un génie supérieur, Lucrèce, ces œuvres sont des traductions des poètes alexandrins ou des récits historiques, comme était sans doute le Marins de Gicéron.
L'imitation des poètes d'Alexandrie introduit en même temps à Rome des genres encore inconnus : l'élégie, l'idylle, l'épigramme au sens ancien du mot, c'est-à-dire ces petites pièces de circonstance si habituelles aux écrivains d'Alexandrie. Plus d'un auteur de profession ou de société cultive cette poésie, qui est une diversion aux affaires on l'assaisonnement des plaisirs ; le célèbre Gatulle est le type le plus aimable et le plus complet de ces poètes.
Tout contribuait alors à marquer la littérature romaine du caractère grec. Les Grecs affluaient à Rome; ils entraient dans les grandes familles comme précepteurs, comme lecteurs, comme interprètes de la philosophie et des arts de leur pays, comme compagnons de
voyage, et ils payaient souvent cette hospitalité par le panégyrique de leurs patrons. Ainsi Archias, connu aujourd'hui par le plaidoyer de Gicéron, chantait en grec les victoires de Lucullus sur Mithridate, célébrait, pour plaire à Marins, la guerre des Cimbres, et avait commencé sur le consulat de Cicéron un poème qu'il n'acheva jamais. Lucullus avait, en outre, près de lui le philosophe Antiochus d'Ascalon ; Crassus protégeait l'historien Alexandre Polyhistor; Cicéron avait recueilli, nous l'avons vu, les philosophes Diodole et Apollonius; d'autres étaient les familiers de Brutus.
En même temps, les jeunes gens nobles allaient compléter leurs études dans les écoles de la Grèce et de l'Asie Mineure, à Athènes* à Rhodes, àMytilène, à Antioche. De grands orateurs de l'âge précédent avaient déjà pris ces leçons, mais ils ne l'avouaient pas. Cicéron et César ont fait de même, et, après eux, l'habitude devient générale : il suffit de citer le jeune Cicéron, fils de l'orateur; Horace, le futur poète ; l'orateur Valérius Messala. A cette époque aussi les livres se répandent: Sylla, Lucullus, ont transporté à Rome de riches bibliothèques enlevées à Athènes et à l'Asie ; le commerce d'éditeur commence; nous avons vu Atticus propager ainsi, grâce à ses nombreux copistes, non seulement les ouvrages de son ami Cicéron, mais les chefs-d'œuvre de la Grèce. En même temps, les traductions se multiplient. La Grèce a décidément conquis ses vainqueurs.
Cette mode de traduire ou d'imiter les Grecs ne fut pas d'ailleurs inutile à la poésie latine. La langue poétique y gagne de la douceur et de l'harmonie ; la versification s'enrichit de mètres nouveaux et voit les anciens s'assouplir. Ainsi se prépare l'instrument dont les poètes de l'âge suivant feront un si merveilleux usage et qui est déjà si heureusement manié par Catulle et par Lucrèce.
Avant d'arriver à ces deux grands poètes, nous nommerons quelques écrivains secondaires, qui, sans approcher d'eux, ont concouru à leur travail et aux progrès de la versification latine. Mais nous devons d'abord dire un mot des seuls auteurs dramatiques du temps, de ceux qu'on appelle mimographes,
Himographes. — Nous avons déjà rencontré le mot mime dans VHistoire de la littérature grecque. Chez les Romains comme chez les Grecs, il désigne à la fois de petites compositions dramatiques et les acteurs chargés de les jouer. Le mime était, en général, comme l'atellane, une pièce bouffonne et indécente, qui traduisait sur la scène les ridicules individuels et les travers du temps, quelquefois aussi des tableaux mythologiques. Les gestes, le langage d'action, y avaient, avec le chant et la danse, une place considérable. Les mimes qui représentèrent ces tableaux étaient moins considérés que les comédiens. Ils se piquaient cependant d'être les interprètes les plus fidèles de la vie humaine ; ils se donnaient les noms de biologues^ d'éthologues, c'est-à-dire imitateurs de la vie et des mœurs ; en revanche, ils reçurent les sobriquets de planipedes (bouffons sans brodequins), excalceati (acteurs sans cothurnes).
Jusque-là, sur les théâtres de la Grèce et de Rome, les rôles de femmes étaient joués par des hommes. Les femmes parurent dans les mimes, et cette innovation contribua encore à la popularité de ce genre de spectacle et à la licence qui en fut de plus en plus le caractère. La comédie de Plante et de Térence avait toujours respecté la femme de condition libre ; jamais on n'y trouverait une allusion blessante à la conduite de la matrone. Le mime fait entrer le spectateur dans l'intérieur de la famille, et il prend pour sujets de ses parodies les intrigues les moins honnêtes. On explique
cette licence par les mœurs de la société romaine au temps où nous sommes parvenus. Il est vrai qu'elles sont mauvaises : certains récits de Salluste, la correspondance de Gicéron avec Cœlius, les œuvres du poète Catulle, suffisent pour le prouver. Mais le théâtre a dû contribuer aussi aux progrès de cette corruption, et Ton peut dire que Tinfluence a été au moins réciproque.
Le mime tomba, sous les empereurs, dans le cynisme le plus grossier, et ses peintures, empruntées quelquefois aux fictions les plus honteuses ou les plus cruelles de la mythologie, ne furent plus vraiment des compositions littéraires. Il faut croire que les œuvres des premiers mimographes n'étaient pas tombées si bas, puisque les anciens citent avec estime les noms de quelques-uns de ces auteurs, et surtout de Labérius et de Publilius Syrus.
Labérius. — Décimus Labérius, qui vécut de 105 à 43, était chevalier romain. 11 eut une grande réputation. Nous avons les titres et des fragments de quarante-quatre de ses mimes. Les sujets semblent empruntés tantôt aux métiers et aux occupations de la vie ordinaire, tantôt aux intrigues et- aux querelles de l'intérieur, tantôt à la vie du dehors, par exemple aux incidents qui se produisaient au milieu des fêtes publiques. En somme, sauf la disparition des types convenus, tels que le maceus, le bucco et le pappus, le mime de Labérius différait peu de l'atellane de Pomponius, et il en égalait au moins l'immoralité.
Labérius est connu surtout par une aventure que nous a racontée un écrivain du v* siècle après J.-C, Macro be ^ 11 était du parti opposé à celui de César, et il est probable qu'il n'avait pas ménagé dans ses piè-
\ . Voir Morceaux traduits des auteurs latins, p. 580.
ces les allusions politiques. Pour se venger, César rinvita, en lui offrant la somme de 500,000 sesterces \ à paraître sur le théâtre. D'après plusieurs témoigîiages anciens, il est probable que cette somme était le prix d'un concours ouvert par César entre Labérius et un autre mimographe, esclave d'origine, Publilius Syrus, habitué à jouer dans ses mimes. Poilr que les conditions de la lutte fussent égales, il fallait que Labérius montât sur la scène. Mais accepter, c'était se condamner à perdre son rang de chevalier. Labérius, cependant, obéit à l'invitation, et crut sans doute sauver sa dignité en déplorant dans s(^n prologue la déchéance imposée à sa vieillesse par a la parole flatteuse, douce et clémente d'un homme illustre »:
Qui aurait toléré, ajoutait-il, que moi, mortel, j'eusse répondu par un refus à celui auquel les dieux n'ont rien refusé ?
Il prit encore sa revanche par plusieurs traits qu'il sema dans la pièce. Un esclave syrien, dont il jouait le rôle, battu de verges, s'écriait :
Oui, Romains, nous avons perdu la liberté !
Un peu plus loin, se trouvait cette autre phrase :
11 faut qu'il craigne T)eaucoup de gens, celui que beaucoup de gens craignent.
Tous les regards se fixèrent sur le dictateur. On croit que César décerna le prix à Publilius Syrus ; mais il rendit à Labérius son anneau de chevalier. Il est vrai que celui-ci ne trouva pas de place sur les bancs de ses collègues, quand il voulut s'asseoir auprès d'eux.
On a quelquefois vanté le courage de Labérius;
1. 14,000 fr., d'après la valeur du sesterce à Tépoque de César.
nous n'en voyons pas beaucoup dans sa conduite. C'est par une bassesse volontaire qu'il s'est soumis à l'invitation de César ; les paroles mielleuses de son prologue et quelques allusions menaçantes ne rachètent pas cette faute.
Publilius Syrus. — Labérius avait été longtemps le premier dans le mime. Mais, vers la fin de sa vie, sa réputation fut éclipsée par les succès du jeune rival que César paraît lui avoir suscité. Publilius (car il est reconnu aujourd'hui que Publius n'est pas son vrai nom) fut surnommé Syrus, parce qu'il était né à Antioche. Esclave, il fut affranchi par son maître, qu'avaient charmé son intelligence et sa grâce, et qui le fit instruire avec soin. Merveilleusement doué comme acteur et improvisateur, il joua ses premiers ouvrages dans différentes villes de l'Italie ; il parut à Rome à l'occasion des grands jeux que César donna en 45 ; nous avons vu comment il fut opposé à Labérius. Aujourd'hui, Publilius Syrus est coiyiu par un recueil de maximes morales extraites de ses mimes et dont la première publication remonte au premier siècle de l'ère chrétienne. Sénèque, au temps de Néron, était déjà frappé de ces maximes « dignes du cothurne », et qu'il regrettait de voir perdues au milieu de mimes grossiers *. C'est peut-être son admiration qui a donné l'idée de les réunir et de les faire apprendre aux enfants dans les écoles. Le premier recueil fut grossi plus tard, et il est probable qu'on y ajouta des sentences extraites des mimes de Labérius et d'autres auteurs. Nous avons cité ^ une vingtaine de ces pensées, dont la finesse, quelquefois profonde, est
1. Epist.y VIII : « Combien de vers éloquents sont perdus au milieu des mimes ! Que de choses chez Publilius dignes d'être dans la bouche non de bouffons, mais d'acteurs ea cothurne î »