Cache ta vie, disait Epicure
n'existe plus que de nom ; les guerres civiles, les conspirations, les émeutes journalières, le règne effronté de la corruption et de la violence, tout fait pressentir la chute de la république et Tavènement d'un maître. Quelques hommes énergiques luttent encore ; mais il est certain que la fatigue, le découragement, ont envahi la plupart des âmes, et que par dégoût, autant que par égoïsme et par prudence, elles devaient se réfugier, comme dans un port, dans ces doctrines du renoncement et de la quiétude. C'est pour elles que Lucrèce se fait Tinterprète poétique d'Epicure, et telle est la sincérité de sa conviction, telle est Tardeur de son enthousiasme, que, tout en condamnant le système, on admire le poète et on est indulgent pour le philosophe.
Analyse du poème. — Une courte analyse du poème De la nature permet d'embrasser dans son ensemble la doctrine épicurienne et d'apprécier le plan de Lucrèce.
L'ouvrage se partage en six livres. Les deux premiers exposent les principes fondamentaux de l'existence des êtres, les atomes, l'espace et le mouvement. Rien ne naît de rien; rien de ce qui est ne s'anéantit; toute production suppose un germe, des conditions, un temps déterminé ; toute destruction n'est qu'une séparation de parties amenée par l'action d*une force déterminée, et ces parties désagrégées servent ensuite à former des ôtres nouveaux. Gomment s'expliquent ces lois ? Par l'existence d'éléments éternels, indivisibles, invisibles, qui ont reçu des philosophes Leucippe et Démocrite le nom &' atomes et que Lucrèce appelle les éléments des choses {primordia rerum). Mais puisque ces atomes sont distincts, qu'ils se réunissent pour former des corps, et qu'ils se désagrègent pour eu former d'autres, il faut qu'ils soient séparés par des inter-
valles vides. L'existence des atomes entraîne donc celle du vide (inané). En dehors des atomes et du vide, il n'y a rien. Après avoir établi ces bases du système, Lucrèce examine et réfute les théories d'Heraclite, d'Empédocle, d'Anaxagore, et, convaincu de son triomphe, il fait éclater dans des vers admirables sa joie et son orgueil K
Mais les atomes et le vide ne donnent pas à eux seuls une explication complète des choses. Pour que les atomes se rencontrent et forment les êtres, un troisième principe est nécessaire, c'est le mouvement. L'étude du mouvement des atomes, de sa direction naturelle, de sa déviation {cUnamen), voilà ce que renferme la première partie du deuxième livre. Bans la seconde, Lucrèce décrit leurs propriétés, qui se ramènent à deux : la forme et la position. La variété des atomes, leurs différentes combinaisons, expliquent la diversité des objets et des êtres. Après cette exposition de l'origine et de la nature des choses, l'auteur arrive à cette conclusion que l'intervention des dieux n'est pour rien dans l'ordre de l'univers, et que le monde où nous vivons périra un jour comme périssent tous les êti^es.
Parmi les principales créations des atomes se trouve l'âme, dont on a voulu faire un principe distinct du corps, indissoluble et immortel. Dans son troisième livre, Lucrèce s'attache à prouver que l'âme, composée d'atomes analogues à ceux du corps, quoique plus subtils, suit toutes ses vicissitudes et périt avec lui. Les terreurs des hommes sont donc insensées : il n'y a point d'autre vie ; il n'y a point de Tartare ; il faut rejeter toutes les fictions des poètes et attendre avec résignation une mort inévitable, qui est le terme de nos misères et le commencement d'un i*epos inaltérable.
^« LiT. I| T. 922 et suiv» Nous les traduisons plus loin.
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Le quatrième livre est consacré à Texplication des opérations des sens. De la surface des corps se détachent sans cesse des particules invisibles, images ou simulacres^ qui viennent frapper nos organes. L'auteur prétend expliquer ainsi toutes nos sensations, tous nos sentiments, toutes nos connaissances. Il rattache à la même cause les illusions du rêve et aussi les illusions de l'amour.
Le cinquième et le sixième livre traitent de la nature dite matérielle, comme les deux précédents de la nature faussement appelée spirituelle. Ceux-ci concluaient à la négation du dogme de l'immortalité de l'âme ; les autres ont pour but de nier le dogme de la proviJence. Dans le cinquième, Lucrèce s'efforce de prouver que le monde s'est formé par le simple concours des atomes, de l'espace et du mouvement, qu'il n'est pas l'œuvre des dieux, qu'il n'est pas fait pour nous, qu'il a commencé et qu'il finira. Il détermine la place et les fonctions des différents corps célestes dans le système de l'univers, et, après les bien faibles conceptions d'une astronomie puérile, il arrive à la partie la plus intéressante et la plus profonde de son livre, à l'histoire de la terre et de ses productions successives, les plantes, les arbres, les animaux et l'homme. Alors il reconstitue avec hardiesse et vigueur le tableau de l'humanité naissante et de ses luttes contre les éléments et les animaux sauvages. Il montre la société qui se forme peu à peu ; il étudie les origines du langage, des cultes, des arts*. Rien dans la littérature latine ne surpasse ou n'égale It beauté de ces descriptions.
Le VI* livre peut être considéré comme le complément du cinquième. L'auteur explique ainsi qu'il les conçoit les phénomènes qui étonnent ou épouvantent
1. Voir nos Morceaux traduits des auteurs latins, p. 166-46J.
les hommes : la foudre, les nuages, la pluie, Tarc-enciel, les tremblements de terre, les volcans ; en déterminant les causes des exhalaisons fétides, il arrive à décrire, d'après Thucydide, la peste d'Athènes*. Ici , l'ouvrage s'arrête brusquement. Le temps a manqué sans doute à l'auteur pour une conclusion rapide que le lecteur attendait.
L'épicurisme de Lucrèce. — Ce résumé, qui ne donne point une idée de Lucrèce comme poète, fait apprécier du moins l'exactitude et la fidélité absolues de son épicurisme. L'exposé des doctrines d'Epicure par Diogène de Laërte, la réfutation que Gicéron en a faite dans plusieurs de ses traités philosophiques ', les fragments du Traité de la nature retrouvés à Herculanum, prouvent surabondamment que Lucrèce a conservé avec une docilité scrupuleuse tout le système du maître. Nous savons par les anciens, nous voyons par l'enthousiasme même de Lucrèce, qu'Epicure était pour ses élèves un révélateur ; que ces mots du poète : « il fut un dieu, oui un dieu », doivent être pris à la lettre. Le dogme épicurien était une véritable religion, fixée comme un catéchisme dans de petits manuels que les disciples apprenaient par coeur. Lucrèce accepte tout de ce dogme, jusqu'à ses inconséquences et à ses contradictions. Lui qui a posé comme loi unique de la formation des êtres le mouvement des atomes dans le vide, il admet cependant l'existence de dieux confinés dans je ne sais quels interstices du monde, tranquilles et heureux dans leur ignorance de l'univers et de rhomme. Or ces dieux sont éternels, quand l'éternité a été bannie du système ; ils sont formés d'atomes, quand tout composé d'atomes doit nécessairement se dissoudre. D'autres inconséquences moins
i. Voir noà Morceatix traduits des auteurs latins, p. 169-172. 2. De finibus, I, 6.— JDc natura deorum, I, 24, 23.— JDe fato, 9.
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capitales ont été énumérées par un savant et spirituel professeur, qui a traduit Lucrèce et qui avait fait de son œuvre une longue et pénétrante étude *. Déjà Gicéron, dans les ouvrages que nous avons indiqués plus haut, signalait quelques-unes de ces contradictions d*Epicure, par exemple, la théorie de la déclinaison des atomes pour expliquer les actes de la volonlé chez les animaux et chez Thomme. Sur ce point comme sur les autres, Lucrèce reproduit fidèlement Targumentation du maître.
Mais rien ne montre mieux sa foi absolue et son parti pris de tout accepter des leçons d'Epicure que ses explications astronomiques. A une époque où Ton avait déjà sur les mouvements et la lumière des astres, sur la succession du jour et de la nuit, sur les éclipses, sur beaucoup d'autres phénomènes, des connaissances précises, il tient la balance égale entre les plus grossiers préjugés du vulgaire et les conceptions les plus plausibles des savants. Il va jusqu'à déclarer que la dimension du soleil est, à peu de chose près, ce qu'elle paraît ; que, si les astres semblent se lever et se coucher parce qu*ils tournent autour de la terre, il peut sefaire aussi qu'ilss'allument et s'éteignentchaque jour.
La théorie atomistique, empruntée par Epicureà Démocrite, est très supérieure à son astronomie. La chimie moderne a adopté, au moins en principe, la doctrine des corps simples, parce qu'elle explique beaucoup mieux que toutes les autres hypothèses un très grand nombre de faits constatés, et qu'elle donne des résultats qui se correspondent et s'ordonnent en système*. Mais, là encore, Lucrèce n'a fait que reproduire Epicure.