Patin, Etudes sur la poésie latine, t. I, p. 117 et suiv
2. Voir pour toutes ces questions la remarquable Introduction dont M. Henri Bergson a fait précéder son édition des Extraits de Lucréa (Paria, Delagrave, 1884). Nous citerons encore celle excellente Jîti«lf.
La poésie de Lucrèce. — Si Tastronomie et la physique de Lucrèce ne sont pas à lui, sll a emprunté à Epicure son matérialisme et la doctrine morale qui en découle, ce qui est personnel et original chez le poète romain, ce sont les qualités de sentiment et de style qui animent son œuvre et qui n'ont rien de commun avec la froideur et la sécheresse de la prose d'Epicure. Lucrèce est poète par son amour pour Thomme, par sa compassion pathétique pour nos misères, par sa haine irréconciliable pour ce qu'il regarde comme les fléaux de notre existence ; il est poète par le sentiment profond et exquis des beautés de la nature ; il l'est aussi par le don de l'harmonie et du style : car sa versification, souvent rude, lourde etàpeineformée, se plie cependant aux émotions qu'il exprime, aux scènes qu'il décrit ; on est surpris de la voir tout à coup se dégager, et tantôt s'élever jusqu'à la magnificence, tantôt se jouer avec la grâce la plus aimable.
L'œuvre de Lucrèce est, avant tout, l'œuvre d'un moraliste qui a étudié l'homme et analysé tous ses maux, non en peintre désintéressé, mais avec une fougue de passion, une ardeur de propagande, qui le rendent comparable à notre Pascal, quoique le but qu'il se propose soit si différent. Rien de plus profondément senti que les tableaux qu'il présente des effets lamentables de l'avidité, de l'ambition S du spectacle affreux des champs de bataille. Il a horreur de la guerre ; ce qu'il célèbre partout, ce qu'il demande avec ardeur dans cette sublime invocation qui commence son poème, c'est la paix, la paix pour les nations, la paix pour les hommes * :
Fais, dit-il, ô déesse, que sur les mers et sur les terres
1 . Voir nos Morceaux traduits des auteurs latins, p. 1 58-159 ; voir iossi liv. III, V. 59 et suiv.
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les sauvages travaux de la guerre dorment et se reposent... Toi seule tu peux donner aux mortels les joies paisibles de la paix... Illustre déesse, répands sur les Romains une paix tranquille.
Mais comment l'homme goûterait- il la paix, quand le tumulte et la guerre sont dans son cœur, quand « de la source même des voluptés monte à sa gorge je ne sais quelle amertume qui le saisit au milieu des parfums et des fleurs * », quand un ennui incurable le poursuit jusque dans ses palais et sur son char?
Souvent celui-ci sort de son vaste palais, fatigué d'être chez lui ; puis tout à coup il revient, car il sent qu'il n'est pas plus heureux dehors. Celui-là pousse à toute bride ses chevaux vers sa campagne ; il précipite leur marche, il se presse comme s'il allait porter secours à un édifice en flammes. A-t-il touché le seuil de sa maison, tout à coup il bâille, ou il tombe dans ^un lourd sommeil et cherche l'oubli de lui-même ; ou bien il a hâte de rebrousser chemin et de regagner la ville. C'est ainsi que l'homme se fdit sans cesse ; mais, comme en réalité on ne peut s'échapper à soi-même, il reste, quoi qu'il en ait, enchaîné à cet être qu'il hait 2.
A cette agitation vaine, à cette lassitude, à ce vide qui est au fond de toutes choses, Pascal répond par les espérances et les promesses de la foi. Lucrèce, nous le savons, propose à Thomme un tout autre remède. Les deux ennemis de son bonheur, c'est l'idée fausse qu'il se fait de la divinité, c'est la crainte de la mort et des supplices éternels dont les religions et les poètes lui présentent les effroyables images. Donc les bienfaiteurs de l'humanité sont les sages qui dissipent ces vaines terreurs; c'est Epicure qui a osé regarder en face le monstre de la superstition, qui l'a combattu, qui l'a terrassé :