‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 150 sur 433 · Liv. m, V. 1060 etsuiv · texte numérisé non relu

Liv. m, V. 1060 etsuiv

Lorsque sur la terre la vie de l'homme rampait honteusement sous le joug de la superstition, qui élevait dans les airs sa tête altière et menaçait les mortels de ses regards farouches, le premier un homme, un Grec, osa lever sur le monstre ses yeux mortels, le premier il osa lutter contre lui. Ni le grand nom des dieux, ni leurs foudres, ni le murmure menaçant du ciel ne purent l'arrêter ; tous ces dangers ne firent qu'animer son courage ; il résolut de briser le premier les barrières étroites qui fermaient aux hommes l'accès de la nature. Aussi son ardeur, l'énergie de son âme triomphèrent ; il s'avança bien loin au-delà des murailles de feu qui enveloppent le monde, et son intelligence explora toute l'immensité... C'est pourquoi, à son tour, la superstition est foulée aux pieds, écrasée, et cette victoire nous égale aux dieux *.

Nulle traduction ne saurait reproduire la sublimité de ces vers, les plus énergiques et les plus majestueux que la poésie latine ait protluits. L'orgueil philosophique y respire, justifié par Thorreur généreuse de ces religions sanguinaires qui étaient encore toutes-puissantes sur les âmes du vulgaire. Ce n'est pas être impie que de les combattre, et Lucrèce, pour réfuter l'accusation d'impiété, rappelle avec émotion le sacrifice dlphigénie, immolée par Télite des chefs de la Grèce ; il décrit avec une amère ironie la toilette minutieuse de la jeune et belle victime, la pitié imbécile du prêtre qui cache son couteau devant Âgamemnon. Il y a là quelques souvenirs d'un chœur d'Eschyle ; mais le sentiment profond qui anime Lucrèce lui donne un élan qui laisse loin derrière lui ce grand modèle ^. Nous emprunterons la traduction de M. SuUy-Prudhomme, qui, en suivant le texte vers par vers, a su en conserver la concision, la force et la couleur :

1 . On peut comparer k cet éloge d'Epicure celui que nous avons cité dans les Morceaux traduits des auteurs latins, p. 164.

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